| Gaétan
Frigon, 61 ans. Président de la société
des Alcools du Québec.
Hier, chef de rayon, épicier, boulanger,
garagiste. Aujourd'hui, marchand de plaisirs.
Monsieur
a du nez? non, du pif!
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1940
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1954
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1961
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1968
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1970
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1978
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1991
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1998
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Naissance
6 avril |
Départ de
St-Prosper pour Trois-Rivières |
Arrivée chez
Eaton
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Départ de chez
Eaton
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Arrivée dans
l'alimentation
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Première campagne
publicitaire chez Métro-Richelieu
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Création des
fiches cuisine Bon Appétit
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Arrivée à
la S.A.Q. en mars
|
Par Gérard
Therrien
«
Non, merci. J'adore mais je ne peux pas
trop en boire. C'est mon système
qui ne le prend pas. Un seul verre et, trente
minutes plus tard, j'ai les yeux qui virent
au rouge ! » C'est ainsi que s'entamait
l'entrevue : en refusant d'agrémenter
notre repas du traditionnel verre de vin.
Gaétan Frigon, le grand marchand
des nectars bachiques, pour des raisons
de santé, ne peut boire du jus de
la sainte vigne qu'avec parcimonie. L'homme
est frais comme un pinson, cravaté,
toujours prêt à conquérir
de nouveaux sommets. Loin de faire son âge
malgré ses cheveux tout blancs, il
a le visage adolescent et le pétillement
dans les yeux d'une jeunesse espiègle
qui ne l'a jamais abandonné. Il sort
à peine d'une réunion avec
le fils Mondavi, lequel lui a confié
que la société d'État
est un bel exemple mondial, tant par ses
performances que par sa qualité.
Le président de la S.A.Q. en est
fier. Fier de tout à l'instant où
je le rencontre. Il ne jette pas deux phrases
sans parler de ses employés avec
enthousiasme, laissant entendre la symbiose
existante à tous les paliers. L'objectif
qu'il a inculqué à tous ses
chefs de cave : « Non pas faire boire
plus, mais mieux ! »
Gaétan Frigon a vécu sa jeunesse
au milieu des cultivateurs, il a quitté
son petit village de Saint-Prosper de Batiscan
à l'âge de 14 ans pour devenir
pensionnaire au séminaire de Trois-Rivières,
« la grande ville. » Même
s'il a quitté sa petite bourgade
très jeune, un léger accent
demeure perceptible de temps à autre.
« Le matin où mon père
m'a conduit, ma petite valise en bois aux
coins de métal à la main,
j'avais le cur battant. Nous étions
une bande de jeunes à nous regarder
dans le hall du séminaire. Nous avions
peur de nous ennuyer. Nous venions tous
de petits villages
Tout un choc que
la grande ville!»
Au temps où on formait des prêtres,
des notaires, des médecins et des
professeurs, il ne rêvait que de négoce
: il voulait devenir commerçant.
« J'ai commencé jeune dans le
commerce. Mon grand-père m'emmenait
quand il visitait les commerces des villages
environnants, je devais avoir cinq ans.
» À quinze ans, il instaurait
un contrôle d'inventaire dans le commerce
de son père. « J'ai commencé
au magasin familial dans le temps de la
guerre. J'ai vu des gens arriver avec des
coupons. Mon père avait juste un
petit code qu'il s'était inventé
et qu'il inscrivait sur ses produits pour
en connaître le prix de revient. »
Il semble tenir sa qualité d'entrepreneur
de sa mère. « C'était
le génie du magasin ! Pendant que
mon père faisait crédit, elle
vendait, elle se reprenait (rires.). Mon
père, c'était le commerçant
au grand cur disant toujours : «
Il a de la misère, on va porter cela
sur son compte, il aura sa paie bientôt
» Mon père était
un gars effacé, bien qu'il ait été
maire. Un jour quelqu'un dans la rue m'avait
dit : « Averti ton père, on
vient de l'élire maire ! » C'est
comme cela que les choses se faisaient dans
ce temps-là. Il n'était même
pas au courant. Il a assumé cette
fonction pendant trois ans. »
DE TROIS-RIVIÈRES À OTTAWA
Il quittera Trois-Rivières pour
terminer son bac à Ottawa où
il perfectionnera son anglais. « Mon
premier emploi fut chez Eaton. À
ce moment-là, c'était l'université
du commerce. Je me rappelle avoir passé
mon entrevue avec Jack Eaton, le grand patron.
