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Martin Fontaine, 42 ans, entrepreneur, interprète, compositeur, homme de famille
Il a vécu douze ans dans la peau d’un autre
L’homme-orchestre

Par Gérard Therrien

Première journée chaude de l’année. Je sirote une eau minérale sur la terrasse du Café Cherrier. J’attends Martin Fontaine, l’homme qui, en deux heures, redonne vie à Elvis. Dans Elvis Story, Martin Fontaine a été vu par plus d’un million de personnes sur une période de douze ans. Il a présenté son show à plus de 1500 occasions. Je me demande s’il y a encore quelqu’un au Québec qui ne connaît pas Martin Fontaine ? La question serait plutôt : Qui de Fontaine ou d’Elvis les Québécois reconnaissent-ils ? Le pari de Fontaine est de taille alors que sa carrière est à l’aube de prendre une nouvelle tangente: se départir de cette image qui lui colle à la peau. L’artiste ne fait que redevenir lui-même, le nouveau rôle qu’il se donne est le sien, alors que pour son public, il se transforme en un autre qu’ils devront apprivoiser. Encore une quarantaine de représentations et c’en sera terminé d’Elvis. L’homme quittera la peau du King pour se confronter au défi de sa vie : imposer son rythme et se faire reconnaître pour ce qu’il a toujours été : un soul man. Je vous raconte…

Origines
Martin Fontaine a vu le jour à Pont-Viau, en banlieue nord de Montréal, le 12 décembre 1964. Il a grandi au-dessus du dépanneur de son grand-père, « Je descendais manger des bonbons, je pouvais bien être gros…», jette-t-il en souriant. Il est l’aîné de trois enfants, une famille d’artistes, trois garçons : Pierre, 40 ans et François, 36. « Nous avons tous été musiciens ».
Son père, Guy Fontaine, est décédé en 1996. Il a été dessinateur publicitaire et a travaillé en agence avant de mettre sur pied son entreprise. Sa mère, Suzanne Turgeon, s’est entièrement consacrée à sa famille jusqu’au milieu des années 80, où elle est retournée sur le marché du travail. Il y a maintenant vingt-six ans qu’il partage sa vie avec Marie-Claude Lapointe : « On se connaissait avant… J’étais en secondaire cinq, elle, en trois, mais c’est le 17 avril 1981 que nous nous sommes vraiment rencontrés, c’était dans un camp Harmonie. J’étais batteur, elle, flûtiste, je me souviens que nous avions passé la nuit à discuter près du lac. » Le couple a aujourd’hui deux enfants, Gabrielle, 14 ans et Camille-Rose, 12 ans. Marie-Claude est choriste et travaille avec lui. Elle a été de presque toutes les tournées.

Le début de l’aventure
« Elvis, je l’ai connu par ses films. Il me faisait penser à mon père. Quand je le voyais à la télévision, je me disais que je le connaissais, Elvis, je savais comment il pensait, comment il bougeait, je vivais tous les jours avec lui : c’était le portrait de mon père… »

« Enfant, je n’étais pas physique, j’ai été un petit gars très sage, peureux, chouchou de prof, visuel, bollé, ça rentrait vite, je n’étais pas tannant, mais je parlais tout le temps. Il fallait que les profs m’occupent : je lavais les tableaux, j’allais faire les courses…

Dans mon univers, je rêvais d’espace… Star Trek, ça c’était mon trip. J’aurais aimé être astronaute ou officier dans l’armée, probablement dans l’Air Force. Aussi, j’aurais aimé être gardien de but au hockey, mes idoles étaient Dryden et Tretiak. Je me couchais le soir avec mes jambières de gardien… Je n’ai jamais joué dans une ligue organisée, j’étais « palot » et peureux. Dans ce temps-là, on m’appelait Fiffon ! »

C’est à l’âge de six ou huit ans, dans une noce, qu’il découvre la musique et la danse. « C’était au mariage de ma cousine Michelle, il y avait un organiste. Avec Isabelle, ma cousine, j’ai appris toutes les danses. C’est nous qui faisions le spectacle, tout le monde faisait le cercle et nous regardait. J’ai aimé ça. C’est là que j’ai découvert que j’aimais les rythmes, j’ai aussi réalisé que musique égalait plaisir. »

