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André Leclerc, 41 ans. Fondateur et directeur
général de Kéroul.
De son fauteuil roulant, il ouvre aux handicapés
les portes du monde.
LE HANDICAP DE L'ENTREPRENEUR
Par Gérard
Therrien
Parc
olympique, au sous-sol, j'avale goulûment
l'interminable suite de corridors qui me
séparent du bureau d'André
Leclerc. J'ai rencontré ce fascinant
personnage pour la première fois
il y a quelques jours, lors de la soirée
bénéfice de Kéroul,
organisme dont il est le fondateur. Au cours
de l'événement, après
qu'on eut roulé son fauteuil sur
la scène, il a pris la parole pour
remercier l'assistance. À l'oral,
sa paralysie cérébrale l'oblige
à de nombreuses acrobaties qui résultent
en une élocution difficile. Malgré
tout, son message demeure clair. On ne peut
s'empêcher de noter sa bonne humeur
ainsi que son sens de l'humour. L'effort
que lui demandent chacune de ses paroles,
chacun de ses gestes, vient nous chercher.
Je suis sorti de là en me disant
que je devais faire quelque chose pour l'avancement
de sa cause. Au départ, j'ai pensé
vous entretenir surtout de son organisme,
mais en cours d'entrevue mon intention s'est
modifiée. J'ai découvert,
cloué dans ce fauteuil sur roues,
un entrepreneur hors du commun.
Leclerc est un fonceur n'acceptant jamais
la défaite. C'est d'ailleurs ce que
son passé démontre. Il a consacré
les vingt dernières années
à rendre la vie plus facile aux gens
atteints de déficience physique.
Tous les jours, dans son fauteuil roulant,
il chemine, pivote et tourne dans tous les
sens afin de faire avancer la cause des
handicapés dans le dédale
administratif des gens, pareil à
vous et moi, dits « normaux »,
comme il se plaît à les nommer.
DU TRICYCLE À LA « BAROUETTE
»
Né à Jonquière,
il est l'aîné d'une famille
de six enfants. Son combat dans la vie débute
dès la seconde où il décide
en avoir soupé de son chaud liquide
amniotique et qu'il fournit ses premiers
efforts pour s'assumer en tant qu'être
humain à part entière. «
Une césarienne aurait été
nécessaire, je pesais dix livres
et treize onces, mais le médecin
était ivre
» Travail
trop lent, manque d'oxygène, résultat
: attaque du système nerveux, paralysie
cérébrale, handicapé
pour le restant de sa vie.
Tout jeune, il ne voulait pas d'un fauteuil
roulant, il préférait se promener
avec son tricycle ou sa « barouette
» comme il dit. Il débute son
primaire au début des années
soixante dans une école spécialisée
de Chicoutimi. Il faisait la navette en
autobus soir et matin, près d'une
cinquantaine de kilomètres par jour.
Une année de primaire lui demandait
deux ans, son problème résidait
dans l'écriture : « Je devais
me mettre à genoux, cela me donnait
plus de contrôle sur ce que j'écrivais.
»
SUR LA CÔTE-NORD
Alors qu'il est âgé de
treize ans, ses parents déménagent
sur la Côte-Nord, à Sept-îles.
« Je n'étais pas très
content, parce que je perdais le réseau
social qu'avec les années j'avais
réussi à me construire. Je
me retrouvais à l'autre bout du monde,
je ne connaissais personne. » Cette
année l'a marqué. Persévérant,
il réussit un an plus tard à
retourner au Saguenay, chez une de ses tantes.
Enfin peut-il revenir à une vie sociale
plus remplie.
Après une année chez sa tante,
il se retrouve encore une fois à
Sept-îles. « J'ai trouvé
ces années sur la Côte-Nord
difficiles. J'ai réussi quelques
années plus tard, à force
de pressions, à me retrouver à
Québec, au centre Cardinal-Villeneuve.
C'est là, âgé approximativement
de 16 ans, que j'ai appris à manger
tout seul avec un appareil adapté
spécialement pour moi, cela nous
aura pris trois ou quatre mois pour trouver
la meilleure méthode. Cela m'a procuré
une indépendance supplémentaire,
puisque avant je devais compter sur quelqu'un
pour me faire manger. Je suis resté
là jusqu'à mes dix-huit ans,
c'était l'âge maximum accepté
dans cette école. »
« Je ne voulais pas retourner sur
la Côte-Nord, j'ai accepté
de me retrouver dans un centre pour personnes
âgées ! Je me disais : si je
suis là, cela me donnera plus de
chance d'entrer à Lucie-Bruneau.