Il parlait un français impeccable.
Après huit ans, j'avais fait tous
les départements. Au sommet de ma
gloire, j'ai décidé de quitter
Eaton. Je ne voulais pas me retrouver à
cinquante ans tabletté avec ma montre
en or. C'est ce que j'avais sous les yeux
: des gens plus âgés qui pleuraient
pendant que nous, les jeunes, nous gravissions
les échelons. » Après
huit ans, il devient le plus jeune directeur
de département. Parvenu au faîte
du célèbre magasin à
rayons de la rue Sainte-Catherine, il donne
sa démission. « Ça ne
va pas, la tête ? m'a demandé
Monsieur Eaton. Je lui expliquai que je
voulais prendre de l'expérience,
faire cinq compagnies différentes,
trois ans dans chacune. J'avais l'ambition
d'apprendre tous les rudiments du détail.
Quand Jack Eaton a compris la raison de
mon départ, il m'a serré la
main. »
DES VOITURES À L'ALIMENTATION
Avec le tempérament de l'entrepreneur,
à la fin des années 1968,
alors âgé de 28 ans et père
de deux enfants, il troque sans hésiter
sa sécurité d'emploi pour
relever d'autres défis. C'est alors
qu'il se retrouve à la tête
d'unités pour les Centres d'autos
Western. « J'avais des succursales
à Montréal, Sudbury en Ontario,
Québec. J'ai dû voyager. »
L'approche, le service à la clientèle
n'a alors plus aucun secret pour lui. «
J'ai compris très jeune qu'il n'y
avait rien de pire pour faire reculer le
client qu'un visage de plâtre ! »
Un peu plus tard, il débute dans
le milieu de l'alimentation. Il fait ses
premières armes chez Georges Painchaud,
une petite entreprise. « C'était
ma première incursion dans le monde
de la grande distribution alimentaire. C'est
quelque chose que l'alimentation ! Il faut
que les choses se passent rapidement. »
« C'était la première
fois que je faisais du marketing. Je n'avais
pas fait de cours en ce sens là.
Mon marketing à moi, cela a toujours
été mon pif. Impossible parfois
de l'expliquer, mais quand je sens les choses,
je sais qu'elles vont fonctionner. À
chaque fois que j'ai été contre
mon pif, j'ai manqué mon coup. »
LE GÉNIE DU MARKETING
Quelques années plus tard, on
le retrouve au poste de vice-président
marketing chez Métro-Richelieu. «
À cette époque, Métro
était encore dans les ligues mineures.
On se battait contre les grandes surfaces
de Steinberg. On faisait tellement de bruit
avec nos publicités que les gens
nous croyaient plus gros qu'on ne l'était
Lors de ma première campagne
publicitaire, mon objectif était
de positionner Métro comme une équipe
de personnes, pas comme des bâtisses.
Avec Marketel, à l'époque,
on avait embauché Gaston L'Heureux,
qui jouait le rôle de l'épicier.
L'Heureux commençait dans le métier,
il n'avait jamais fait de publicité.
Il tournait du mauvais côté,
pouffait de rires à tout instant.
Si ma mémoire est bonne, pour tourner
un bout de quatre secondes, il avait fallu
plus de 55 prises ! Il était épouvantable,
mais il avait la physionomie du bon épicier
Métro. »
C'est chez Métro que Gaétan
Frigon a prouvé hors de doute son
réel talent en stratégie marketing.