Quelques années plus tard, il s'inscrit au Cégep Lionel Groulx. « J’étais en musique et en théâtre, mais le système voulait faire de moi un physicien de la musique alors que je suis un « tripeux » de la musique. Je me suis ensuite dirigé vers le Cégep Montmorency où j’ai fait mon entrée en cinéma pour finalement en sortir chanteur ! »

En scène
À cette époque, il vit encore chez ses parents, fait de la musique les fins de semaine: « Cela ne me coûtait pas cher, et ça me permettait de m’acheter des instruments et de me monter un petit studio… » Il est de quelques groupes. Son histoire débute avec le groupe Area 514 où, de batteur, il devient chanteur. « Au bout de trois mois avec ce groupe, je me suis pris au jeu, je me voyais déjà rock star. »

Quelques mois plus tard, on le retrouve avec le trio RED, qui s’est produit dans quelques endroits, tels Les Deux Pierrots à Montréal et la tout aussi célèbre Brasserie le Gosier de Trois-Rivières (où sévissait le non moins célèbre animateur du temps, Claude Dupont, dans le rôle de DUPE THE ANIMATOR *) « Cela a été une belle époque. »

À l’âge de 21 ans, ses parents se séparent. Il devient le colocataire de son père. C’est à cette époque qu’avec dix autres chanteurs, il se produit sur la scène du Jardin des étoiles de la Ronde dans une revue musicale intitulée L’Album 45 à 85. Lui faisait partie du volume 2 : « Cela a été mon école, on faisait six jours par semaine à raison de quatre spectacles par jour, nous on était payé 33 dollars de la représentation ! On couvrait 40 ans de chanson, de Trenet à Michael Jackson, je m’occupais de la partie Elvis. Les gens m’ont connu comme ça, sans maquillage, avec mon coq roux, je ne faisais que passer un jumpsuit… On a dû trouver que je personnifiais bien Elvis car, neuf ans plus tard, le producteur Serge Beaulieu communiquait avec moi pour me faire passer l’audition pour le rôle principal dans Elvis Story. »

Elvis dans la peau
« À l’audition, j’ai pris ma guitare et j’ai interprété Love me tender et My way. On m’a offert de faire partie de l’équipe. C’était pour un théâtre d’été au Capitole de Québec… Sûr que j’ai dit oui ! C’était pour trois mois…

… C’est Mouffe qui montait ça. Je lui ai dit que l’on pourrait utiliser des perruques, ce qui nous permettrait de faire évoluer le look du personnage au cours de son histoire. Ensuite ont débuté les tests de maquillage avec Jean Bégin… »

Avec ses yeux gris acier, son menton volontaire, ses cheveux roux coupés en brosse (pareils à ceux d’Elvis à sa sortie de l’armée), son teint laiteux et son visage aux nombreuses taches de rousseur, je lui ai demandé comment il avait bien pu un jour imaginer pouvoir personnifier Elvis. « Elvis, je l’ai connu par ses films, il me faisait penser à mon père. Quand je le voyais à la télévision, je me disais que je le connaissais, Elvis, je savais comment il pensait, comment il bougeait, je vivais tous les jours avec lui : c’était le portrait de mon père… Ce n’est pas le look qui fait que je ressemble à Elvis, mais plutôt sa façon d’être. »

Depuis ce temps-là
Martin Fontaine s’est produit au Québec et dans quelques autres villes du Canada; de plus, il a joué aux États-Unis et au Japon. En Europe, c’est à Paris, au théâtre Mogador, en passant par le Casino de Paris, qu’il a présenté près d’une centaine de fois sa biographie musicale d’Elvis Story. « En France, j’ai fait l’émission de Thierry Ardisson, il m’a dit que j’avais un accent incroyable ! Je lui ai répondu qu’il ne s’était pas écouté parler anglais pour dire une telle chose ! » Cela lui aura valu quelques manchettes dans les journaux québécois du lendemain avec pour titre Le King de la répartie, il avait mouché Ardisson ! (Fait étonnant, il a fait Ardisson à Paris, mais pas Lepage à Montréal ! Il faut croire l’adage qui dit que l’on n’est pas prophète en son pays.)

