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Diane Lemieux, 39 ans, ministre de la Culture, politicienne de la nouvelle génération.
Fille de garagiste gravissant un à un les échelons.
Pourfendeuse des injustices
Alors
qu'à peine 75 % des entreprises québécoises
ont obtenu leur certification de francisation,
la ministre Lemieux juge ce chiffre insuffisant
et veut plutôt le porter à
90 %.
Par gérard Therrien
Naissance:
22 septembre 1961
1991: Prix de la justice du Québec
1995: Conférencière lors de la Conférence sur les femmes en Chine
1996: Présidente du Conseil du statut de la femme
1998: Le décès de son père
1998: Élue députée de Bourget et ministre d’État au Travail et à l’Emploi
Mars 2001: Ministre d’État à la Culture et aux Communications
Un léger grattement se fait entendre dans la limousine qui la ramène de Québec. La tête inclinée sous la blafarde clarté émanant du plafonnier, la ministre écrit. Parfois sa calligraphie prend la forme du pense-bête, elle ne veut tout simplement pas oublier; d’autres instants, le papier ne devient qu’un support au poids de ses pensées. Rendez-vous sur rendez-vous, aujourd’hui, la ministre a travaillé plus de vingt heures sans relâche, sans jamais être seule. La ministre, la femme, apprécie cette solitude.
Peut-être demandera-t-elle à son chauffeur de s’arrêter en cours de route, de trouver un endroit désert. Elle marchera sur quelques centaines de mètres. Elle apprécie ces courts intermèdes. D’ailleurs, quand elle est à Québec, après de dures journées aux nombreuses palabres, à la nuit venue, il n’est pas rare d’entendre le glissement de ses pas sur les sentiers des Plaines d’Abraham. Sa randonnée régénératrice la mène à la grande goulée d’air frais, annonciatrice du vide qui vivifie l’esprit. Ces brefs moments lui permettent de revenir à la réalité. « Souvent c’est quand le petit hamster (ainsi qualifie-t-elle ce moment où les pensées se suivent accrochées les unes aux autres) s’installe dans ma tête et qu’il court dans une ronde sans fin que je sais qu’il est temps de décrocher. » Dix, quinze minutes pas plus, lui sont nécessaires pour revenir à des objectifs plus clairs : fin prête, elle reprend sa charge. La ministre n’a pas droit à l’erreur, la femme veille.
Une lionne
C’est qu’elle est sévère avec elle-même : elle s’analyse, se félicite ou se réprimande, selon, oublie, efface ou retient, sépare le bon grain de l’ivraie, ne conservant que les choses importantes. La femme se connaît, elle se sait lionne. Question de faciliter la tâche à la ministre qu’elle est devenue, elle se contrôle, elle a appris à taire ce légendaire caractère. « Non, je n’ai pas mauvais caractère, disons que j’ai du tonus ! » affirme-t-elle à la blague. Sa fougue, son enthousiasme et la causticité de son verbe quand elle le veut en font une personnalité intéressante pour les journalistes toujours à l’affût du propos qui fera la manchette du lendemain. Il est devenu évident, pour la deuxième plus jeune ministre du cabinet Landry, qu’en politique la spontanéité n’est pas la meilleure des conseillères.
Elle en a eu la preuve quand, aux premiers jours, à la suite du remaniement ministériel, à peine nommée à la Culture et aux Communications, elle se mettait les pieds dans le plat avec la « culture » de nos voisins. Comme elle le dit : « Je n’ai pas trouvé drôles les vingt-quatre heures qui ont suivi cet événement. C’était un acte manqué, je le sais. Mes propos ne sont pas sortis comme ils auraient dû. Aujourd’hui, je me suis pardonnée. Rien ne sert de retourner cela dans tous les sens. » Elle sait reconnaître ses torts.
