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Paru dans L'Édition du mois de
décembre 2001

André Leclerc, 41 ans. Fondateur et directeur général de Kéroul. De son fauteuil roulant, il ouvre aux handicapés les portes du monde.
LE HANDICAP DE L'ENTREPRENEUR

Par Gérard Therrien

Parc olympique, au sous-sol, j'avale goulûment l'interminable suite de corridors qui me séparent du bureau d'André Leclerc. J'ai rencontré ce fascinant personnage pour la première fois il y a quelques jours, lors de la soirée bénéfice de Kéroul, organisme dont il est le fondateur. Au cours de l'événement, après qu'on eut roulé son fauteuil sur la scène, il a pris la parole pour remercier l'assistance. À l'oral, sa paralysie cérébrale l'oblige à de nombreuses acrobaties qui résultent en une élocution difficile. Malgré tout, son message demeure clair. On ne peut s'empêcher de noter sa bonne humeur ainsi que son sens de l'humour. L'effort que lui demandent chacune de ses paroles, chacun de ses gestes, vient nous chercher. Je suis sorti de là en me disant que je devais faire quelque chose pour l'avancement de sa cause. Au départ, j'ai pensé vous entretenir surtout de son organisme, mais en cours d'entrevue mon intention s'est modifiée. J'ai découvert, cloué dans ce fauteuil sur roues, un entrepreneur hors du commun.

Leclerc est un fonceur n'acceptant jamais la défaite. C'est d'ailleurs ce que son passé démontre. Il a consacré les vingt dernières années à rendre la vie plus facile aux gens atteints de déficience physique. Tous les jours, dans son fauteuil roulant, il chemine, pivote et tourne dans tous les sens afin de faire avancer la cause des handicapés dans le dédale administratif des gens, pareil à vous et moi, dits « normaux », comme il se plaît à les nommer.

DU TRICYCLE À LA « BAROUETTE »
Né à Jonquière, il est l'aîné d'une famille de six enfants. Son combat dans la vie débute dès la seconde où il décide en avoir soupé de son chaud liquide amniotique et qu'il fournit ses premiers efforts pour s'assumer en tant qu'être humain à part entière. « Une césarienne aurait été nécessaire, je pesais dix livres et treize onces, mais le médecin était ivre … » Travail trop lent, manque d'oxygène, résultat : attaque du système nerveux, paralysie cérébrale, handicapé pour le restant de sa vie.

Tout jeune, il ne voulait pas d'un fauteuil roulant, il préférait se promener avec son tricycle ou sa « barouette » comme il dit. Il débute son primaire au début des années soixante dans une école spécialisée de Chicoutimi. Il faisait la navette en autobus soir et matin, près d'une cinquantaine de kilomètres par jour. Une année de primaire lui demandait deux ans, son problème résidait dans l'écriture : « Je devais me mettre à genoux, cela me donnait plus de contrôle sur ce que j'écrivais. »

SUR LA CÔTE-NORD
Alors qu'il est âgé de treize ans, ses parents déménagent sur la Côte-Nord, à Sept-îles. « Je n'étais pas très content, parce que je perdais le réseau social qu'avec les années j'avais réussi à me construire. Je me retrouvais à l'autre bout du monde, je ne connaissais personne. » Cette année l'a marqué. Persévérant, il réussit un an plus tard à retourner au Saguenay, chez une de ses tantes. Enfin peut-il revenir à une vie sociale plus remplie.

Après une année chez sa tante, il se retrouve encore une fois à Sept-îles. « J'ai trouvé ces années sur la Côte-Nord difficiles. J'ai réussi quelques années plus tard, à force de pressions, à me retrouver à Québec, au centre Cardinal-Villeneuve. C'est là, âgé approximativement de 16 ans, que j'ai appris à manger tout seul avec un appareil adapté spécialement pour moi, cela nous aura pris trois ou quatre mois pour trouver la meilleure méthode. Cela m'a procuré une indépendance supplémentaire, puisque avant je devais compter sur quelqu'un pour me faire manger. Je suis resté là jusqu'à mes dix-huit ans, c'était l'âge maximum accepté dans cette école. »