» Quelqu'un lui avait dit qu'à
Lucie-Bruneau, on s'occupait beaucoup des
personnes handicapées. Il savait
que cela répondrait plus adéquatement
à ses besoins. Le problème
pour son admission tenait du fait que le
Centre Lucie-Bruneau n'acceptait que les
paraplégiques, des personnes autonomes,
pas des cas de paralysie cérébrale.
« Après quelques mois passés
dans un centre de personnes âgées,
confiné à ma chambre, c'était
la débandade. Je me demandais si
ma vie était finie, il n'y avait
rien, aucune ressource, ce fut pour moi
tout un choc culturel ! » Après
huit mois, il retourne chez lui. «
Encore une fois sur la Côte-Nord !
Après Sept-îles, c'est la fin
du monde, il n'y a plus rien », dit-il
en riant.
« ON N'EST TOUJOURS BIEN PAS POUR
T'ACHETER UN CHEVAL ! »
Toujours à coup de désir,
il se retrouve dans un centre de Rigaud.
Il en parle avec un regard malicieux. Il
s'y fait des copains, ce qui en bout de
ligne ne l'a pas nécessairement servi.
« J'ai bien aimé cet endroit,
les employés étaient super,
il y en avait quelques-uns de mon âge.
Le vendredi soir, je sortais avec eux dans
un petit bar pas très loin du Centre.
On prenait une bière et on dansait,
les gens s'amusaient avec moi, on avait
du plaisir, jusqu'à ce que le directeur
l'apprenne. Cela ne lui a pas plu. Je me
rappelle qu'il m'avait demandé ce
que j'étais capable de faire. Je
lui avais répondu : de la motoneige,
de l'équitation
Je lui avais
dit que j'aimerais poursuivre mes études.
Il m'a regardé : « On n'est
toujours bien pas pour t'acheter un cheval,
tout de même ! »
Il était difficile pour lui de vivre
avec un éternel désir d'apprendre
: « Quelques semaines plus tard, je
reçois un appel de ma mère
qui me demande si cela va bien. Je lui demande
pourquoi et elle me répond toute
triste : il paraîtrait que tu veux
te suicider, que tu veux te jeter en bas
du balcon ! Je lui réponds : «
Pauvre maman, comment veux-tu que je passe
par-dessus la rampe ? Cela n'a pas de sens
! » C'était le directeur qui
voulait se débarrasser de moi. Après
cela, je n'en voulais plus de ce centre,
j'étais bien heureux de sortir de
là. Je me suis retrouvé encore
une fois sur la Côte-Nord (rires),
au bout du monde. »
À LA CONQUÊTE DE MONTRÉAL
Ce n'est que quelques années
plus tard qu'il reviendra s'établir
près du centre qui fait son envie
depuis si longtemps. « Rendue à
23 ou 24 ans, une de mes amies avait obtenu
son entrée à Lucie-Bruneau.
Elle m'avait dit que si j'étais plus
près de Montréal, cela m'aiderait
à faire plus de pression pour m'y
faire admettre. » Son père lui
trouve une place à Montréal
chez quelqu'un qui avait déjà
travaillé à la maison comme
aide familial. « Il demeurait au troisième
étage, je devais monter les marches
à quatre pattes. Je suis resté
là six mois, après j'ai déménagé
chez un de mes amis que j'avais rencontré
du temps de mon stage au Centre de Rigaud.
» Cela n'aura pas duré longtemps,
trois mois.
Il passera comme cela d'une maison à
une autre sans jamais cesser de faire pression
auprès du Centre Lucie-Bruneau, tentant
de s'y faire admettre. Entre temps, il aura
déménagé chez les Surs,
pas très loin de l'Oratoire Saint-Joseph,
un sous-sol où il devait encore une
fois descendre à quatre pattes. Ce
n'est qu'un an et demi d'appels plus tard
qu'il sera enfin accepté à
Lucie-Bruneau.