Elle a toujours été fonceuse, jeune elle était déjà une intense meneuse : « Ma mère, lors de la visite à l’école pour les bulletins, avait été étonnée d’entendre l’enseignante se plaindre du fait que j’étais trop leader ! Elle avait répondu : — Il n’est pas question que je lui fasse ce reproche. » Rassembleuse, elle l’a toujours été : « Au secondaire, j’étais présidente du conseil de classe, présidente du conseil étudiant. Quand on avait besoin de discuter avec un prof, j’étais automatiquement désignée par le groupe. »
Sans le savoir, la petite fille de Sherbrooke se construisait en prévision des grandes choses qui l’attendaient. Le pressentait-elle ? « Aujourd’hui, si on me repassait le film de ma vie, je verrais qu’au fond, des dizaines de choses m’ont amenée là où je suis. »
Fille
d'entrepreneur
Batailleuse comme un entrepreneur, elle a de qui tenir : son père, Hubert, était garagiste à Sherbrooke. « Un perfectionniste, presque obsessif. Quand quelqu'un avait fait le tour des mécaniciens du coin sans que l'on trouve le problème sur sa voiture, on l'envoyait chez Lemieux. On pouvait être certain qu'Hubert trouverait la solution ! »
La femme parle de son père avec un timbre de voix qui se fait plus doux, plus tendre, et un débit de paroles plus lent, comme si elle prenait plaisir à prononcer les mots exprimant son souvenir. Son père est décédé en 1998. « Il me manque », dit-elle tristement tout en devenant pensive, muette pendant quelques secondes, le présent cédant la place au passé. Puis, elle continue : « Mon père était autodidacte, il était très fort dans son métier. C'était un sage. Comme plusieurs de cette génération, il n'était pas très scolarisé. J'ai plus de mots pour exprimer ce que je veux dire, alors que lui n'était pas très «jasant », mais il avait l'art de me dire les bonnes choses aux bons moments. Cette sagesse me manque. Il était très fier de mon frère Gaétan et de moi. Il n'a pas vu mon entrée en politique, il aurait été tellement heureux. Je le vois, là, avec ses petits creux dans les joues . Hubert a été un grand homme dans ma vie ! », lâche-t-elle.
Un ange passe ...
Elle reprend : « La persévérance ainsi que la créativité sont deux choses que je tiens de mon père. Quant à ma tendance à ne rien laisser passer, elle me vient de ma mère, qui a toujours tenu la comptabilité au garage avec mon père. Elle a été un exemple d'implication pour moi. Ma mère est une personne qui s'est toujours investie. Aujourd'hui, elle fait la comptabilité pour une entreprise qui oeuvre en économie sociale. Elle a participé au démarrage d'une cuisine collective, il y a quelques années. Elle donne de son temps à la fabrique de la paroisse. Elle s'est occupée de repas pour les enfants à l'école. Elle fait des popsicles qu'elle remet aux enfants qui viennent sonner à sa porte. Un nouveau voisin aménage dans le quartier ? Elle ira frapper à sa porte pour se présenter et lui dire que s'il a besoin de quelque chose, Isabelle est là. J'ai eu comme modèle l'engagement de ma mère. Elle m'a montré ce que je peux donner. Elle m'a appris que ce n'est pas seulement de l'altruisme, mais qu'on peut également trouver plaisir à le faire. On a sa propre vie à s'occuper, mais il y a également autour de nous une société, une ville, un quartier et des gens. »
Intensément ...
à chaque instant
La ministre parle, mais la femme se tait. Concernant sa vie familiale, elle se fait parcimonieuse. C'est à l'arraché que l'on apprend qu'elle est mariée à un psychiatre père de deux enfants. « J'aime cuisiner, faire les courses. J'adore ces moments où je coupe les oignons pendant que mon chum s'occupe à préparer autre chose à côté. C'est le bonheur ! Quand je suis à la maison, c'est pleinement que je le suis ! C'était d'ailleurs la seule condition émise par mon conjoint quand j'ai accepté de me lancer en politique. » On la sait travaillante. « Si j'ai quarante-huit heures pour flâner, je peux devenir la meilleure des paresseuses. Récemment, j'ai passé trois jours à la maison. J'ai lu deux livres de Marie Laberge. J'avais toute la misère du monde à me sortir le nez de ma lecture pour demander : Quand est-ce qu'on mange ? » Tant pour la femme que pour la ministre, il n'y a qu'une seule façon de faire les choses : intensément.
Avant d'être ministre, Diane Lemieux a été avocate, diplômée en droit de l'Université de Sherbrooke. Pourquoi cette profession ? « Pour combattre les injustices, mais je n'ai pas pratiqué longtemps. » Elle a rapidement compris qu'elle n'était pas motivée par les choses sur lesquelles elle n'avait pas de prise, préférant s'investir là où elle savait pouvoir faire une différence. L'injustice étant ce qu'elle exècre le plus, elle se donna à fond pour la cause des femmes agressées. Pourquoi les femmes ? « Si j'avais à donner une réponse simple, je dirais que j'ai rapidement identifié l'injustice vécue par les femmes, économiquement, historiquement, socialement. Ce sont des choses qui m'ont interpellée très tôt. Quand j'étais adolescente, j'ai vu très vite qu'il y avait des choses possibles pour les gars et impossibles pour les filles, et cela m'enrageait. Après un party ou une soirée de danse, la fille devait être prudente, alors que
le gars n'avait aucune contrainte. Cela me choquait. Comment appelle-t-on un gars qui cruise? Un séducteur. Alors que pour une fille qui est un peu « offensive », le vocabulaire n'est pas le même. Je trouvais cela injuste.»
