| Christine
Lamarche, 36 ans. Copropriétaire
du restaurant Toqué. Diplômée
en géographie, Chef de haute gastronomie,
gestionnaire visionnaire.
Les bonheurs sont dans
la nature
Par Gérard Therrien
| 1965 |
Naissance : 22 mai |
| 1989 |
Entrée chez Citrus et
rencontre avec Normand Laprise |
| 1992 |
Rencontre de son conjoint Rémi
Montesinos |
| 1993 |
En mai, ouverture de Toqué |
| 1993 |
En juin, naissance de Flora |
| 1994 |
Elle quitte la cuisine pour
l'administration du Toqué |
| 1997 |
Naissance de Philippe |
Club
Saint-Denis rue Sherbrooke, un petit salon,
elle est en avance, dix minutes avant l'heure.
Cheveux blonds coupés façon
garçon, elle contraste joliment dans
ce décor tout
acajou. Élégante, elle s'avance
et me tend une main décidée
qui en dit long sur la personnalité
de la copropriétaire du célèbre
restaurant Toqué. Elle est l'associée,
la moitié dont on entend rarement parler,
dont on ne sait presque rien. Du Toqué
c'est le nom de Normand Laprise, coqueluche
de l'heure en haute gastronomie, que tous
retiennent. Qui donc est cette dame ?
Elle m'a confié qu'elle avait eu
une jeunesse ordinaire, rien de particulier.
Elle est demeurée à Saint-Lambert
jusque vers sa dixième année,
puis ses parents déménagent
à Saint-Donat, petit village des
Laurentides, qu'elle ne quittera qu'au moment
de faire son entrée au cégep
Ahuntsic. Vingt-deux ans, elle fait sa deuxième
année de baccalauréat en géographie,
quand un voyage en France avec sa mère
se charge de lui faire découvrir
une nouvelle voie. Jusque là, rien
ne laissait soupçonner le sort que
la vie lui réservait !
Voyage gastronomique
« Ma mère suivait des cours
de cuisine avec sur Berthe à
l'époque. Un jour j'entre à
la maison et ma mère raconte qu'elle
fera un voyage gastronomique en France en
compagnie de son professeur de cuisine et
de quelques élèves. Comme
ça, à la blague, je lance
: j'aimerais bien y aller. Mon père
me dit : tu veux y aller ? Je t'offre le
voyage ! »
De l'autre côté de l'Atlantique,
elle fait la tournée de quelques
grandes tables à Paris, Lyon, Rouen.
« Avec sur Berthe, qui était
passablement connue en Europe, on avait
la possibilité de visiter les cuisines
des meilleurs chefs. » Ainsi se retrouve-t-elle
Chez Troisgros : l'activité dans
la pièce, le va-et-vient, tous ces
gens s'affairant en parfaite symbiose à
la préparation des plats qui sauront
ravir les hôtes en salle à
manger dans les minutes qui suivront sont
des choses qui fascinent l'étudiante
en géographie.
« Alors que je suis en cuisine auprès
de Monsieur Troisgros, une chose me surprend
: il n'y a que des hommes dans la pièce,
aucune femme ! Répondant à
la réflexion d'une personne du groupe
sur le fait qu'il n'y a pas de femme, Monsieur
Troisgros rétorque : des femmes en
cuisine, je ne crois pas à ça
! C'est la réponse de son épouse
qui nous a fait sourire quand elle lui a
dit : Les femmes en cuisine tu ne crois
pas à cela, mais dis-moi, combien
de recettes as-tu volées à
ta mère ? J'avais trouvé cela
drôle, la répartie m'avait
plu. » C'est au cours de ce voyage
que le futur chef Lamarche découvre
ses affinités pour ce métier
dont elle fera son art.
Christine est la cinquième d'une
famille de cinq enfants, deux frères
deux surs, un décalage de huit
ans la sépare du frère qui
la précède. Elle est la seule
enfant de la famille, mise à part
sa mère, à être attirée
par la cuisine. « J'ai toujours aimé
cuisiner, mais je n'avais jamais pensé
en faire mon métier. J'étais
à l'Université de Montréal
en deuxième année de géographie,
je me suis dit, je vais terminer mon baccalauréat,
ensuite on verra. J'avais les notes pour
faire ma maîtrise, mais je décide
plutôt de m'inscrire à la formation
de cuisinier de l'Institut d'hôtellerie
du Québec. »
La vie nous prépare toujours à
notre insu, guide nos pas en quelque sorte
vers la voie qu'un jour nous choisirons.
