| Jean-Luc
Mongrain, 50 ans, mouton noir et entrepreneur
par accident.
L'homme au style différent. Demain,
il ne sait pas;
d'aujourd'hui, il fait son affaire.
DE LA THÉOLOGIE
AU GRAND JOURNAL
Par Gérard
Therrien
Dès qu'il le peut, l'homme troque
le gris bitume de la cité pour les
vertes vallées de North Hatley où
il possède un
ranch de plus
de 25 âcres, sur lesquelles se retrouvent
une fort jolie maison, une écurie,
quatre chevaux et deux chiens. Il aime
s'y retrouver, sa terre devient pour lui
l'équilibre, le ramenant les deux
pieds au bon endroit, loin du Jet set où
son destin _ « Non, je ne crois pas
au destin, la vie nous laisse trop de choix
» _ l'a porté.
Il n'y a que sur le plateau, quand il fait
ses nouvelles, que l'homme peut être
vu seul. Autrement, la femme de sa vie,
Linda Durand, sa partenaire de cur
et d'affaires, est presque toujours à
ses côtés. « Elle est
la passion de ma vie », dit-il d'une
voix douce. « Depuis l'instant où
je l'ai rencontrée en 1986. »
Montréalais d'origine, il a vécu
ses premières années au 8035
rue Saint-Hubert dans Villeray, un district
populaire. Il est né un lundi matin
à cinq heures, le 16 juillet 1951.
Le désormais célèbre
animateur n'a jamais oublié ses origines.
Qui ne le connaît pas ? Que sait-on
de lui sinon qu'il fait le Grand journal
tous les jours de la semaine ? En parallèle,
il mène une vie d'affaires dont on
entend rarement parler, une vie personnelle
qu'il tait.
Entrepreneurs
« Moi entrepreneur ? Je ne sais
pas
peut-être. Je sais que
Linda me le répète souvent.
Non, je dirais plutôt que je suis
un atypique fonctionnel; j'ai passé
ma vie sans agenda, j'ai toujours fait les
choses par accident ! », lance-t-il
à la blague. Pourtant, il est tombé
dedans quand il était petit. Fils
de Marthe, greffière de la ville
de Chambly pendant plus de vingt cinq ans,
et de Roger Mongrain, homme de tous les
métiers, il a fait ses armes dans
les affaires dès l'âge de neuf
ans à Chambly, « J'étais
propriétaire d'un restaurant-dépanneur.»
Il raconte que sur un vaste chantier de
construction, il avait emprunté des
restants de bois et s'était construit
une cabane où il vendait aux ouvriers
: cigarettes, liqueurs, gâteaux et
sandwichs que sa mère préparait.
« Ça marchait tellement que
j'avais embauché les amis du coin,
lesquels se promenaient sur le chantier
et prenaient les commandes. 50 maisons en
construction, cela en faisait du monde !
»
Une autre expérience de jeunesse
qui démontre bien le fonceur qu'il
deviendrait : « J'étais en 10e
année quand j'ai acheté une
philharmonique! J'étais trompettiste
dans la fanfare du collège Notre-Dame
et je rêvais de jouer du saxophone.
Un jour, j'ai appris l'imminente fermeture
de la fanfare de Ville Saint-Laurent, je
m'y suis rendu pour faire l'acquisition
d'un saxophone, mais le Frère m'a
dit qu'il ne vendait pas à la pièce,
que c'était tout ou rien. »
Sans hésitation, il a déboursé
550 dollars - qu'il a dû emprunter
à son père - et s'en est porté
acquéreur. « Il y avait 80 instruments
de musique, mon prix de revient était
de moins de huit dollars pièce, étuis
compris ! » Le résultat de l'opération
s'est soldé par un bénéfice
de 10 000 $, cet argent lui a permis de
s'offrir son premier voyage en Europe «
avec ma tante Gertrude
» ainsi
qu'à défrayer une partie de
ses études.