« Je ne voulais pas retourner sur la Côte-Nord, j'ai accepté de me retrouver dans un centre pour personnes âgées ! Je me disais : si je suis là, cela me donnera plus de chance d'entrer à Lucie-Bruneau. » Quelqu'un lui avait dit qu'à Lucie-Bruneau, on s'occupait beaucoup des personnes handicapées. Il savait que cela répondrait plus adéquatement à ses besoins. Le problème pour son admission tenait du fait que le Centre Lucie-Bruneau n'acceptait que les paraplégiques, des personnes autonomes, pas des cas de paralysie cérébrale. « Après quelques mois passés dans un centre de personnes âgées, confiné à ma chambre, c'était la débandade. Je me demandais si ma vie était finie, il n'y avait rien, aucune ressource, ce fut pour moi tout un choc culturel ! » Après huit mois, il retourne chez lui. « Encore une fois sur la Côte-Nord ! Après Sept-îles, c'est la fin du monde, il n'y a plus rien », dit-il en riant.

« ON N'EST TOUJOURS BIEN PAS POUR T'ACHETER UN CHEVAL ! »
Toujours à coup de désir, il se retrouve dans un centre de Rigaud. Il en parle avec un regard malicieux. Il s'y fait des copains, ce qui en bout de ligne ne l'a pas nécessairement servi. « J'ai bien aimé cet endroit, les employés étaient super, il y en avait quelques-uns de mon âge. Le vendredi soir, je sortais avec eux dans un petit bar pas très loin du Centre. On prenait une bière et on dansait, les gens s'amusaient avec moi, on avait du plaisir, jusqu'à ce que le directeur l'apprenne. Cela ne lui a pas plu. Je me rappelle qu'il m'avait demandé ce que j'étais capable de faire. Je lui avais répondu : de la motoneige, de l'équitation … Je lui avais dit que j'aimerais poursuivre mes études. Il m'a regardé : « On n'est toujours bien pas pour t'acheter un cheval, tout de même ! »

Il était difficile pour lui de vivre avec un éternel désir d'apprendre : « Quelques semaines plus tard, je reçois un appel de ma mère qui me demande si cela va bien. Je lui demande pourquoi et elle me répond toute triste : il paraîtrait que tu veux te suicider, que tu veux te jeter en bas du balcon ! Je lui réponds : « Pauvre maman, comment veux-tu que je passe par-dessus la rampe ? Cela n'a pas de sens ! » C'était le directeur qui voulait se débarrasser de moi. Après cela, je n'en voulais plus de ce centre, j'étais bien heureux de sortir de là. Je me suis retrouvé encore une fois sur la Côte-Nord (rires), au bout du monde. »

À LA CONQUÊTE DE MONTRÉAL
Ce n'est que quelques années plus tard qu'il reviendra s'établir près du centre qui fait son envie depuis si longtemps. « Rendue à 23 ou 24 ans, une de mes amies avait obtenu son entrée à Lucie-Bruneau. Elle m'avait dit que si j'étais plus près de Montréal, cela m'aiderait à faire plus de pression pour m'y faire admettre. » Son père lui trouve une place à Montréal chez quelqu'un qui avait déjà travaillé à la maison comme aide familial. « Il demeurait au troisième étage, je devais monter les marches à quatre pattes. Je suis resté là six mois, après j'ai déménagé chez un de mes amis que j'avais rencontré du temps de mon stage au Centre de Rigaud. » Cela n'aura pas duré longtemps, trois mois.

Il passera comme cela d'une maison à une autre sans jamais cesser de faire pression auprès du Centre Lucie-Bruneau, tentant de s'y faire admettre. Entre temps, il aura déménagé chez les Sœurs, pas très loin de l'Oratoire Saint-Joseph, un sous-sol où il devait encore une fois descendre à quatre pattes. Ce n'est qu'un an et demi d'appels plus tard qu'il sera enfin accepté à Lucie-Bruneau.

