| Frédéric
Boisrond, 43 ans. Directeur du YMCA Hochelaga-Maisonneuve.
Intervenant psychosocial, professeur de
sociologie, fondateur du YMCA à Haïti.
Redonner ce que
l'on a reçu
Par Gérard Therrien
| 1958 |
Naissance : 31 mars |
| 1970 |
Arrivée au Québec |
| 1988 |
Mariage avec Myrna |
| 1989 |
Naissance de Fylipe |
| 1991 |
Naissance de Rachel |
| 1994 |
Arrivée YMCA Hochelaga-Maisonneuve |
| 2001 |
Ouverture YMCA à Haïti |
Mille neuf cent soixante-neuf,
près de Camp Perrin, petit village
haïtien, à flanc de montagne,
une maison autour de laquelle s'ébattent
des enfants, c'est la résidence de
Gran'mère. Le suet souffle sur la
montagne et la vallée qui s'étale
à ses pieds une chaleur torride,
ce qui n'empêche aucunement les cousins,
cousines de s'en donner à cur
joie. Les cinq enfants de
Rodrigue et Armelle Boisrond sont du nombre;
comme les autres, ils s'amusent. Ils sont
arrivés au matin en droite ligne
de Port-au-Prince. Habituellement, c'est
ici que les enfants passent les vacances
d'été, mais cette année,
ils ne resteront que quelques jours. C'est
la dernière fois où tous les
petits-enfants seront ensemble sur cette
terre qui les a vu naître. Le troisième
des quatre garçons de Rodrigue et
Armelle , Frédéric, sa petite
sur à ses côtés,
regarde au loin, les yeux attristés,
ses pensées sont ailleurs, dans quelques
jours, en compagnie de sa famille, il quittera
sa patrie pour immigrer au Québec.
Il a onze ans.
La famille se devait de quitter Haïti.
Rodrigue, psycho-éducateur, Armelle,
oeuvrant également en milieu hospitalier,
ont été incités par
le Québec à venir s'y installer
: « ... avec la venue des CLSC, des
CEGEP, la main-d'uvre spécialisée
au Québec était recherchée.
» Le moment était propice pour
immigrer puisqu'à Haïti, à
cette période, plus les gens de la
classe moyenne progressaient, plus ils se
positionnaient dans cette société
haïtienne, plus ils devaient entrer
dans les magouilles de la dictature du temps
et ceux qui s'y refusaient devenaient gênants
pour le système. Suivaient alors
de nombreux désagréments.
Disons qu'il était préférable
pour les jeunes parents de quitter le pays.
La famille s'est installée à
Montréal-Nord, dans la partie appelée
le « Village des fleurs », sans
doute à cause des noms de fleurs
que portent les rues du secteur. Ce que
le jeune garçon retient de son premier
contact avec Montréal : « Ce
qui m'a le plus impressionné quand
je suis arrivé, c'est le boulevard
Métropolitain : je trouvais que c'était
l'expression du gigantisme à cette
époque. Aujourd'hui, c'est peut-être
dépassé comme infrastructure,
mais il y a trente ans, c'était majeur
de regarder un boulevard surplomber une
ville. » Il a vite su capitaliser sur
la différence. « Nous n'étions
pas nombreux en ce temps-là, j'étais
la seule personne de couleur de ma classe.
On m'examinait, on était curieux
à mon égard, je venais de
loin, les enfants n'avaient jamais côtoyé
quelqu'un d'un autre pays. Il n'y avait
pas cette ouverture sur le monde que l'on
connaît aujourd'hui. Je dirais que
je n'ai jamais, durant mon enfance, connu
de difficultés reliées à
des raisons ethniques, on me considérait
plutôt comme exotique. Je n'ai jamais
passé inaperçu, on me questionnait,
les gens ont toujours voulu en savoir plus
sur moi, mon pays, d'où je venais.
J'ai toujours su tirer les côtés
positifs de cette situation. »
L'humain avant tout
Aujourd'hui, Frédéric
a quarante-trois ans et est marié
à Myrna (professeur de géographie
à l'école Jean-Grou ), ils
ont deux enfants : Fylipe, douze ans et
Rachel, dix ans. Il a fait son primaire
à l'école Carignan de Montréal-Nord,
son CEGEP au Vieux-Montréal, son
baccalauréat en sociologie à
l'Université du Québec à
Montréal, auquel il a ajouté
un certificat en intervention psychosociale.