« Les chevaux, un bizness ? Non, pour
le plaisir. J'avais cinq ans quand j'ai
pensé pour la première fois
que je voulais acheter un cheval. Imagine,
je demeurais dans un troisième étage
de la rue Saint-Hubert à ce moment-là
! » Pourtant, il fait aujourd'hui l'élevage
des chevaux : il achète et fait pouliner.
Ostar - Bonne nouvelle
Une autre belle réussite entrepreneuriale
à son crédit est celle de
Ostar, sa maison de production qu'il dirige
en partenariat avec son épouse. C'est
de Ostar que sont issues les émissions
« Coroner », « Qui étiez-vous
Monsieur P »., « Les chemins du
Vatican » (qui a fait le tour du monde)
ainsi que les séries « Accès
interdit » et « Reporter ».
« Entrepreneur peut-être, mais
par accident. Je fais les choses par feeling.
Je ne suis pas l'homme d'affaires typique,
assis derrière son bureau ».
Et la « Nouvelle » à Sherbrooke
? C'est en 1982 qu'il achetait la Nouvelle
du Haut Saint-François pour en faire
un hebdomadaire qu'il déménage
ensuite à Sherbrooke. « La transaction
incluait une Compugraphic, quatre tables
aux dessus vitrés ainsi qu'une liste
de clients ». Il saura au cours des
trois années suivantes en faire un
incontournable, un imparable que Power achètera,
éliminant du coup une trop forte
compétition pour son quotidien «
La Tribune ». Sortir la bande à
Mongrain devenue trop importante dans la
région coûtera alors la rondelette
somme de près d'un million de dollars.
Ce n'est que quelques années plus
tard qu'il revient au monde de l'imprimé,
au moment où il s'associe avec Claude
Charron, éditeur de Trustar. Il écrit
alors dans « Dernière heure
». Il a vendu sa participation peu
de temps avant la méga-transaction
Trustar/TVA.
Début à la télévision
L'incursion de Jean-Luc Mongrain dans
le monde de la télévision
a été le fruit du hasard.
« Je n'ai jamais voulu faire de télévision,
moi ! C'est par accident
». Après
la vente de la Nouvelle, un contrat de trois
ans de gestion le rattachait à l'entreprise.
« Je voulais rester agressif dans le
marché, pas question d'avoir l'air
du gars qui a vendu quelque chose qui tomberait.
Je suis allé voir Fabi, alors directeur
général de Télé7,
pour lui offrir un échange de publicité
télé/journal. J'ai fait mes
messages publicitaires et c'est comme cela
que j'ai débuté à la
télé.»
Un jour, Fabi lui fait une proposition.
« Dis-donc Mongrain, t'as déjà
fait de la radio toi ? Pourquoi tu ne ferais
pas de la télé, tu n'as jamais
pensé à cela ? ». Jean-Luc
Mongrain, qui n'avait jamais fait de télé
mais avait toutefois touché à
la radio à la fin de ses études,
a été déstabilisé
par cette offre. « Qu'est-ce que je
ferais ? » C'est alors que Fabi lui
expliqua qu'il avait une demi-heure de télé
à réaliser par semaine, une
émission d'affaires publiques. En
fait, il s'agissait d'une promesse faite
au CRTC. Fabi lui expliqua que cette émission
n'avait aucune importance, et que le résultat
n'importait pas. Il fallait qu'elle soit
faite, c'est tout. Fabi le rassura. «
À C.J.R.S. tu faisais une ligne ouverte,
tu connais cela, fais la même chose,
en plus je vais te payer cent dollars par
émission, 39 émissions ! ».
Mongrain accepta. « Argent pas argent,
je l'aurais fait, je voulais positionner
La Nouvelle. Le gars de la télé,
c'est l'éditorialiste du journal;
je réussissais là un bon coup.