Être pour ne plus être
Encore une quarantaine de représentations et c’en sera terminé d’Elvis, Martin Fontaine laissera cette époque derrière lui. « Je pense avoir été celui qui s’est rendu le plus loin avec Elvis. Je crois avoir découvert des choses de lui que nul autre n’a pu imaginer. J’ai été au bout du chemin que je pouvais faire avec lui… »

Entrepreneur dans l’âme, son plan d’affaires est déjà tracé : l’après Elvis, Martin Fontaine l’a prévu il y a longtemps. Ainsi a-t-il financé en grande partie et mis sur pied Showman, un spectacle où se retrouve Fontaine dans la peau de Fontaine, un gars débordant d’énergie, interprétant des chansons qui le font « triper » en passant du soul au funk dans le temps de le dire « Ce sont des interprétations, je me pratique.» Pour ce faire, il est accompagné sur scène de huit musiciens, trois choristes, quatre danseuses. En y ajoutant la dizaine de personnes travaillant en coulisse, on a là une petite entreprise de près de 25 employés.

Il vient de produire son premier DC : Sunny, un hommage à la musique noire américaine, il y interprète les Sunny, I’ve got a feeling, I feel the earth. Le grooveman prépare effectivement le terrain pour son devenir.

Que compte-t-il faire ?
« J’aimerais laisser ma trace en touchant les gens, je veux redonner à l’univers. Je veux faire de la musique qui est près de nous, de genre tribal. Une musique très près du rythme cardiaque, animale, sanguine… Ce que j’aime, c’est ce rythme qui se colle au corps, près de la festivité et de la célébration. Quelque chose m’attire vers ça.

Pourquoi ? Peut-être parce que je me sens responsable de voir que l’on a couronné un blanc comme étant le roi du rock and roll. Pourtant, c’est à Little Richard, Fats Domino et Chuck Berry réunis que l’on doit tout ça. On leur a tout volé, sans eux, nous n’aurions jamais connu les Madona, U2 et Beatles. Dans ce temps-là, le showbizness était blanc; les pauvres, les prolétaires, c’était les Noirs, et on leur a tout volé. C’est pourquoi je veux leur rendre hommage… »

Je regarde ma montre, le temps file, je sais qu’il a un autre rendez-vous, je passe rapidement au jeu des questions-réponses.

Comment es-tu vu de tes pairs ?
« En Europe, comme un artiste. Au Québec, par l’industrie, comme un personnificateur d’Elvis. Cela restera jusqu’au temps où quelque chose d’autre viendra effacer ça. Quand on reconnaît le talent d’un comédien dans un film, est-il condamné à ce seul rôle parce qu’il y excellait ? »

Reviendras-tu à Elvis un jour?
« Je vais prendre ma force créatrice et faire autre chose. Un autre genre de show, je vais raconter une autre histoire, peut-être qu’un jour quelqu’un d’autre viendra raconter la mienne, qui sait…

Quant à reprendre le rôle d’Elvis, je pense qu’il m’a trahi quelque part, je lui ai tout donné, mon temps, mon talent, il ne m’a pas mené où je pensais, je me suis aperçu en cours de route que ce n’était pas mon chemin; peut-être voulait-il me montrer que quelque chose de mieux m’attend sur une autre voie…

Je suis né sous une bonne étoile, j’ai confiance en l’avenir. Je viens de produire mon disque Sunny, je mets la table pour quelque chose où Martin Fontaine se reconnaîtra, se sentira bien. Il est temps que Martin Fontaine fasse et vive les choses à sa manière.»

Yeux rieurs, visage espiègle et souriant, il me lance à la volée : « Hé, man, est-ce que je t’ai dit que j’étais heureux ? Bien je te le dis ! Maudit que la vie est belle ! »

Posant sa main sur le mur de pierre : « Tu sais, je m’étonne toujours en regardant ce qui m’entoure, vois-tu ce mur, ces pierres ? Quelqu’un, il y a bien longtemps, les a assemblées; partout je vois de l’histoire, je vois des choses à raconter, c’est ce que je veux faire, dire, chanter, raconter l’histoire à ma manière ! »

Heureux face à son devenir
L’entrevue se termine, il est en retard, il doit rencontrer les gens de Leucan. Il est de leur spectacle-bénéfice du lendemain. Il quitte la terrasse de sa démarche féline, je le suis des yeux, on l’arrête à quelques tables, j’entends le commentaire : « Incroyable que vous puissiez autant lui ressembler sur scène. »

Il serre des mains, sourit, gesticule, l’homme est heureux. Les gens sont ravis. Je m’étonne de voir combien le reconnaissent, c’est oublier qu’un Québécois sur sept l'a vu en spectacle!
Il s’éloigne d’un pas bien rythmé, une ombre invisible s’attache désespérément à ses pas…

* Note de l’auteur.



Gérard Therrien

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CUVÉE 2009