Il est le père de la circulaire couleur.
« Une côte de buf en noir
et blanc, je trouvais que ce n'était
pas vendeur ... » De 1978 à
1982, Métro a doublé sa part
de marché.
Après quelques années, il
cède aux sollicitations répétées
de Steinberg. « Ils voulaient me nommer
président de la filiale des dépanneurs
La Maisonnée. La Maisonnée,
avec le pain sur place, les sandwichs, le
prêt à manger, c'était
le grand-père des dépanneurs
qu'on connaît aujourd'hui. Le défi
me semblait intéressant, j'ai accepté.
» On ne pouvait passer devant ces établissements
sans y entrer tant l'odeur du pain cuisant
dans le four pouvait se sentir de loin.
« J'avais fait installer des tuyaux
qui poussaient à l'extérieur
l'odeur du pain que l'on cuisait sur place,
même chose pour le café. C'était
vendeur ! » Cinq ans après son
départ de l'entreprise, La Maisonnée
deviendra Couche-Tard. « J'ai quitté
Steinberg à cause de la lenteur de
réaction. Ils l'avaient dans le corporatif,
mais pas avec les indépendants.»
NAISSANCE D'UN ENTREPRENEUR
Son objectif atteint - il connaissait
maintenant toutes les facettes de l'alimentation
- il décide, au début des
années 90, de devenir entrepreneur.
Une idée germe dans son esprit, et
son pif lui dit qu'il a raison. « J'avais
vu quelqu'un connaître un certain
succès avec des fiches. Je suis alors
passé chez Quebecor afin d'apprendre
le monde de l'imprimerie et de développer
mon idée. » Chanceux comme un
bossu, tout ce qu'il touche tourne en or.
« J'ai rencontré Guy Cloutier
qui me disait chercher une idée pour
venir appuyer son émission télé
avec les Taillefer. Je lui ai dit : donne-moi
une semaine, et je te reviens avec quelque
chose qui va changer ta vie. J'ai pondu
le concept des fiches cuisine Bon appétit
: une belle photo plastifiée qui
se conserve longtemps avec un étui
que tu donnes avec les premières
fiches. L'idée était extraordinaire,
mon pif me disait que j'étais à
la bonne place, au bon moment. Le seul hic,
c'est que j'avais besoin d'un million de
dollars ! J'ai pensé à Rémi
Marcoux, un ami qui m'en voulait d'être
allé travailler pour Péladeau.
Il m'a répondu : Gaétan, je
te connais, je sais que tu vas réussir,
mais tu ne vendras jamais 300 000 sachets
la première semaine. J'en ai vendu
302 000!»
GENTLEMAN FARMER
Fort de cinq millions de sachets vendus
à deux dollars pièce, il cède
ses actions à son partenaire, Guy
Cloutier, et s'achète une ferme dans
l'Estrie. L'homme se retire sur ses terres
pendant cinq ans. Il n'en sortira qu'en
1998, quand une personne du bureau de Bernard
Landry, alors responsable de la Société
des alcools du Québec, l'appelle.
On lui offre la présidence de la
S.A.Q. « Ma première réaction
a été de refuser, car je ne
connaissais rien au vin. Ma conjointe, Hélène
Héroux, m'a dit : voyons Gaétan,
va voir au moins
Cette semaine-là,
j'ai visité plusieurs succursales.
Je regardais tout en analysant ce qui, à
mon sens, n'était pas correct. Tout
à coup, cela s'est mis à tourner
dans ma tête. Déjà,
je travaillais
»
GRANDE DÉCISION
Depuis son entrée à la
SAQ, l'image de la société
d'État a beaucoup changé.
Les succursales se sont personnalisées,
les employés sont devenus davantage
des conseillers que des manutentionnaires.