« Quand on a déménagé
à Saint-Donat, ma mère qui
était à la maison à
temps plein pour s'occuper des enfants avait
développé un goût pour
la mycologie et les plantes sauvages comestibles.
J'ai commencé toute jeune à
suivre ma mère dans sa cueillette
de champignons et de plantes sauvages :
je connais cela depuis que je suis toute
jeune. »
Ses stages
Elle fait donc son cours en cuisine,
se disant qu'elle pourrait toujours revenir
à la géographie si jamais
elle n'aimait pas cela. Arrive le moment
de faire son stage en restaurant, c'est
au Saint-Honoré qu'elle le fera.
Elle continuera à travailler là
par la suite entre ses cours pour arrondir
ses fins de mois. Un jour Philippe Mollé
vend le Saint-Honoré, la cuisine
devient quelconque : « Je m'étais
dit que si j'entrais en cuisine c'était
pour faire de la haute gastronomie, c'était
cela que je visais. Je voulais me démarquer,
faire quelque chose de bien. » Elle
quitte donc l'ancien restaurant de M. Mollé
pour se faire embaucher au Citrus.
C'est là que se fait le premier
contact avec Normand Laprise, jeune chef
alors à la réputation montante.
« Lors de mon entrevue d'embauche au
Citrus, Normand me dit qu'il n'y a pas de
poste en cuisine, mais qu'il y a un poste
en pâtisserie car tous les desserts
sont faits au restaurant. Je lui dis que
je n'avais pas fait mon cours en pâtisserie
bien que j'aie fait un bref survol lors
de mes cours à l'Institut. Bref,
j'accepte et entre en pâtisserie,
me disant que je saurai bien gravir les
échelons. » C'est donc sous
les ordres de Normand Laprise que la jeune
cuisinière fait ses classes pratiques
tout en poursuivant ses cours à l'Institut.
« J'aimais beaucoup la philosophie
de Normand, sa façon de voir la cuisine,
ses assiettes, il était unique. »
Après sa deuxième année
de formation, son cours de base étant
terminé, elle s'inscrit alors au
cours plus poussé de « Cuisine
évolutive pour hôtel et restaurant
»; à la fin du cours, un stage
est obligatoire en France. Elle passera
donc deux mois au restaurant de l'Hôtel
de Paris à Arbois dans le Jura. De
retour à Montréal, elle a
toujours son poste chez Citrus, le goût
pour la Californie la prend, elle se trouve
un emploi au restaurant La folie de San
Francisco, une cuisine française
raffinée. Elle y passera trois mois,
« Normand acceptait que l'on parte
comme ça en stage de temps à
autre, mais il disait : quand tu reviendras,
on verra ... Mon départ pour les
États-Unis remonte au temps où
il était question que le restaurant
Citrus déménage. »
Ses amours
Deux semaines avant de quitter pour
son stage sur la côte Ouest, elle
rencontre Rémi Montesinos, algérien,
espagnol d'origine qui fera battre son cur;
ensemble ils auront deux enfants : Flora
qui aujourd'hui a huit ans et Philippe,
quatre ans et demi. Un copieux échange
épistolaire s'installe entre les
deux amoureux, lesquels se découvrent
et apprennent à se connaître
au travers les mots et les pensées
dont ils meublent leur séparation
: « Donc je le rencontre, ça
clique, mais je quitte Montréal,
on s'écrit beaucoup. La Californie,
c'est génial, la nourriture, la restauration,
les produits, les vins. Une solide relation
prend place entre Rémi et moi, je
reviens en mai, on se loue un appart et
je retourne travailler avec Normand au Citrus.
»
En septembre Citrus ferme. En octobre,
elle apprend qu'elle attend un enfant. Heureuse
? « Surprise ! Heureuse ensuite. Parce
qu'au fond, mon conjoint je l'ai connu en
mars, je suis revenu en mai et on est en
octobre, c'est rapide. » Les choses
en cette année se bousculent à
une vitesse foudroyante dans la vie de Christine
Lamarche. « C'est l'automne, je suis
enceinte, Citrus est supposé réouvrir.
