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Paru dans L'Édition du mois de
décembre 2002

L’École Boisseaunière

Jacques Boisseau, 59 ans. Ex- cabaretier, ce jourd’hui cafetier.
Artiste qui jamais plus ne raccrochera ses rêves, il tient trop à la vie.

Par Gérard Therrien

Il fut une fois antiquaire d’occases, une autre cabaretier. Il rêvait d’autre chose. Il désirait se faire cafetier. En songe, il imaginait le va-et-vient des clients, son nez relevant les effluves émanant des cuisines; il fermait les yeux et écoutait le bourdonnement des conversations des clients faisant bombance dans la grande salle, pièce qu’il visualisait belle et rutilante sous les cuivres. Sans difficulté, il se voyait, tablier par-devant, astiquant son zinc tout en faisant la conversation aux clients juchés sur les sièges aux pattes allongées lui faisant face, il allait même jusqu’à improviser les repose-pieds.

Par un beau matin, n’y tenant plus, l’homme revêt son pantalon de velours côtelé, enfile son col roulé et part à la recherche d’un endroit où poser son… café ! Cela fait déjà quelque temps qu’il la voit, mais circulant rue Saint-Denis ce matin-là, comme si c’était la première fois qu’elle lui apparaissait, elle lui éclate au visage : « Pareil à si elle m’avait toujours attendu ! ». C’est une vieille maison qui ne payait pas de mine et que les instances municipales du temps avaient déjà condamnée. Elle se meurt, sa vie lui échappe, on a même condamné ses alentours, le trottoir qui la longe est fermé tant elle risque de s’écrouler et de tuer quelqu’un à tout moment. Lui la jauge, l’évalue, la conjugue au passé comme au futur, la voit désirable comme elle avait dû l’être jadis et lui octroie si bel avenir qu’il décide de s’en porter acquéreur.

Démarchages par-ci, barguignages par-là pour finalement obtenir gain de cause. Contre un ridicule pécule on la lui cède mais il devra rapidement lui redonner vie, car on se souviendra que dans les heures qui suivent on devait l’effacer du décor de ce chic quartier Latin. C’est donc à coups de pioches et de dollars que Jacques Boisseau, dit le cafetier, redonnera vie à sa belle. Et c’est ainsi que de sa vision naissait le Café Cherrier où, depuis, plusieurs générations d’intellos de tout acabit ont pris place autour d’un petit expresso pour discuter du sort de la planète.

C’est donc à coup d’expressos bien corsés qu’attablé en fond de salle au Café Cherrier, j’ai passé presque deux heures à cerner le personnage. On a parlé d’hier, surtout d’avant-hier et un peu de demain. Je l’avais rencontré brièvement une fois, autant dire que je ne le connaissais pas ; ce dont je me souvenais c’était son regard : des yeux bleus sous une broussaille de sourcils plus sel que poivre, fichés à la circonflexe. Il avait le regard déterminé, vif, intelligent. C’était peu. J’ai donc débuté l’entretien en lui demandant cette simple question : parle-moi de toi ! « Une seule question ? Cela sera court alors ! » c’était mal le connaître. Il débute en me racontant qu’il vient tout juste de convoler. « Je me suis marié il y a deux semaines, j’ai attendu vingt ans… »

Les débuts
Je lui ai demandé de commencer par ses débuts, il a donc repris avec son entrée à l’école : « L’été on vivait à Verchères, pays de mes ancêtres, et l’hiver on vivait à notre maison de Rosemont, quand j’ai fait mon entrée en classe. C’est là que j’ai fait ma première dépression ! Je n’aimais pas l’école, on m’y laissait le matin que j’étais déjà retourné chez moi avant l’heure du midi. Je détestais cela ! » Il raconte tout cela d’un air espiègle. « Je dis toujours que j’ai fait seize ans d’études : j’ai doublé ma première, ma troisième, ma septième et ma neuvième… » Il préférait l’école buissonnière à toute autre chose.
Non, ai-je dit, le début ! Il me raconte alors sa mère, Jeannette Bazinet de Repentigny, première femme à avoir œuvré en milieu carcéral québécois. Elle a été secrétaire du gouverneur de la prison de Bordeaux pour finalement diriger les destinées de la prison pour femmes Tanguay pendant une vingtaine d’années. Sa mère, il la raconte avec fierté alors que pour son père c’est avec un petit air malicieux dans les yeux qu’il le décrit comme un grand orateur à la citation facile. « Mon père, Fernand, a presque porté la soutane chez les Jésuites ! Il était président de l’Association des détaillants du Canada. C’était un intellectuel, cultivé, il avait fait son cours classique et lisait les grands auteurs, ce qui m’a permis de grandir entouré de livres, il écrivait les discours de Jean Lesage à l’époque. Mon père n’avait pas froid aux yeux, il a enlevé ma mère en la faisant sortir par la fenêtre pour la marier au grand dam de mes grands-parents ! J’étais le seul des enfants à bien m’accorder avec lui. » Il est le quatrième de cinq, « deux frères, deux sœurs. »