--- Sur ces paroles, le photographe arrive pour les photos d'usage. Je dis : André, bouge pas, cela ne sera pas long. « Plus facile à dire, qu'à faire », me répond-il en riant. Je me dois de vous dire qu'il passe continuellement d'un spasme à l'autre, il est toujours en mouvement. C'est alors qu'il me répond : « Tu devrais me voir chez le dentiste ! » On s'esclaffe pendant de nombreuses secondes et nous réussissons finalement à faire les photos. ---

AU CENTRE LUCIE-BRUNEAU : LA VIE
Il redevient sérieux tout en poursuivant, « J'ai toujours voulu entrer à Lucie-Bruneau parce que je savais qu'on m'enseignerait là les meilleures façons pour moi de m'intégrer dans la vie. » Il y restera trois ans. C'est d'ailleurs pendant ce séjour que l'idée de lancer Kéroul germera. Cela s'est produit un soir, au fond de sa chambre, après avoir participé à un voyage organisé par le centre. « On partait, cinq ou six, en petit autobus et on allait en Gaspésie sous la responsabilité de quelques accompagnateurs. Mais ce n'est qu'après le voyage en Virginie, où on avait habité une tente roulotte, que l'idée a fait son chemin dans ma tête. C'est là que j'ai compris que les voyages étaient un bon moyen d'intégration pour les personnes handicapées. Les voyages brisent l'isolement, cela te sort de ton contexte de sécurité et favorise la communication tout en t'obligeant à regarder et découvrir un autre monde. Le tourisme devient intéressant parce que quand tu voyages, tu rencontres du monde, tu échanges avec d'autres, tu fais des choses que tu ne ferais pas si tu étais tout seul. Tu n'es pas dans un état de stress, tu es plutôt dans un état de communication. » C'est également à ce moment qu'il a compris que c'était à cela qu'il voulait consacrer sa vie : aider les autres personnes à capacités physiques restreintes à voyager.

CHICOUTIMI SUR LE POUCE
« Même à Lucie-Bruneau, on était un peu sceptique face à mon approche. Je voulais me rendre en Californie, au Mexique, en Floride sur le pouce afin de voir de mes yeux ce qu'il y avait pour les handicapés. J'avais passé des petites annonces pour me trouver un accompagnateur, j'ai toujours besoin de quelqu'un pour couper ma viande ou attacher mes boutons. Je me suis dit avant de tenter une expérience comme celle-là, pourquoi ne pas faire Montréal-Chicoutimi, je vais voir la réaction du public. Alors un matin, sans accompagnateur, je me suis fait débarquer sur l'autoroute 20 avec ma petite valise et j'ai fait du pouce. Moins de quinze minutes plus tard quelqu'un s'arrêtait et m'emmenait à Québec. Je me souviens lui avoir demandé pourquoi il avait fait cela, il m'a répondu que son petit-fils était handicapé. Arrivé à Québec, après avoir mangé, il m'a laissé sur le côté de la route en attente d'une voiture qui me prendrait pour Chicoutimi. Après deux heures, sans succès, une autopatrouille est passée, les policiers m'ont demandé : tu t'es enfui de chez tes parents ? De quelle institution ? Ils m'ont embarqué, m'ont emmené au poste, moi qui pensais qu'ils me déposeraient un peu plus loin! Ils ont communiqué avec le centre Lucie-Bruneau où on leur a dit : Laissez-le, il sait ce qu'il fait ! Les policiers se sont cotisés et m'ont payé un billet d'autobus pour Chicoutimi. Je n'ai pas été brillant, j'aurais dû le vendre et retourner sur le pouce. » C'est son grand-père qui le ramènera à Montréal.

Entêté, il désirait toujours se rendre aux États-Unis. Quelqu'un lui suggère de présenter un projet à Canada au travail. « C'était une bonne idée. Quand je leur ai présenté mon projet, ils m'ont dit qu'il n'y avait qu'un problème, ils ne pouvaient pas me financer un projet extérieur au Canada. Il fallait changer de destination et présenter à nouveau mon projet. » Cela a fonctionné. « Après, je mettais un projet en marche, à la fin je me retrouvais au chômage et ainsi de suite, projet, chômage, projet, chômage. C'est au cours d'un de ces projets que j'ai produit un diaporama sur les préjugés face aux handicapés. »

NAISSANCE DE KÉROUL
Revendiquer pour les handicapés était une chose plus facile à dire qu'à faire, c'était dans les années 80, au temps où les mouvements en ce sens commençaient à s'articuler. C'est à cette période que la société québécoise prenait un grand virage facilitant aux handicapés l'accès aux édifices publics. Le code du bâtiment avait été modifié. Lui, la tête dans les voyages, dut faire face à plusieurs embûches, le problème résidant toujours dans la même sempiternelle question : « Qui êtes-vous pour revendiquer au nom des personnes handicapées le droit au transport et à l'éducation ? Au début, les choses n'étaient pas faciles. Partout où je frappais, on ne me reconnaissait pas le droit à mes récriminations au nom de tous. Je poussais au ministère du Tourisme, mais encore-là, personne n'y croyait.