« Pourquoi j'ai choisi la sociologie
plutôt qu'autre chose, quel a été
l'élément déclencheur
qui m'a fait faire mes études en
ce sens, je ne sais pas, mais une chose
est certaine, je n'ai jamais regretté
mon choix. Dès mon premier cours
à l'UQAM, j'ai compris que j'étais
exactement là où je voulais
être. » Par contre, au cours
de l'entrevue, la conversation a bifurqué
du côté de Martin Luther King
et de Bob Marley. « Mon héros
est Martin Luther King, il avait une vision
très claire pour laquelle il s'est
battu afin de la faire avancer. D'après
moi, elle n'a jamais été pour
faire avancer la cause des Noirs aux États-Unis,
c'était plutôt une vision de
justice pour tous, incluant les Noirs. Et
en ce sens, cela a toujours été
mon inspiration. »
Retour aux sources
« En troisième année
secondaire, soit vers les années
1974-75, de plus en plus d'Haïtiens
arrivaient à Montréal, je
n'étais plus seul, je n'étais
plus unique ni exotique ; c'est à
ce moment que j'ai repris mes racines, en
redécouvrant toute cette musique,
cet art, le parler créole, toute
la poésie contenue dans cette langue,
j'ai à partir de cette année-là
retrouvé mon identité haïtienne,
cela a été une période
importante pour moi. C'est à cette
époque quand je me suis retrouvé
comme jeune noir et que je me suis intéressé
à la musique de Bob Marley, une musique
aux paroles puissantes dénonçant
l'injustice sous toutes ses formes, c'est
là que je me suis découvert
ce désir d'équité sociale...
»
Il n'est retourné dans son pays
d'origine qu'à la fin de ses études.
« C'était la première
fois depuis mon départ que je retournais
à Haïti, je pensais pouvoir
y vivre, je me suis aperçu que l'on
me considérait comme un étranger
à cause de mon accent, de par ma
façon de faire les choses. C'est
à cet instant que j'ai réalisé
que j'avais émigré une fois
et que cela était suffisant ! »
Revenu au Québec, il obtient un emploi
à la division des taxes à
la ville de Montréal. « Cela
n'aura pas duré longtemps, à
peine quelques mois : le maire Doré
fraîchement élu, suite à
une promesse électorale, abolissait
la taxe d'eau... et mon poste en même
temps ! » dit-il, souriant. «
Je me suis dit qu'il était temps
de vraiment décider de ce que je
ferais de ma vie. J'ai obtenu une entrevue
au YMCA et j'ai été embauché
à temps partiel à titre d'intervenant
dans une de leurs maisons de transition.
»
Tous les chemins mènent au Y
Pendant ce temps, il aura deux emplois,
car il enseigne également la sociologie
au CEGEP de Bois-de-Boulogne « J'ai
enseigné pendant presque dix ans.
C'est probablement avec ce travail que j'ai
senti que je remettais à la société
québécoise une partie de ce
qu'elle m'avait donné. J'ai eu beaucoup
de plaisir à enseigner, à
chaque fois que je le faisais, je me disais
que le Québec m'avait donné
la chance de m'instruire, et voilà
qu'aujourd'hui, je participe à l'instruction
des autres. » Au cours des années,
d'intervenant à temps partiel, il
quittera l'enseignement pour ne travailler
qu'au Y.
Pourquoi le YMCA? « Au départ,
le YMCA était pour moi un emploi,
j'y suis entré parce que j'avais
besoin d'un boulot. Tout ce que je connaissais
de l'organisme à ce moment-là,
c'était les programmes d'auberges
de jeunesse et je savais qu'il y avait des
programmes internationaux. » Ce n'est
qu'avec les mois qu'il a compris qu'il était
au bon endroit : « ... j'ai surtout
compris que cela répondait à
mes propres aspirations. » Sa perception
d'un YMCA : « C'est ma définition
: le YMCA, c'est un organisme communautaire
qui fait de l'éducation sous toutes
ses formes, tant permanente que civique,
morale et surtout physique. Pour moi, c'est
cela. C'est beaucoup plus large que ce que
les gens voient, c'est un acteur important
dans la société québécoise
et montréalaise surtout. Je me souviens
qu'à mes débuts au Y, le pdg
de l'époque m'avait dit que le YMCA
était beaucoup plus une affaire de
personnes que de bâtisses. »
C'est ainsi que j'ai appris que l'organisme
est arrivé à Montréal
en 1850, dix ans après avoir vu le
jour en Angleterre. Le YMCA a été
créé pendant la révolution
industrielle de 1840 afin de venir en aide
aux enfants que l'on faisait travailler
dans les manufactures. Le premier YMCA implanté
à Montréal l'a été
par un groupe d'anglophones de l'ouest de
l'île et est demeuré longtemps
méconnu des francophones du secteur
est de Montréal. J'ai également
été étonné d'apprendre
que la première bibliothèque
publique à Montréal avait
été ouverte par le YMCA. De
plus, l'organisme a été le
premier à ouvrir une école
du soir, laquelle s'appelait alors l'École
George Williams, laquelle par la suite est
devenue l'Université Sir George Williams,
laquelle fut fusionnée dans les années
70 avec le collège Loyola pour devenir
l'Université Concordia.