« J’ai fait plusieurs métiers et entre cela j’ai eu quelques boîtes à chansons. Mais mon premier vrai travail a été celui d’évaluateur de maisons pour une firme d’évaluateurs municipaux, puis de fil en aiguille j’ai abouti à l’expropriation. J’avais trente ans à cette époque, ma maison canadienne était payée ainsi que mon « Sport car », je visitais les maisons à exproprier et j’en profitais pour acheter des antiquités par la même occasion, je me meublais de fond en comble à tous les mois ! »

Tout va bien dans sa vie, si bien qu’une journée il s’en inquiète. Sa réponse le terrasse : « J’avais réalisé tout ce que je voulais, je possédais ma maison, ma voiture, j’avais de l’argent à la banque, mais j’avais l’impression de ne plus rien avoir à accomplir. Il ne me restait plus aucun rêve. J’ai capoté. C’est le risque quand l’homme a terminé de bâtir sa maison ! »

Il décide donc de se refaire une nouvelle vie. « Sur le pouce », il quitte la grande ville pour la capitale. « À Québec, j’ai travaillé pour la Régie de l’assurance-maladie à titre de statisticien en productivité pendant quelques mois. Un peu plus tard, j’ai vendu ma maison, mon auto sport et j’ai décidé de me lancer en affaires. J’ai loué sur la rue Saint-Jean une vieille écurie, je me rappelle avoir signé un bail de trois ans à raison de soixante-quinze dollars par mois.
La Cour de Québec, que j’avais appelé cela. J’ai obtenu trois permis de cabaret différents pour l’endroit, un pour le bar de neuf places, un autre pour la grande salle et finalement un pour la terrasse, je pense en tout pour cinquante-neuf places. Les fins de semaine, il y avait parfois plus de mille personnes, c’était grand en maudit ! » dit-il en riant. Il a vendu l’endroit quelques années plus tard et est revenu à Montréal avec son expérience et son fils Alexandre. Il se rapprochait de la terre de ses ancêtres.

De retour en ville
Arrivé à Montréal, il rachète rue Saint-Denis et répète l’exploit de Québec, il l’appellera cette fois La Cour à Montréal, encore là il fait de bonnes affaires et vend au bout de quelques années. « J’avais quelqu’un qui nous talonnait, il voulait acheter et j’étais tanné, cela est tombé pile. Je crois qu’on était rendus une trentaine de bars agglutinés les uns aux des autres sur Saint-Denis au sud de Sherbrooke. Les petites échoppes qui donnent vie à un quartier avaient disparu les unes après les autres. En fait, c’était l’histoire de la rue Saint-Jean à Québec qui se répétait : un manque total de vision de la part des urbanistes… J’étais prêt à passer à autre chose. »

C’est à cette période qu’il discute avec Garry Picard, alors devenu son associé, « …et je lui dis : Garry, j’aimerais vendre pour ouvrir un restaurant, qu’est-ce que t’en penses ? Celui-ci me répond, trouve-nous un projet que l’on regarde cela. » Déjà, depuis quelques mois à cette même époque, il avait une nouvelle flamme, laquelle avait pour prénom Danielle, c’est elle qu’il vient d’épouser, « en toute simplicité », il y a quelques semaines. Avec elle, il aura deux autres enfants : Jérémy, dix-neuf ans et Romy, douze ans. Il a donc à nouveau vendu son entreprise. Et c’est là, un matin, que le cabaretier trouve la maison qui lui permettra de se faire cafetier. « On était à quarante-huit heures de la raser, elle tombait en ruines. Je l’ai achetée in extremis, le propriétaire n’avait pas l’argent nécessaire à la rénovation et la ville avait déjà donné le contrat afin de la démolir.

