| L’École
Boisseaunière
Jacques Boisseau,
59 ans. Ex- cabaretier, ce jourd’hui
cafetier.
Artiste qui jamais plus ne raccrochera ses
rêves, il tient trop à la vie.
Par Gérard Therrien
Il
fut une fois antiquaire d’occases,
une autre cabaretier. Il rêvait d’autre
chose. Il désirait se faire cafetier.
En songe, il imaginait le va-et-vient des
clients, son nez relevant les effluves émanant
des cuisines; il fermait les yeux et écoutait
le bourdonnement des conversations des clients
faisant bombance dans la grande salle, pièce
qu’il visualisait belle et rutilante
sous les cuivres. Sans difficulté,
il se voyait, tablier par-devant, astiquant
son zinc tout en faisant la conversation
aux clients juchés sur les sièges
aux pattes allongées lui faisant
face, il allait même jusqu’à
improviser les repose-pieds.
Par un beau matin, n’y tenant plus,
l’homme revêt son pantalon de
velours côtelé, enfile son
col roulé et part à la recherche
d’un endroit où poser son…
café ! Cela fait déjà
quelque temps qu’il la voit, mais
circulant rue Saint-Denis ce matin-là,
comme si c’était la première
fois qu’elle lui apparaissait, elle
lui éclate au visage : « Pareil
à si elle m’avait toujours
attendu ! ». C’est une vieille
maison qui ne payait pas de mine et que
les instances municipales du temps avaient
déjà condamnée. Elle
se meurt, sa vie lui échappe, on
a même condamné ses alentours,
le trottoir qui la longe est fermé
tant elle risque de s’écrouler
et de tuer quelqu’un à tout
moment. Lui la jauge, l’évalue,
la conjugue au passé comme au futur,
la voit désirable comme elle avait
dû l’être jadis et lui
octroie si bel avenir qu’il décide
de s’en porter acquéreur.
Démarchages par-ci, barguignages
par-là pour finalement obtenir gain
de cause. Contre un ridicule pécule
on la lui cède mais il devra rapidement
lui redonner vie, car on se souviendra que
dans les heures qui suivent on devait l’effacer
du décor de ce chic quartier Latin.
C’est donc à coups de pioches
et de dollars que Jacques Boisseau, dit
le cafetier, redonnera vie à sa belle.
Et c’est ainsi que de sa vision naissait
le Café Cherrier où, depuis,
plusieurs générations d’intellos
de tout acabit ont pris place autour d’un
petit expresso pour discuter du sort de
la planète.
C’est donc à coup d’expressos
bien corsés qu’attablé
en fond de salle au Café Cherrier,
j’ai passé presque deux heures
à cerner le personnage. On a parlé
d’hier, surtout d’avant-hier
et un peu de demain. Je l’avais rencontré
brièvement une fois, autant dire
que je ne le connaissais pas ; ce dont je
me souvenais c’était son regard
: des yeux bleus sous une broussaille de
sourcils plus sel que poivre, fichés
à la circonflexe. Il avait le regard
déterminé, vif, intelligent.
C’était peu. J’ai donc
débuté l’entretien en
lui demandant cette simple question : parle-moi
de toi ! « Une seule question ? Cela
sera court alors ! » c’était
mal le connaître. Il débute
en me racontant qu’il vient tout juste
de convoler. « Je me suis marié
il y a deux semaines, j’ai attendu
vingt ans… »
Les débuts
Je lui ai demandé de commencer par
ses débuts, il a donc repris avec
son entrée à l’école
: « L’été on vivait
à Verchères, pays de mes ancêtres,
et l’hiver on vivait à notre
maison de Rosemont, quand j’ai fait
mon entrée en classe. C’est
là que j’ai fait ma première
dépression ! Je n’aimais pas
l’école, on m’y laissait
le matin que j’étais déjà
retourné chez moi avant l’heure
du midi. Je détestais cela ! »
Il raconte tout cela d’un air espiègle.
« Je dis toujours que j’ai fait
seize ans d’études : j’ai
doublé ma première, ma troisième,
ma septième et ma neuvième…
» Il préférait l’école
buissonnière à toute autre
chose.
Non, ai-je dit, le début ! Il me
raconte alors sa mère, Jeannette
Bazinet de Repentigny, première femme
à avoir œuvré en milieu
carcéral québécois.
Elle a été secrétaire
du gouverneur de la prison de Bordeaux pour
finalement diriger les destinées
de la prison pour femmes Tanguay pendant
une vingtaine d’années. Sa
mère, il la raconte avec fierté
alors que pour son père c’est
avec un petit air malicieux dans les yeux
qu’il le décrit comme un grand
orateur à la citation facile. «
Mon père, Fernand, a presque porté
la soutane chez les Jésuites ! Il
était président de l’Association
des détaillants du Canada. C’était
un intellectuel, cultivé, il avait
fait son cours classique et lisait les grands
auteurs, ce qui m’a permis de grandir
entouré de livres, il écrivait
les discours de Jean Lesage à l’époque.