« À mon arrivée, les
gens appelaient encore la SAQ la Régie.
Les employés avaient peur de la privatisation.
Il fallait arriver à un bénéfice
assez intéressant pour ne pas la
vendre. Il restait encore beaucoup à
faire. Du côté de la formation,
la SAQ était en avance sur son temps,
mais du côté informatique,
le système était archaïque.
» Il résume la tâche qu'il
avait à accomplir ainsi : «
Mon objectif fut d'amener les gens à
boire non pas plus, mais mieux. Le tout
passerait par un bon marketing. »
LE HIT DU SIÈCLE
Durant sa première semaine, il
a commencé par se rendre en succursale
serrer la main à plus de 1 800 de
ses employés. « Il fallait leur
montrer que j'étais près du
monde. Aujourd'hui, les résultats
sont bons, et cela avec les mêmes
employés qui faisaient des grèves
à outrance durant les années
80. Aujourd'hui, les employés sont
derrière la société,
ils en sont fiers. »
L'histoire démontre le flair de
l'homme. Les profits ont connu des hausses
fulgurantes . Les succursales poussent comme
des champignons, et l'homme n'a pas terminé.
Il a encore la tête pleine de projets.
« J'ai quelque chose qui sera le hit
du siècle », affirme-t-il. Comment
pourrait-on en douter !
Combien de temps Gaétan Frigon restera-t-il
à la tête de la société
? «Après mon mandat, j'en reprendrais
un autre, mais restreint, trois ans peut-être,
pas plus. » Peut-on le croire, lui
qui est sorti de sa tanière sans
faire trop de difficultés ? C'est
un homme d'action. On le voit mal retraité,
jouissant du calme après la tempête,
assis à regarder les autres s'activer.
JAGUAR AVEC CHAUFFEUR
Aujourd'hui, qui ne connaît pas
l'homme à la tête de la Société
des Alcools du Québec ? Les connaisseurs
pour ses performances; le public pour d'autres
raisons, entre autres sa Jaguar et son chauffeur.
Il y a quelques mois, les journaux en ont
fait leur pain quotidien pendant quelques
semaines. « J'ai parfois l'impression
qu'au Québec, quand tu travailles
pour le Gouvernement, tu dois être
soit misérable ou à tout le
moins avoir l'air de l'être. Que pouvait-on
me reprocher ? J'étais dans les normes.
Je ne savais même pas, quand je suis
arrivé à la présidence
de la SAQ, qu'il y avait un chauffeur avec
le poste. Je suis le quatrième président
à se faire conduire. Que devais-je
faire ? Mettre l'employé à
la porte ? »
« J'ai droit à une voiture
de 60 000 $, j'en ai acheté une de
56 000 $. Ce n'est pas ma faute si Jaguar
fait maintenant des voitures moins dispendieuses
qu'il y a quatre ou cinq ans. » Il
ne croit pas qu'il était personnellement
visé par tout cela. « Ce n'était
pas Gaétan Frigon que l'on visait,
mais plutôt la ministre Marois à
travers moi. » Pauline Marois est maintenant
responsable de la SAQ et de Loto-Québec.
« Une chance que j'ai la couenne dure
! affirme-t-il. En début de carrière,
cela aurait été beaucoup plus
difficile. Je trouve inacceptable qu'on
tente de faire de la politique sur le dos
des sociétés d'État.
J'aurais rapporté à l'État
100 M $ de moins qu'on m'aurait encore félicité
pour ma performance. J'aurais eu une Chevrolet
que l'on m'aurait encore félicité.
On s'accroche encore à des symboles
de misérabilisme, c'est à
croire que l'on doit se donner l'image de
porteurs d'eau ! »
Ce qui doit l'avoir réconforté,
c'est quand le premier ministre Bernard
Landry a répondu : « Ce que
je pense de Gaétan Frigon ? Il a
fait de la SAQ une véritable
Jaguar ! »
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