Je me disais : si je ne fais pas quelque chose, on aura réglé tous les accès aux édifices de la planète et on sera obligé d'attendre encore vingt ans avant que les personnes handicapées puissent voyager ! »

Beaucoup de gens se greffaient à ses projets. C'est à ce moment qu'il rencontre quelqu'un qui étudiait en structure organisationnelle. « Pour moi, c'était important d'asseoir nos assises comme il faut. » C'est aussi à cette période qu'il fait la rencontre de Normand Dulude, du Groupe DBSF, lequel l'aide à établir son premier plan d'action. « Il fallait également définir clairement nos objectifs, ce n'était pas tout d'avoir des idées. Kéroul prenait son envol, on était déjà incorporé depuis 79, je l'avais fondé avec mon ami Réjean Fradette, un autre handicapé. On fonctionnait toujours avec un projet à la fois avec, à la fin, le chômage. Il était temps que l'on se fasse reconnaître par Tourisme Québec, parce que l'on se souviendra qu'à cette période, pour le gouvernement, le tourisme pour handicapés n'était pas reconnu comme une priorité. »

ACTION AUPRÈS DES ENTREPRISES
Kéroul a sillonné les chemins les plus tortueux du Québec ces vingt dernières années facilitant sur son passage l'accès aux handicapés. Aujourd'hui, fort de 500 membres et de plus de 30 organismes affiliés, sans compter son bureau des gouverneurs où plus d'une trentaine de bénévoles mettent la main à la pâte. Kéroul donne la formation tant aux handicapés qu'à des dizaines d'entreprises. La formation se fait aux personnes appelées à être en contact avec les handicapés de tout genre. Les entreprises se retrouvent dans tous les domaines. De l'aviation aux transports de personnes en passant par la restauration, ils sont nombreux à se prévaloir des services de l'organisme. « Ce n'est pas la personne handicapée qui a des problèmes, mais plutôt la personne qui lui fait face qui ne sait comment réagir. »

André Leclerc m'a raconté son mariage avec une quadraplégique, les deux enfants en parfaite santé issus de cette union, Nadia 12 ans et Guillaume 8 ans, et sa séparation qui l'a tant attristé. Je lui ai demandé : « Sans ton handicap, qu'aurais-tu fait d'autre dans la vie ? » « Un entrepreneur ou un politicien ! Oui … sans doute un politicien, parce que je sais quoi faire pour faire avancer les choses. » Quel genre de politicien aurait-il été ? « Chartrand, Lévesque, Bourassa … Ils étaient tous des gens qui croyaient en leurs causes, je les aimais bien. »

Toujours dans la même veine, je lui ai demandé ce qui représentait son plus grand regret dans la vie : « La perte de temps. On aurait avancé beaucoup plus vite si le gouvernement avait cru à notre projet dès le départ. On a toujours dû faire nos preuves, démontrer ce que l'on pouvait faire avant qu'il n'embarque avec nous. »

Et comme entrepreneur, qui aurait-il aimé être ? « René Angélil, Bombardier sont des gens qui ont fait des choses extraordinaires, le gars du cirque du soleil, parti de rien, d'une idée … »

Il est comme un poisson dans l'eau, il dit s'amuser. « Kéroul va bien, ce ne sont ni les défis ni les projets qui manquent : il y a le marché international à développer (quand je l'ai rencontré pour faire cette entrevue, il quittait quelques heures plus tard pour la Thaïlande afin d'assister à une réunion en rapport avec son travail.) En terminant, je lui demande s'il compte ouvrir d'autres bureaux au Canada. Ses yeux se font plus petits, il me regarde d'un air taquin, il me sourit et dit : « Oui, le seul problème c'est que je ne parle pas assez bien l'anglais, je devrai m'y mettre, d'ailleurs, c'est là mon seul handicap!»



Gérard Therrien

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CUVÉE 2009