--- Sur ces paroles, le photographe arrive
pour les photos d'usage. Je dis : André,
bouge pas, cela ne sera pas long. «
Plus facile à dire, qu'à faire
», me répond-il en riant. Je
me dois de vous dire qu'il passe continuellement
d'un spasme à l'autre, il est toujours
en mouvement. C'est alors qu'il me répond
: « Tu devrais me voir chez le dentiste
! » On s'esclaffe pendant de nombreuses
secondes et nous réussissons finalement
à faire les photos. ---
AU CENTRE LUCIE-BRUNEAU : LA VIE
Il redevient sérieux tout en
poursuivant, « J'ai toujours voulu
entrer à Lucie-Bruneau parce que
je savais qu'on m'enseignerait là
les meilleures façons pour moi de
m'intégrer dans la vie. » Il
y restera trois ans. C'est d'ailleurs pendant
ce séjour que l'idée de lancer
Kéroul germera. Cela s'est produit
un soir, au fond de sa chambre, après
avoir participé à un voyage
organisé par le centre. « On
partait, cinq ou six, en petit autobus et
on allait en Gaspésie sous la responsabilité
de quelques accompagnateurs. Mais ce n'est
qu'après le voyage en Virginie, où
on avait habité une tente roulotte,
que l'idée a fait son chemin dans
ma tête. C'est là que j'ai
compris que les voyages étaient un
bon moyen d'intégration pour les
personnes handicapées. Les voyages
brisent l'isolement, cela te sort de ton
contexte de sécurité et favorise
la communication tout en t'obligeant à
regarder et découvrir un autre monde.
Le tourisme devient intéressant parce
que quand tu voyages, tu rencontres du monde,
tu échanges avec d'autres, tu fais
des choses que tu ne ferais pas si tu étais
tout seul. Tu n'es pas dans un état
de stress, tu es plutôt dans un état
de communication. » C'est également
à ce moment qu'il a compris que c'était
à cela qu'il voulait consacrer sa
vie : aider les autres personnes à
capacités physiques restreintes à
voyager.
CHICOUTIMI SUR LE POUCE
« Même à Lucie-Bruneau,
on était un peu sceptique face à
mon approche. Je voulais me rendre en Californie,
au Mexique, en Floride sur le pouce afin
de voir de mes yeux ce qu'il y avait pour
les handicapés. J'avais passé
des petites annonces pour me trouver un
accompagnateur, j'ai toujours besoin de
quelqu'un pour couper ma viande ou attacher
mes boutons. Je me suis dit avant de tenter
une expérience comme celle-là,
pourquoi ne pas faire Montréal-Chicoutimi,
je vais voir la réaction du public.
Alors un matin, sans accompagnateur, je
me suis fait débarquer sur l'autoroute
20 avec ma petite valise et j'ai fait du
pouce. Moins de quinze minutes plus tard
quelqu'un s'arrêtait et m'emmenait
à Québec. Je me souviens lui
avoir demandé pourquoi il avait fait
cela, il m'a répondu que son petit-fils
était handicapé. Arrivé
à Québec, après avoir
mangé, il m'a laissé sur le
côté de la route en attente
d'une voiture qui me prendrait pour Chicoutimi.
Après deux heures, sans succès,
une autopatrouille est passée, les
policiers m'ont demandé : tu t'es
enfui de chez tes parents ? De quelle institution
? Ils m'ont embarqué, m'ont emmené
au poste, moi qui pensais qu'ils me déposeraient
un peu plus loin! Ils ont communiqué
avec le centre Lucie-Bruneau où on
leur a dit : Laissez-le, il sait ce qu'il
fait ! Les policiers se sont cotisés
et m'ont payé un billet d'autobus
pour Chicoutimi. Je n'ai pas été
brillant, j'aurais dû le vendre et
retourner sur le pouce. » C'est son
grand-père qui le ramènera
à Montréal.
Entêté, il désirait
toujours se rendre aux États-Unis.
Quelqu'un lui suggère de présenter
un projet à Canada au travail. «
C'était une bonne idée. Quand
je leur ai présenté mon projet,
ils m'ont dit qu'il n'y avait qu'un problème,
ils ne pouvaient pas me financer un projet
extérieur au Canada. Il fallait changer
de destination et présenter à
nouveau mon projet. » Cela a fonctionné.
« Après, je mettais un projet
en marche, à la fin je me retrouvais
au chômage et ainsi de suite, projet,
chômage, projet, chômage. C'est
au cours d'un de ces projets que j'ai produit
un diaporama sur les préjugés
face aux handicapés. »
NAISSANCE DE KÉROUL
Revendiquer pour les handicapés
était une chose plus facile à
dire qu'à faire, c'était dans
les années 80, au temps où
les mouvements en ce sens commençaient
à s'articuler. C'est à cette
période que la société
québécoise prenait un grand
virage facilitant aux handicapés
l'accès aux édifices publics.