Homme de défis
Après deux ans à titre d'intervenant
à temps partiel, il était
embauché au YMCA de Montréal
à titre permanent. « Avec le
temps, j'ai eu la latitude et aussi la chance
d'avoir suffisamment d'influence pour changer,
modifier, moduler plusieurs choses en fonction
de mes propres convictions. C'est que j'ai
des idées, une vision de ce que je
voudrais que notre organisation ait comme
influence sur la société.
»
Frédéric Boisrond est un
homme de défis, c'est à la
maison qu'il a pris exemple : « Il
y a une chose que je voulais imiter chez
mes parents : leur détermination.
C'est qu'ils ont toujours été
des gens de conviction, j'ai été
élevé avec des gens d'idées
qui avaient le courage de les pousser. »
Le Y Hochelaga-Maisonneuve lui procurera
encore une fois la chance de prouver ce
dont il était capable. Quelle heureuse
surprise quand il découvrit dans
son cahier de tâches la responsabilité
de développer un programme en partenariat
avec un pays du tiers-monde. C'est ainsi
qu'il se retrouve en communication avec
le Nicaragua. « C'était au temps
du mouvement sandiniste, je ne cacherai
pas que c'est une chose pour laquelle j'avais
beaucoup d'intérêt, je connaissais
bien le mouvement pour l'avoir étudié.
» Ce partenariat, en plus de lui procurer
l'expérience internationale, lui
offrait la chance d'apprendre une quatrième
langue, « Eux parlant espagnol, moi
pas un mot, nous nous sommes engagés
à ce que l'on se revoie un an plus
tard avec eux parlant l'anglais et moi l'espagnol.
»
Entre ses cours d'espagnol, son hockey
qu'il pratique de façon régulière,
« un esprit sain dans un corps sain
» se plaît-il à dire,
il trouve le temps de faire du bénévolat.
Il est intolérant à toute
forme d'injustice, affirme-t-il. Ainsi le
retrouve-t-on, en plus d'évoluer
à tous les jours dans ce monde de
l'économie parallèle, celle
qui ne se compte pas en profit monétaire
mais plutôt en bénéfice
pour la personne, à investir de son
temps au sein de différents organismes
communautaires. C'est ainsi qu'on le retrouve
au poste de vice-président du conseil
d'administration de la Dauphinelle ( organisme
ressource pour les femmes en difficulté.
) « Ça aussi, c'est extrêmement
important pour moi. J'ai travaillé
pendant sept ans avec des gens qui commettaient
des délits de tous types ; quand
j'ai été approché par
la Dauphinelle, c'était la première
fois que je pouvais travailler, si on peut
dire, de l'autre côté, avec
les victimes. Je désirais bien comprendre
toute la problématique et être
à la Dauphinelle était une
suite logique à la première
étape de ma carrière. »
« J'aime travailler avec les gens,
j'aime le public en général.
Au cours des dernières années,
j'ai tenté de me décloisonner
dans ma carrière, je ne veux pas
travailler pour des petits groupes, je préfère
un éventail plus large : ethnies,
personnes à capacités restreintes,
femmes, enfants. »
Retour À Haïti
Les archives consultées démontrent
que les premières tentatives d'implantation
d'un YMCA à Haïti remonteraient
à 1966. Quant aux implications plus
directes du Y de Montréal, celles-ci
sont retracées à partir de
1972. Les nombreuses tentatives des derniers
vingt-huit ans se sont toutes soldées
par l'échec et nombreux sont ceux
à s'être cassé les dents
sur ce projet.