Mon père n’avait pas froid
aux yeux, il a enlevé ma mère
en la faisant sortir par la fenêtre
pour la marier au grand dam de mes grands-parents
! J’étais le seul des enfants
à bien m’accorder avec lui.
» Il est le quatrième de cinq,
« deux frères, deux sœurs.
»
« J’ai fait plusieurs métiers
et entre cela j’ai eu quelques boîtes
à chansons. Mais mon premier vrai
travail a été celui d’évaluateur
de maisons pour une firme d’évaluateurs
municipaux, puis de fil en aiguille j’ai
abouti à l’expropriation. J’avais
trente ans à cette époque,
ma maison canadienne était payée
ainsi que mon « Sport car »,
je visitais les maisons à exproprier
et j’en profitais pour acheter des
antiquités par la même occasion,
je me meublais de fond en comble à
tous les mois ! »
Tout va bien dans sa vie, si bien qu’une
journée il s’en inquiète.
Sa réponse le terrasse : «
J’avais réalisé tout
ce que je voulais, je possédais ma
maison, ma voiture, j’avais de l’argent
à la banque, mais j’avais l’impression
de ne plus rien avoir à accomplir.
Il ne me restait plus aucun rêve.
J’ai capoté. C’est le
risque quand l’homme a terminé
de bâtir sa maison ! »
Il décide donc de se refaire une
nouvelle vie. « Sur le pouce »,
il quitte la grande ville pour la capitale.
« À Québec, j’ai
travaillé pour la Régie de
l’assurance-maladie à titre
de statisticien en productivité pendant
quelques mois. Un peu plus tard, j’ai
vendu ma maison, mon auto sport et j’ai
décidé de me lancer en affaires.
J’ai loué sur la rue Saint-Jean
une vieille écurie, je me rappelle
avoir signé un bail de trois ans
à raison de soixante-quinze dollars
par mois.
La Cour de Québec, que j’avais
appelé cela. J’ai obtenu trois
permis de cabaret différents pour
l’endroit, un pour le bar de neuf
places, un autre pour la grande salle et
finalement un pour la terrasse, je pense
en tout pour cinquante-neuf places. Les
fins de semaine, il y avait parfois plus
de mille personnes, c’était
grand en maudit ! » dit-il en riant.
Il a vendu l’endroit quelques années
plus tard et est revenu à Montréal
avec son expérience et son fils Alexandre.
Il se rapprochait de la terre de ses ancêtres.
De retour en ville
Arrivé à Montréal,
il rachète rue Saint-Denis et répète
l’exploit de Québec, il l’appellera
cette fois La Cour à Montréal,
encore là il fait de bonnes affaires
et vend au bout de quelques années.
« J’avais quelqu’un qui
nous talonnait, il voulait acheter et j’étais
tanné, cela est tombé pile.
Je crois qu’on était rendus
une trentaine de bars agglutinés
les uns aux des autres sur Saint-Denis au
sud de Sherbrooke. Les petites échoppes
qui donnent vie à un quartier avaient
disparu les unes après les autres.
En fait, c’était l’histoire
de la rue Saint-Jean à Québec
qui se répétait : un manque
total de vision de la part des urbanistes…
J’étais prêt à
passer à autre chose. »
C’est à cette période
qu’il discute avec Garry Picard, alors
devenu son associé, « …et
je lui dis : Garry, j’aimerais vendre
pour ouvrir un restaurant, qu’est-ce
que t’en penses ? Celui-ci me répond,
trouve-nous un projet que l’on regarde
cela. » Déjà, depuis
quelques mois à cette même
époque, il avait une nouvelle flamme,
laquelle avait pour prénom Danielle,
c’est elle qu’il vient d’épouser,
« en toute simplicité »,
il y a quelques semaines. Avec elle, il
aura deux autres enfants : Jérémy,
dix-neuf ans et Romy, douze ans. Il a donc
à nouveau vendu son entreprise. Et
c’est là, un matin, que le
cabaretier trouve la maison qui lui permettra
de se faire cafetier. « On était
à quarante-huit heures de la raser,
elle tombait en ruines. Je l’ai achetée
in extremis, le propriétaire n’avait
pas l’argent nécessaire à
la rénovation et la ville avait déjà
donné le contrat afin de la démolir.
Elle était en piteux état
depuis qu’un incendie l’avait
ravagée, le côté de
la maison donnant sur Cherrier risquait
de s’effondrer. J’ai acheté
300 dormants d’un de mes copains,
ce qui nous a permis de soutenir la maison
étage par étage et on a refait
le mur extérieur pour finalement
rénover l’intérieur,
cela nous a demandé plus d’un
an de travail. »
L’idée d’un restaurant
te vient-elle de ta mère ? «
Non, non, non ! Ma mère ne pouvait
pas passer à côté d’un
steak sans mettre l’feu dedans ! Elle
ne l’avait pas dans la bouffe, d’une
semaine à l’autre on mangeait
toujours la même chose, le dimanche,
elle faisait un roast-beef… il était
toujours brûlé ! »
Pendant les rénovations, Danielle
donnait naissance à leur fils Jérémy.