Elle était en piteux état depuis qu’un incendie l’avait ravagée, le côté de la maison donnant sur Cherrier risquait de s’effondrer. J’ai acheté 300 dormants d’un de mes copains, ce qui nous a permis de soutenir la maison étage par étage et on a refait le mur extérieur pour finalement rénover l’intérieur, cela nous a demandé plus d’un an de travail. »
L’idée d’un restaurant te vient-elle de ta mère ? « Non, non, non ! Ma mère ne pouvait pas passer à côté d’un steak sans mettre l’feu dedans ! Elle ne l’avait pas dans la bouffe, d’une semaine à l’autre on mangeait toujours la même chose, le dimanche, elle faisait un roast-beef… il était toujours brûlé ! »
Pendant les rénovations, Danielle donnait naissance à leur fils Jérémy. « Nous étions rendus à trois quarts de million investis dans toutes ces rénovations. La Banque de développement nous oblige à ouvrir, nous n’avions plus d’argent ! Je me souviens avoir fait l’ouverture un 19 octobre 1983, les murs étaient sur le « primer » blanc, tout nus. Il avait fait moins quarante cet hiver-là, je crois qu’il faisait cinq degrés à l’intérieur. C’est là que choisit une critique gastronomique de La Presse pour écrire sur nous. Elle termine son texte en disant : « … c’est le genre d’endroit dont on souhaite la fermeture ! » ... c’était encourageant … Le bar fonctionnait bien, ce qui n’était pas le cas de la cuisine. Finalement, au cours de l’été qui a suivi, on a fait la terrasse extérieure et c’est là que les choses ont vraiment commencé à tourner et ça n’a jamais cessé depuis, je te dis pas qu’on n’a pas eu des périodes difficiles… Le bizness allait bien mais les profits n’étaient pas là ! »

Le Café Cherrier aura vingt ans cette année
L’homme est heureux aujourd’hui, il est fier de sa famille qui l’a toujours supporté, fier de son bizness, fier de lui, cela se remarque dans chacun de ses propos. Ça n’a pas toujours été ainsi, il m’a entretenu d’une période que j’imagine difficile : « Depuis ma sortie de la Maison Jean-Lapointe en 1995, je n’ai plus touché à une goutte de boisson, je suis « dry › comme on dit. Quand je suis sorti de là, j’ai vraiment recommencé à m’occuper de mes affaires, j’ai coupé plusieurs postes de dépenses et j’ai ramené le Café sur une courbe plus profitable. »

La preuve que le Café mène à tout, il faut raconter que l’homme, en plus d’être bon gestionnaire, s’est fait historien au fil des années. « Cela m’est arrivé par hasard, des clients travaillant aux Archives nationales sont arrivés au café un jour et m’ont remis une copie du contrat de mariage de mon ancêtre datant de 1670. En plus de me dire que, quand ils faisaient une recherche sous le nom de Boisseau, des centaines de microfiches apparaissaient. Ils me racontaient comment il serait facile de remonter ma lignée ! C’est ainsi que j’ai appris la presque totalité de l‘histoire des habitants de Verchères, j’ai remonté à ma maison ancestrale. J’ai découvert que la famille détenait l’une des quatre seigneuries à l’époque. J’ai appris notre arrivée à Verchères en 1678 et que mon ancêtre avait été le tout premier à prendre épouse en l’église Notre-Dame. Il unissait sa destinée à une fille du Roy.

J’ai également découvert qu’en 1687 les Iroquois nous tuaient deux enfants, c’est pourquoi mon ancêtre avait déménagé à Montréal où il s’était érigé une deuxième maison coin Notre-Dame et Saint-Gabriel. »
Il poursuit toujours ses recherches et compte bien un de ces jours publier l’histoire de ce Verchères des pre-mières années. Entre-temps, comme si cafetier n’était pas suffisant, il se porte acquéreur d’un flanc de montagne à Rougemont. Aujourd’hui, comme ses ancêtres, la hache à la main, il trace son sillon. « Presque tous les jours, je fais mes trois heures de défrichage. Hier, à l’aide d’un treuil à main, j’ai remonté des roches de plus de cinq cents livres, je suis à me construire une « dame » sur un lac presque asséché où ne coule qu’un mince filet d’eau. J’ai découvert ce lac sur ma terre à l’aide de photos aériennes.. L’eau coule toujours mais je dois la retenir comme cela avait été fait par le passé... ! »

Le cafetier fait face à un nouveau défi de taille. Il entend réaliser au cours des prochaines années un rêve vieux de trente ans. « J’ai un copain qui est d’accord pour m’acheter tout le raisin que mes cinq mille vignes donneront ! » car le personnage entend se faire vigneron. « Danielle a déjà débuté ses cours de viticultrice à Saint-Hyacinthe. » Quand entend-il tremper ses lèvres dans le fruit de son labeur ? « Je ne suis pas pressé, on sait que quand l’homme a terminé de bâtir sa maison, il se meurt. Je compte bien prendre mon temps… »
Debout, jambes écartées, une main sur la hanche, les yeux visant au loin, le cafetier imagine son vignoble en devenir tout en souriant à l’idée que l’école boisseaunière mène vraiment à tout !



Gérard Therrien

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