On confiait donc la tâche au directeur
du YMCA d'Hochelaga-Maisonneuve de retourner
dans son pays d'origine et d'implanter un
YMCA. « J'avais tout à perdre
là-dedans : jusqu'à présent
je n'ai pas vraiment eu d'échecs,
ma carrière se déroule bien
et là on me confie le mandat de réussir
ce que plusieurs n'ont pu faire, c'était
risqué. Le projet m'a immédiatement
intéressé, le défi
était stimulant, en plus c'était
la première fois que j'avais vraiment
la chance de redonner quelque chose au pays
qui m'a vu naître. Je savais que j'avais
de bonnes chances de réussir. Je
pense que le fait d'être Haïtien,
jumelé à mon expérience
en développement international ne
pouvait que m'aider. En analysant les tentatives
infructueuses d'implantation passées
à Haïti, j'ai réalisé
que ces échecs étaient peut-être
dus au fait qu'autant les gens d'Haïti
n'étaient pas prêts à
recevoir le Y, autant le Y n'était
pas prêt à comprendre Haïti.
J'ai pensé avoir l'avantage de regrouper
les atouts contribuant aux meilleures possibilités
de réussite, je savais que ce ne
serait pas facile mais que je pouvais y
arriver »
Fort de ces convictions, il accepte le
défi,. C'est donc en août 1998
qu'il débute officiellement ses démarches,
lesquelles le mènent auprès
des différents ministères
haïtiens et de plusieurs autres intervenants.
Finalement, ses efforts portent fruit puisque,
après vingt-huit ans d'infructueuses
tentatives, apparaît le premier YMCA
à Haïti. C'est en octobre 2001
que Centre jeunesse de Port-au-Prince ouvre
ses portes. Depuis, le centre a changé
de nom pour celui de Centre jeunesse Konbit
( terme créole signifiant : la mise
en commun des ressources des gens d'une
même communauté lors d'un travail
important ). L'opération est un succès
aujourd'hui ; moins d'un an plus tard, le
projet en a amené plusieurs autres,
on parle de l'ouverture d'un autre centre
à Camp-Perrin, en banlieue de Port-au-Prince,
une ferme. « Cette fois, on parle d'un
camp de vacances pour les enfants. Les jeunes
qui y feront un séjour se verront
sensibilisés aux différents
aspects de l'environnement. De plus, un
autre projet serait imminent, on parle d'un
autre Y, mais cette fois en collaboration
avec Vision Mondiale, lequel serait installé
à l'île La Gonâve. »
De son bureau de Montréal, il garde
un contact constant avec les gens responsable
du centre à Port-au-Prince. «
Pour le moment, ils cheminent bien, de plus
en plus ils prennent de l'autonomie, bientôt
je me retirerai et me consacrerai exclusivement
à mon bureau de Montréal.
»
Hochelaga-Maisonneuve
« Montréal est également
un beau défi pour moi et pour faire
connaître le Y aux gens de l'Est de
Montréal, il me reste encore du travail
à faire. » On sent à
l'entendre parler qu'il est facile pour
lui de jeter un parallèle entre l'Est
de Montréal et Haïti. «
Les deux ont une difficulté similaire
: cela fait huit ans que je suis dans Hochelaga-Maisonneuve
et si ce quartier a un problème,
cela en est un d'image, comme pour Haïti.
On parle généralement de ce
qui ne fonctionne pas, oubliant ce qui va
bien, oubliant la beauté des gens,
omettant de parler de leur créativité,
négligeant l'effort fait par les
gens pour changer les choses. On préfère
trop souvent parler du négatif. Oui,
je crois sincèrement que de ce côté-là,
Haïti et l'Est ont une chose en commun
: une image déformée de la
réalité. »
La fierté d'une personne passe par
ses accomplissements, ses progrès
et cela, Frédéric Boisrond,
l'intervenant social, l'a compris il y a
longtemps. « Quand, dans le regard
des gens, je note la fatigue morale, quand
je sens la tristesse, la douleur, je ne
peux fermer les yeux là-dessus. Je
n'ai pas vécu ce genre de problèmes,
j'ai eu la chance d'avoir reçu et
c'est mon devoir aujourd'hui d'en retourner.
Je ne voudrais d'aucune façon être
ailleurs, je suis exactement là où
je veux être : je construis des ponts,
là où je le peux, afin de
rendre les routes du mieux-être accessibles
au plus de gens possible. C'est ce qui me
rend heureux ! »
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