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Isabelle Hudon, 40 ans, mère, protectrice d’un fils et d’une ville.
Ses façons de faire pour positionner la Cité ébranlent le temple des vieilles habitudes.
Une île, une fille

Par Gérard Therrien

Vingt-huit degrés, la journée est magnifique, angle St-Antoine et Place Jean-Paul-Riopelle, le petit parc est bondé et pourtant, il n’est qu’un peu passé huit heures. Sous ce soleil, je comprends que le citadin préfère attendre la dernière minute pour entrer au bureau. Il me reste encore un peu de temps, j’en profite pour pousser jusqu’à la sculpture-fontaine La Joute, question d’admirer de près l’œuvre déménagée du Parc olympique au profit du Quartier des affaires.

Je n’aurai qu’à traverser la rue, son bureau est de l’autre côté. Je rencontre dans quelques minutes la présidente, chef de la direction et porte-parole officielle de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain (CCMM), Isabelle Hudon. Je ne la connais que comme personnage public à qui le tout un chacun journalistique demande de commenter la scène économique et sociale de Montréal. Si nos opinions diffèrent sur certains dossiers, il en est un que nous partageons avec la même passion : Montréal.

Neuf heures. J’entre dans son bureau. Elle est vêtue d’une blouse blanche et d’une jupe noire à la dernière mode. Ici, aucune zone grise, la dame ne fait pas dans la nuance, avec elle tout est clair. Elle a le cheveu blond et l’œil d’un bleu incroyable. Elle me tend la main, me met à l’aise. L’entrevue se passe dans le petit coin-causerie de son bureau.

La CCMM compte cent employés. « Sans prétention aucune, c’est moi qui transporte publiquement les mots et l’image de la Chambre, mais si elle performe aussi bien, c’est avant tout grâce à l’équipe en place. Je suis impressionnée par le talent que je côtoie au quotidien. Ici, c’est un incubateur. La moyenne d’âge des employés est de trente-deux ans et les trois quarts sont des filles. Le chiffre d’affaires est de 15 M$ et le membership, supérieur à 7000 membres. C’est gros, non ? »

Oui, c’est gros. Isabelle Hudon a fait son entrée à la CCMM en 2002 comme directrice des communications, deux ans plus tard, elle prenait le titre de vice-présidente exécutive. En janvier 2005, elle devenait présidente et chef de la direction de l’organisme.


***

Née à Beauharnois un dix-huit février, elle a quarante ans; elle est mère d’un fils de onze ans qui se prénomme Arnaud et partage sa vie avec Gilles Coulombe. Elle est issue d’une famille de deux enfants. Son frère, Stéphane, est propriétaire d’une concession automobile sur la Rive-Sud de Montréal. Jean-Guy, son père, a œuvré dans le milieu de l’enseignement tout en se frottant à la politique municipale, tour à tour échevin, puis maire de Beauharnois, avant de faire le saut en politique fédérale. Il a été élu député une première fois en 1984, puis en 1988, avec l’équipe Mulroney. « C’est lui qui, sans le savoir, m’a initiée à l’administration et à la vie publique. »

Sa mère, Colombe Dagenais, a elle aussi fait carrière dans le milieu de l’enseignement. Elle lui a d’ailleurs enseigné à sa première année de secondaire. Elle a terminé sa –> carrière comme directrice de la polyvalente de Beauharnois. « C’est ma mère qui m’a donné les valeurs fondamentales pour grandir dans la vie… »

« Enfant, j’étais un peu turbulente. Aujourd’hui, je vois mon fils qui est un négociateur hors pair et je me dis que c’est comme cela que je devais exaspérer mes parents. Je m’efforce de lui faire comprendre que cette force de négociation, il ne doit pas la perdre, mais au contraire, la canaliser correctement, car cette capacité peut devenir une très grande force à l’âge adulte … »

Diplômée du collège de Valleyfield, Isabelle Hudon a étudié à l’Université d’Ottawa en administration des affaires pour poursuivre à l’Université de Montréal en science économique : « J’ai fait sept campus universitaires… Cela a dû coûter une fortune à mes parents. »

Elle débute sa carrière en passant par la politique. Ainsi la retrouve-t-on au centre de l’organisation de campagnes de financement et de membership pour le Parti Progressiste-conservateur. De 1990 à 1994, elle œuvre auprès de différents ministères du gouvernement fédéral. En juillet 1994, elle séjourne en France et revient au Québec deux ans plus tard, où elle s’investit chez Bell solutions globales puis à l’Agence spatiale canadienne quelques mois plus tard. De là, elle passe chez Bombardier, puis chez BCE Media. En février 2001, elle est nommée au Comité de transition de Montréal. C’est à la fin de ce mandat qu’elle fait le saut à la CCMM.