Le code du bâtiment avait été
modifié. Lui, la tête dans
les voyages, dut faire face à plusieurs
embûches, le problème résidant
toujours dans la même sempiternelle
question : « Qui êtes-vous pour
revendiquer au nom des personnes handicapées
le droit au transport et à l'éducation
? Au début, les choses n'étaient
pas faciles. Partout où je frappais,
on ne me reconnaissait pas le droit à
mes récriminations au nom de tous.
Je poussais au ministère du Tourisme,
mais encore-là, personne n'y croyait.
Je me disais : si je ne fais pas quelque
chose, on aura réglé tous
les accès aux édifices de
la planète et on sera obligé
d'attendre encore vingt ans avant que les
personnes handicapées puissent voyager
! »
Beaucoup de gens se greffaient à
ses projets. C'est à ce moment qu'il
rencontre quelqu'un qui étudiait
en structure organisationnelle. « Pour
moi, c'était important d'asseoir
nos assises comme il faut. » C'est
aussi à cette période qu'il
fait la rencontre de Normand Dulude, du
Groupe DBSF, lequel l'aide à établir
son premier plan d'action. « Il fallait
également définir clairement
nos objectifs, ce n'était pas tout
d'avoir des idées. Kéroul
prenait son envol, on était déjà
incorporé depuis 79, je l'avais fondé
avec mon ami Réjean Fradette, un
autre handicapé. On fonctionnait
toujours avec un projet à la fois
avec, à la fin, le chômage.
Il était temps que l'on se fasse
reconnaître par Tourisme Québec,
parce que l'on se souviendra qu'à
cette période, pour le gouvernement,
le tourisme pour handicapés n'était
pas reconnu comme une priorité. »
ACTION AUPRÈS DES ENTREPRISES
Kéroul a sillonné les
chemins les plus tortueux du Québec
ces vingt dernières années
facilitant sur son passage l'accès
aux handicapés. Aujourd'hui, fort
de 500 membres et de plus de 30 organismes
affiliés, sans compter son bureau
des gouverneurs où plus d'une trentaine
de bénévoles mettent la main
à la pâte. Kéroul donne
la formation tant aux handicapés
qu'à des dizaines d'entreprises.
La formation se fait aux personnes appelées
à être en contact avec les
handicapés de tout genre. Les entreprises
se retrouvent dans tous les domaines. De
l'aviation aux transports de personnes en
passant par la restauration, ils sont nombreux
à se prévaloir des services
de l'organisme. « Ce n'est pas la personne
handicapée qui a des problèmes,
mais plutôt la personne qui lui fait
face qui ne sait comment réagir.
»
André Leclerc m'a raconté
son mariage avec une quadraplégique,
les deux enfants en parfaite santé
issus de cette union, Nadia 12 ans et Guillaume
8 ans, et sa séparation qui l'a tant
attristé. Je lui ai demandé
: « Sans ton handicap, qu'aurais-tu
fait d'autre dans la vie ? » «
Un entrepreneur ou un politicien ! Oui
sans doute un politicien, parce que je sais
quoi faire pour faire avancer les choses.
» Quel genre de politicien aurait-il
été ? « Chartrand, Lévesque,
Bourassa
Ils étaient tous
des gens qui croyaient en leurs causes,
je les aimais bien. »
Toujours dans la même veine, je lui
ai demandé ce qui représentait
son plus grand regret dans la vie : «
La perte de temps. On aurait avancé
beaucoup plus vite si le gouvernement avait
cru à notre projet dès le
départ. On a toujours dû faire
nos preuves, démontrer ce que l'on
pouvait faire avant qu'il n'embarque avec
nous. »
Et comme entrepreneur, qui aurait-il aimé
être ? « René Angélil,
Bombardier sont des gens qui ont fait des
choses extraordinaires, le gars du cirque
du soleil, parti de rien, d'une idée
»
Il est comme un poisson dans l'eau, il
dit s'amuser. « Kéroul va bien,
ce ne sont ni les défis ni les projets
qui manquent : il y a le marché international
à développer (quand je l'ai
rencontré pour faire cette entrevue,
il quittait quelques heures plus tard pour
la Thaïlande afin d'assister à
une réunion en rapport avec son travail.)
En terminant, je lui demande s'il compte
ouvrir d'autres bureaux au Canada. Ses yeux
se font plus petits, il me regarde d'un
air taquin, il me sourit et dit : «
Oui, le seul problème c'est que je
ne parle pas assez bien l'anglais, je devrai
m'y mettre, d'ailleurs, c'est là
mon seul handicap!»
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