L'hiver s'amène, il me faut gagner
ma croûte, Rémi est comédien,
il fait du théâtre, les contrats
tardent à arriver, je me fais traiteur.
Réouverture de Citrus, je demande
à Normand s'il me redonnera ma place
après ma grossesse, il me dit que
oui. »
Toqué
« Rémi et moi vivons notre
grossesse, paisiblement. Un jour de janvier,
Normand, avec qui nous étions devenus
bons copains, se pointe à la maison
et me dit : je pense que Citrus est fermé
pour de bon. Il avait également eu
une offre d'emploi pour travailler au Vietman.
Le goût de voyager l'intéressait
par contre, il me raconte également
qu'il avait rencontré d'anciens clients
du Citrus qui lui avaient dit : pourquoi
ne t'ouvres-tu pas un restaurant ? Il me
dit, comme cela, tout de go : cela me tente
d'essayer. Il se donne quelques mois pour
partir quelque chose. Moi qui avais toujours
été attirée par la
restauration haut de gamme je lui réponds,
sans réfléchir, bien que cela
n'ait jamais été dans mes
intentions : si jamais tu veux un associé,
fais-moi signe, avec toi l'aventure m'intéresse.
Il me regarde, et me dit : mets ton manteau,
on s'en va se chercher un local!»
C'était en janvier 1993 : enceinte
de trois mois, le ventre à peine
arrondi, la tête pleine de rêves,
la future mère partait, en compagnie
de son associé, en quête d'un
endroit où installer leur restaurant.
C'est ainsi qu'ils découvrent au
3842 rue Saint-Denis un local qui saurait
satisfaire leurs timides moyens. «
Nous n'avions pas beaucoup d'argent, mon
pactole se résumait à mes
allocations familiales que mes parents avaient
mises de côté pour moi à
la banque, Normand disposait de la même
somme. Nous avons réussi à
tout mettre en place assez rapidement, on
a ouvert en mai et je donnais naissance
à ma fille en juin ! »
Après l'accouchement, Christine
était de toutes les décisions,
elle qui habitait tout près venait
faire son tour tous les jours. Ce n'est
qu'en septembre qu'elle reviendra à
temps plein. Entre-temps le restaurant n'étant
ouvert que le soir, Normand réussissait
seul à faire tourner la boutique.
À son retour, ils décident
d'ouvrir le midi. « On se souviendra
que c'était en 1993, la période
était économiquement difficile,
la rue Saint-Denis pareille aux autres n'échappait
pas à la dure réalité
économique. J'étais en cuisine
le jour, Normand faisait les soirées.
De plus en plus de gens venaient souper,
notre cuisine était appréciée,
chacune des assiettes que nous servions
contribuait à faire grandir notre
réputation. Toqué se faisait
reconnaître. »
« Les midis n'étaient pas rentables,
nous parvenions à peine à
faire nos frais. Nous changions nos dollars
pour quatre vingt-cinq sous quand ce n'était
pas pour trois ! » Les deux propriétaires
décident de n'ouvrir que le soir,
« J'abandonne la cuisine pour remplacer
la personne que nous avions embauchée
à la comptabilité. Je n'y
connaissais rien, j'ai appris sur le tas,
j'ai réalisé que j'avais de
la facilité pour faire cela. Petit
à petit je suis devenue ce que mon
père avait toujours espéré
pour moi : gestionnaire. Aujourd'hui quand
on se voit ou que l'on jase au téléphone
et que la conversation glisse vers les affaires,
mon père jubile, il est heureux.
» Elle n'a pas perdu son goût
pour la cuisine pour autant, elle est de
tous les arrivages, elle s'intéresse
à tous les nouveaux produits qui
entrent en cuisine. « Je ne pense pas
que Toqué serait devenu ce qu'il
est si je n'avais pas fait ce saut en administration.
Cela m'occupe à temps plein, cinquante-cinq
employés à gérer n'est
pas une mince tâche, il y a toujours
quelque chose à régler. Le
fait d'être en salle à manger
me permet de répondre à toutes
les urgences, alors moi à l'avant,
Normand en cuisine, je crois que nous formons
une super équipe. »
D'où vient le nom ?
Moi qui pensais que le nom Toqué
venait du terme par lequel on désigne
le chapeau blanc que porte tout grand cuisinier
qui se respecte, mais non : « Le nom
nous est venu lors d'un de nos nombreux
échanges avec notre agence de marketing,
laquelle trouvait que nous étions
tous les deux très décidés
et que nous savions ce que nous voulions,
ce qui amena quelqu'un à dire : mais,
vous êtes toqués tous les deux.