***


Au départ de Benoît Labonté pour la politique municipale, on lui offre le poste de présidente de l’organisme. Doit-on imaginer qu’elle laissera un jour cette tâche pour elle aussi se lancer dans l’arène politique ? Car on en conviendra, elle a le profil. « J’ai vécu dans la maison d’un politicien et je sais exactement tout ce que cela demande comme sacrifices. Je comprends pourquoi les gens me voient naturellement atterrir dans ce milieu. Je pourrais être à l’aise dans ce genre de boulot. J’ai connu l’appareil politique à Ottawa et à Québec, mais il y a une partie du don de soi que je ne suis pas prête à faire. »

L’âge de son fils n’est sans doute pas étranger à cette décision. « Avant d’accepter ce poste à la Chambre, j’ai discuté avec mon fils. Je voulais que cette décision soit prise ensemble. Je lui ai dit que j’avais un grand rêve devant moi et que j’avais le goût de le saisir tout en lui expliquant que, ce faisant, notre vie allait changer… Je me rappelle avoir dit cela en entrevue. Au lendemain, je recevais des appels, d’hommes pour la plupart, qui me disaient : Isabelle, il faut que tu arrêtes de dire des choses semblables, cela ne fait pas très crédible… Je me suis dit : What you see, is what you get ! C’est comme cela que cela s’est passé et c’est comme cela que je vais le répéter. »

Comment voyait-elle le rôle qu’elle allait occuper ? « La première chose que j’ai dite à mon équipe est la suivante : Nous serons prêts à mordre pour défendre un seul intérêt, celui de Montréal. Je considère que c’est un privilège de pouvoir défendre cette ville, tant sur le plan économique, social que communautaire, et cela, dans un tout, pas seulement dans l’intérêt des membres. »

« Quant à mon rôle, je dis souvent que je suis plus une entremetteuse qu’une personne qui passe à l’action. Comme président d’une Chambre de commerce, on ne dispose pas de tous les leviers pour passer à l’action, mais on gère un vaste réseau pour mettre en relation les individus afin que les projets se matérialisent. »

Y a-t-il une différence entre une Chambre de commerce au Québec et une en Europe, par exemple ? Elle m’a fixé quelques secondes et a semblé sourire aux souvenirs suscités par cette question. « En Europe, toutes les entreprises sont mises à contribution au niveau des Chambres. Quand on décortique un peu le modèle français, on constate que la Chambre de commerce est comme un ministère payé par l’état pour offrir des services à la communauté des affaires. Ils ne font pas de lobby et de représentations. C’est bien différent d’ici. D’ailleurs, les gens de la Chambre de commerce de Paris disent nous envier notre action de lobby. »

Il existe à Montréal plusieurs Cdc. Serait-il intéressant de les fusionner ?
« On ne sera jamais trop nombreux pour représenter le milieu des affaires, particulièrement en ce moment. Le milieu a besoin de tout ce qu’il peut pour s’affirmer. Je ne crois pas qu’une seule chambre pourrait être aussi près de tous les enjeux alors que chacune des chambres s’acquitte et réalise très bien son mandat. »

Montréal a-t-elle besoin d’une plus grande autonomie financière pour réaliser ses ambitions ? « Le projet de loi 22 constitue un pas en avant et deux pas derrière. La capacité que Québec veut consentir à Montréal en lui permettant de diversifier ses sources de revenus est une bonne chose, mais cette structurite aiguë qu’on veut déposer par-dessus ce qui existe déjà ankylosera Montréal. »

Est-ce que l’imposition de péages à l’entrée de Montréal pourrait représenter une bonne solution pour faire rentrer de l’argent frais ?
« Je ne suis pas complètement convaincue que l’on doive aller à cent pour cent avec un péage. Si l’on parle d’un péage à l’entrée de la ville, par exemple, serait-ce un péage sept jours sur sept, 24 heures par jour ou aux heures de pointe seulement ? Un péage à un dollar ou à 13 dollars ? Et, il est où le périmètre de ce péage ? L’Île, le centre-ville ? Je suis d’accord pour considérer ce concept, mais il faut attendre d’en connaître les balises, car il ne faut pas nuire au développement économique de l’Île. Là où je suis d’accord avec le concept du péage, c’est dans la perspective de forcer le citoyen à penser ses déplacements différemment que seulement un par voiture. »

Sa position sur les transports en commun, elle la résume comme ceci : « La qualité! Elle doit être au rendez-vous si l’on veut inciter les gens qui utilisent présentement la voiture à se prévaloir des services du transport en commun.»