La vie se charge parfois de nous tracer le chemin. Du temps de ses études univer-
sitaires, elle faisait
du bénévolat dans
un centre d'aide aux
victimes d'agressions
sexuelles. Très sensibilisée à cette cause, même après avoir obtenu son diplôme, elle a continué à donner de son temps sans compter. Était-ce à cause de cette première expérience ? « Au tout début, j'avais le téléavertisseur et j'assurais la réception des appels le week-end. La première femme que j'ai accueillie au téléphone était une étudiante universitaire comme moi. Cela m'a marquée. C'était lors d'un party, en fin de soirée, quelques
personnes étaient allées terminer
la soirée chez des copains et là, elle s'est retrouvée dans une situation terrible. Qui n'a pas une fois terminé la soirée chez quelqu'un d'autre ? Une situation tout à fait innocente. J'ai réalisé que j'étais tout autant exposée.»
Côtoyer l'injustice
Un jour, un poste s'est ouvert dans ce centre, et elle l'obtient. Elle ouvre pendant dix ans dans le réseau d'aide aux victimes d'agressions sexuelles, aux niveaux local et provincial. Durant la même période, elle a été coordonnatrice et porte-parole du Regroupement québécois des CALACS (Centres d'aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel). « Cette expérience m'a amenée à côtoyer l'injustice de près. J'ai rencontré des femmes qui ont vécu des expériences terribles. J'ai compris la souffrance humaine, la souffrance intérieure. Après le meurtre, quel est le pire des crimes ? Violer une femme ou un enfant ! La plus odieuse des injustices, la plus vile, c'est de contraindre l'autre. La
sexualité est un geste d'abandon, un choix qui ne doit pas être bafoué. Le viol brise la liberté la plus fondamentale d'un individu.»
Ce parcours a amené la récipiendaire du premier Prix de la Justice du Québec, en 1991, à accepter la présidence du Conseil du statut
de la femme en 1996. « J'ai alors eu l'occasion d'élargir mon action auprès des femmes. » Élue députée de Bourget en novembre 1998, elle devient ministre du Travail et de l'Emploi, puis ministre du Travail pour finalement hériter du portefeuille de la Culture et des Communications. Une nomination qui en a surpris plusieurs, mais dont la ministre s'affirme satisfaite.
Diane Lemieux n'a jamais eu comme objectif de faire de la politique. « On m'avait approchée en 1994, mais je n'étais pas prête. En 1998, quand Lucien Bouchard m'a proposé de me joindre à son équipe, il m'a dit : «Il y a une fenêtre qui s'ouvre devant toi. Cette occasion ne se représentera pas. » J'ai réalisé qu'il avait raison. Je devais consulter mes proches. Mon mari, un autre homme sage dans ma vie, m'a appuyée. Les planètes étaient bien alignées, c'était le temps, j'ai dit oui. Je ne suis pas quelqu'un qui planifie. Je suis plutôt du genre à me laisser un peu mener par la vie. Elle me fait des signes, je les sens et je les suis.»
Les ambitions d'une ministre
Si la femme est ambitieuse, la ministre est prudente. Elle a dû, au cours des dernières années, prouver sa valeur et s'attirer l'appui de ses collègues ministres. « Le plus difficile, quand je suis arrivée au gouvernement, n'a pas été d'être une femme, mais d'être jeune. Je me joignais à une équipe qui travaillait ensemble depuis longtemps. J'ai eu des êtres exceptionnels autour de moi pour me guider et me conseiller, et j'ai su leur démontrer mes qualités et mériter leur confiance. » Il est facile d'imaginer que la jeune ministre - « Trente-neuf ans, quarante bientôt et, j'en suis traumatisée ! » - ira loin. Quand elle se donne, c'est à fond. Certains prétendent que c'est une question de temps avant qu'on ne la retrouve en lice pour la place suprême dans le Parti, elle qui affirme haut et fort que ce n'est qu'une question de temps avant qu'une femme ne soit à la tête du gouvernement du Québec. « Quand Lucien Bouchard a quitté, cela a été un choc. Cela m'a peinée, j'avais beaucoup d'affection pour lui. Dans les jours qui ont suivi son départ, plusieurs m'ont demandé de me présenter, des gens qui ont du poids dans le parti. Cela m'a sonnée. Je ne peux pas dire que cette idée n'est pas présente, elle est là, en toile de fond. »
Dans cinq ans, dix ans, où sera-
t-elle ? « Je ne sais pas, je n'ai pas de plan. Le fait qu'on m'ait demandé de me présenter la dernière fois, que je fasse partie de la nouvelle génération, que j'occupe un poste significatif au parti, tout cela peut me mener quelque part, mais où ? Je ne sais pas . »
Une femme à la tête du Parti Québécois ou du Québec, qui sait ? Une chose est certaine, la bataille sera féroce, car on sait que si la femme le veut, la ministre peut se faire lionne ! |