L'expression nous seyait si bien que nous
avons ainsi nommé notre restaurant.
»
Toqué fait aujourd'hui partie des
meilleures tables de Montréal. On
y vient manger de partout sur la planète.
Sans réservation il est bien difficile
de pouvoir s'installer à une des
quatre-vingt-quinze places contenues dans
la salle à manger. Saviez-vous quand
vous avez ouvert que Toqué deviendrait
ce qu'il est ? « Non, Toqué
est bien différent aujourd'hui de
l'idée qu'on en avait au départ.
Au fond, nous avons démarré
notre bizness pour nous créer chacun
notre emploi. On s'était dit on paie
notre loyer, on paie les employés,
on se prend un salaire et il faut avoir
assez d'argent pour pouvoir s'acheter les
meilleurs produits sur le marché.
On voulait que les clients soient satisfaits,
c'était simple. Je ne savais pas
dans quoi je m'embarquais! Quand tu démarres
ton entreprise, c'est pareil à une
grosse roue que tu pousses et qui te demande
un terrible effort à faire tourner,
puis arrive le jour où la roue est
devenue si grosse que c'est elle qui t'entraîne.
»
Avez-vous toujours offert un menu gastronomique
? « Au départ, le menu était
à la carte, puis est venu le menu
gastronomique, aujourd'hui nous proposons
un menu gastronomique à cinq services
lequel, suite à la demande de plusieurs
clients, sera éventuellement élevé
à neuf services. »
Je lui ai demandé quel était
le secret de la réussite de Toqué
: « Les meilleurs produits du marché;
même avec le meilleur chef, la base
demeure toujours dans la qualité
des produits. C'est une multitude de petites
choses, aimer ce que l'on fait, se démarquer
de la masse. C'est une chose que l'on a
en commun Normand et moi, le désir
de toujours inventer, de ne jamais accepter
le tout fait. D'ailleurs, en ce sens, Normand
est un chef créateur, innovateur,
un artiste incomparable, on se complète
bien. On répond adéquatement
aux désirs de notre clientèle,
aujourd'hui les gens sont plus critiques,
plus connaissants, ils savent ce qu'ils
veulent en nourriture et nous nous efforçons
de les satisfaire, ce qui n'empêche
en rien notre petit côté inédit.
»
Plusieurs restent estomaqués d'apprendre
que Christine et Normand ne forment pas
un couple, elle qui affirme : « Il
y a trois hommes dans ma vie, mon chum,
mon fils et mon associé » dit-elle
en riant. Comment fait-elle pour se ressourcer
? Les voyages, répond-elle. «
Je visite, je regarde, je mange, tiens un
jour je suis en Espagne, à Costa
Brava, un petit patelin près de la
France, un restaurant en montagne avec rien
autour sinon une vue extraordinaire sur
la mer à ses pieds. Le restaurant
est connu mondialement, il se nomme le El
Bulli (Le taureau) j'y ai pris deux repas,
un souper et un dîner le lendemain
tant c'était délicieux. Pas
moins de vingt services et un seul plat
à base de viande, certains services
n'avaient que la grosseur du contenu d'une
petite cuillère. Je me souviens avoir
goûté un oeuf de caille poché,
recouvert d'une couche croquante de caramel,
absolument sublime comme goût, le
chef de ce restaurant fait des trucs complètement
inusités. C'est à voir et
à goûter de telles choses que
les idées te viennent, que tu penses
à mêler telle chose avec une
autre. »
D'autres Toqué peut-être ?
« Non, Toqué c'est Normand,
c'est moi, c'est ici. » Sera-t-elle
encore chez Toqué dans vingt ans
? « Non, à soixante ans, pas
question, je serai sans doute à la
campagne, un jour j'aimerais cultiver, oeuvrer
au début de la chaîne alimentaire
! »
On se quitte, l'entrevue est terminée,
elle retourne à sa vie où
elle redeviendra cette femme un peu timide,
effacée, discrète, qui aura
l'il à tout afin de s'assurer
que les clients du Toqué retrouveront
ce qu'ils sont venus chercher : ces petits
bonheurs que l'équipe Lamarche-Laprise
a su si bien préparer !
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