Elle voit d’un bon œil que le métro pousse plus à l’est de l’île et se réjouit de l’arrivée éventuelle du Train de l’Est. « Je crois beaucoup à la desserte de l’Est par le Train de banlieue si on complète l’offre de transport en commun en améliorant la desserte en autobus. »

Et si on inventait un genre de métro hors terre pour s’arrimer aux gares de l’Est qui seront desservies par le Train de banlieue ?
« Pourquoi pas. On doit sortir de notre boîte et penser à comment on pourrait inventer pour améliorer notre offre en transport en commun. Il faut que l’offre soit intéressante, on ne peut pas juste dire aux gens : lâchez vos autos ! »

Isabelle Hudon n’hésite pas à ébranler les certitudes acquises. Pour elle, le développement de Montréal passe par la créativité et par un discours de gagnant : « Je crois que les gagnants attirent les gagnants, il ne faut pas tomber dans le misérabilisme. Je crois qu’un discours positif est primordial ! »

Est-ce à dire que tout projet qui sera avancé pour Montréal trouvera un appui inconditionnel auprès de la CCMM ? « Pas nécessairement. Si un projet ne plaît pas à la Chambre, je ne vais pas me taire, ne rien dire ou prétendre le contraire. »

Au risque de voir parfois ses opinions ou positions critiquées ? « Je ne suis pas faite de béton et insensible à la critique, mais tant que cela ne te draine pas de toute ton énergie, je vis très bien avec un échange d’idée constructif. »

***

La population sur l’Île est en transit. Si le nombre de ses habitants est similaire année après année, le déplacement de la population vers les banlieues demeurera un phénomène bien réel. Le maintien de la population sur l’île repose sur les épaules des immigrants qui s’y installent en arrivant au Québec. « Le nombre ainsi que la qualité des emplois augmentent sur l’Île, mais on n’arrive pas à retenir nos résidents, c’est là-dessus qu’il faut travailler. »

« À Montréal, il y a deux priorités si on veut croître et voir naître les ambitions qu’on a pour la ville : l’attraction des talents et des investissements. Pour ce faire, il faut attirer à l’international. Quand on regarde la courbe démographique de la population, on voit que la main-d’œuvre montréalaise sera assurée en forte majorité par l’immigration en 2013. Il faut s’intéresser à ce phénomène. On peut attirer davantage d’immigrants, mais il faut le faire en ligne avec nos besoins. Un de nos bons bassins devrait se situer au niveau des étudiants étrangers. On a une force d’attraction extraordinaire avec l’enseignement donné par nos universités. Déjà, sans effort, notre pouvoir de rétention est d’un étudiant étranger sur trois. Il nous faut l’augmenter à deux sur trois. »

L’entrevue s’est terminée sur une note plus personnelle. Sa dernière lecture : « Le premier roman d’une de mes employées, La grande mascarade, que signe Anne Béliveau sous le nom de plume A. B. Winter. Son dernier film, Ocean thirteen, sa table préférée à Montréal, celle du 357 C. »

Son dernier souhait ? « Qu’on adopte une attitude de gagnant, qu’on ne soit pas timide au succès, à la performance, qu’on vise grand et qu’ensemble, on marche tous dans la même direction pour atteindre le succès. »

En quittant, après m’avoir fourni quelques détails sur une œuvre d’art trônant dans un coin de son bureau, c’est les mains dans les poches de sa jupe qu’elle m’a fait faire le tour du propriétaire, m’expliquant une toile par-ci, me racontant un artiste par-là. Arrivés devant la porte, elle m’a tendu la main. Il me restait des milliers de questions à lui poser et je suis certain qu’elle avait tout autant de réponses à me fournir. J’ai souri en songeant qu’une partie du devenir économique de la Cité reposait entre des mains bien graciles. Quel genre de politicienne deviendra-t-elle, un jour ? me suis-je demandé, en tournant les talons vers la sortie !

Dehors, Montréal bourdonnait sous un ardent soleil et un ciel sans nuage, ce dernier m’a donné l’impression pendant une seconde de recouvrir la Cité, comme un dôme protecteur, il était d’un bleu incroyablement rassurant !



Gérard Therrien

TOP 50 
CUVÉE 2009