« Nous étions rendus à
trois quarts de million investis dans toutes
ces rénovations. La Banque de développement
nous oblige à ouvrir, nous n’avions
plus d’argent ! Je me souviens avoir
fait l’ouverture un 19 octobre 1983,
les murs étaient sur le « primer
» blanc, tout nus. Il avait fait moins
quarante cet hiver-là, je crois qu’il
faisait cinq degrés à l’intérieur.
C’est là que choisit une critique
gastronomique de La Presse pour écrire
sur nous. Elle termine son texte en disant
: « … c’est le genre d’endroit
dont on souhaite la fermeture ! »
... c’était encourageant …
Le bar fonctionnait bien, ce qui n’était
pas le cas de la cuisine. Finalement, au
cours de l’été qui a
suivi, on a fait la terrasse extérieure
et c’est là que les choses
ont vraiment commencé à tourner
et ça n’a jamais cessé
depuis, je te dis pas qu’on n’a
pas eu des périodes difficiles…
Le bizness allait bien mais les profits
n’étaient pas là ! »
Le Café Cherrier aura vingt
ans cette année
L’homme est heureux aujourd’hui,
il est fier de sa famille qui l’a
toujours supporté, fier de son bizness,
fier de lui, cela se remarque dans chacun
de ses propos. Ça n’a pas toujours
été ainsi, il m’a entretenu
d’une période que j’imagine
difficile : « Depuis ma sortie de
la Maison Jean-Lapointe en 1995, je n’ai
plus touché à une goutte de
boisson, je suis « dry › comme
on dit. Quand je suis sorti de là,
j’ai vraiment recommencé à
m’occuper de mes affaires, j’ai
coupé plusieurs postes de dépenses
et j’ai ramené le Café
sur une courbe plus profitable. »
La preuve que le Café mène
à tout, il faut raconter que l’homme,
en plus d’être bon gestionnaire,
s’est fait historien au fil des années.
« Cela m’est arrivé par
hasard, des clients travaillant aux Archives
nationales sont arrivés au café
un jour et m’ont remis une copie du
contrat de mariage de mon ancêtre
datant de 1670. En plus de me dire que,
quand ils faisaient une recherche sous le
nom de Boisseau, des centaines de microfiches
apparaissaient. Ils me racontaient comment
il serait facile de remonter ma lignée
! C’est ainsi que j’ai appris
la presque totalité de l‘histoire
des habitants de Verchères, j’ai
remonté à ma maison ancestrale.
J’ai découvert que la famille
détenait l’une des quatre seigneuries
à l’époque. J’ai
appris notre arrivée à Verchères
en 1678 et que mon ancêtre avait été
le tout premier à prendre épouse
en l’église Notre-Dame. Il
unissait sa destinée à une
fille du Roy.
J’ai également découvert
qu’en 1687 les Iroquois nous tuaient
deux enfants, c’est pourquoi mon ancêtre
avait déménagé à
Montréal où il s’était
érigé une deuxième
maison coin Notre-Dame et Saint-Gabriel.
»
Il poursuit toujours ses recherches et compte
bien un de ces jours publier l’histoire
de ce Verchères des pre-mières
années. Entre-temps, comme si cafetier
n’était pas suffisant, il se
porte acquéreur d’un flanc
de montagne à Rougemont. Aujourd’hui,
comme ses ancêtres, la hache à
la main, il trace son sillon. « Presque
tous les jours, je fais mes trois heures
de défrichage. Hier, à l’aide
d’un treuil à main, j’ai
remonté des roches de plus de cinq
cents livres, je suis à me construire
une « dame » sur un lac presque
asséché où ne coule
qu’un mince filet d’eau. J’ai
découvert ce lac sur ma terre à
l’aide de photos aériennes..
L’eau coule toujours mais je dois
la retenir comme cela avait été
fait par le passé... ! »
Le cafetier fait face à un nouveau
défi de taille. Il entend réaliser
au cours des prochaines années un
rêve vieux de trente ans. «
J’ai un copain qui est d’accord
pour m’acheter tout le raisin que
mes cinq mille vignes donneront ! »
car le personnage entend se faire vigneron.
« Danielle a déjà débuté
ses cours de viticultrice à Saint-Hyacinthe.
» Quand entend-il tremper ses lèvres
dans le fruit de son labeur ? « Je
ne suis pas pressé, on sait que quand
l’homme a terminé de bâtir
sa maison, il se meurt. Je compte bien prendre
mon temps… »
Debout, jambes écartées, une
main sur la hanche, les yeux visant au loin,
le cafetier imagine son vignoble en devenir
tout en souriant à l’idée
que l’école boisseaunière
mène vraiment à tout !
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