»
« L'émission qui n'avait pas
d'importance en a pris, ça marchait,
cela s'appelait L'Heure juste. » Il
s'est pris au jeu. Une année plus
tard il rencontrait Fabi en lui demandant
: « Veux-tu que j'en fasse tous les
jours de la télé ? »
Fabi lui a répondu en l'interrogeant
s'il avait une idée en tête.
« Je vais faire comme tout le monde,
prendre mon journal et lire ce qui se passe
en prenant mon café et je vais réagir
à ce qui se dit et les gens pourront
appeler et nous dire ce qu'ils en pensent
». Il se souvient de lui avoir dit
: « Je m'appelle Mongrain et je vais
mettre mon grain de sel dans l'actualité
». Enchanté, Fabi a aimé
l'idée et embarqué immédiatement
dans le projet. Quelque six mois plus tard,
avec d'excellentes cotes d'écoute,
sans l'avoir planifié, il se retrouvait
à TVA qui avait récupéré
l'émission.
La pensée vaut le travail
Diplômé en théologie,
Jean-Luc Mongrain affirme que s'il était
né dans les années quarante,
il serait sans doute entré en religion
: « j'ai toujours aimé cela.
». Ce grand passionné de la
vie, de la découverte et de la compréhension
des choses, affirme ne jamais lire de roman.
« Vivre par procuration ? Non, pas
question ! ». Il est plutôt captivé
par l'histoire, la société
et son actualité. Ce gourou des communications
possède une connaissance tout aussi
horizontale que verticale de ses sujets.
Cet homme à la forte capacité
cognitive est toujours en mode « Input
»; éclectique il s'intéresse
à tout. Son désir et sa soif
de compréhension face à son
semblable, l'empathie qu'il a toujours su
démontrer en ont fait un expert dans
la façon de livrer son message. Le
peuple l'entend, le comprend et l'adule
et les cotes d'écoute sont là
pour le prouver.
Le « petit gars de la rue Saint-Hubert
» gère bien son succès.
On le sait, la réussite est une arme
à deux tranchants et abaisse tout
autant qu'elle élève. Combien
en ont payé le prix? Ce n'est nullement
le cas de l'animateur de l'heure qui est
demeuré lui-même. « Je
suis arrivé là. Je ne voulais
pas, c'est à la suite de multiples
accidents. La reconnaissance du public,
c'est flatteur, mais c'est un métier
tellement éphémère
qu'il ne faut pas s'accrocher à cela
comme étant sa seule valeur ou son
étalon de mesure, parce qu'il y a
tant d'éléments qui peuvent
faire que ce ne sera plus là demain,
que tu serais détruit comme individu.
Je prends cela en me disant qu'il y en tant
d'autres qui font des choses beaucoup plus
importantes et qui n'ont pas la chance comme
moi de faire leur métier en vitrine.
»
De convaincu à convaincant
Ses multiples croisades l'ont ameé
par ricochet à défendre plusieurs
causes au cours de sa carrière. C'est
d'ailleurs suite à l'une d'elles
qu'il s'est retrouvé porte-parole
du Club des petits déjeuners. «
Je vous aiderai ! » avait-il répondu
à l'appel de Daniel Germain, qui
lui demandait de se joindre au Club des
petits déjeuners. Il était
déjà très sensibilisé
au fait que des enfants arrivaient à
l'école le matin le ventre vide,
affamés. Sans hésitation,
le justicier s'y est donné à
fond. C'est toujours sans planification
qu'il se lance dans les aventures qui lui
plaisent. C'est la vie qui telle une éternelle
rivière, l'alimente en causes et
en choix de toutes sortes.
Comme rien n'est écrit dans le ciel,
dans cinq ou dix ans, que fera-t-il, où
sera-t-il ? Il ne le sait pas. « J'ai
l'impression que je n'ai encore rien fait,
je voudrais faire le tour du monde, je voudrais
faire des émissions pour la télévision
afin de montrer les différences qui
existent entre les peuples et les pays,
j'aimerais que l'on apprenne ce qui nous
distingue mais aussi ce qui nous assemble.
Peut-être qu'un jour au lieu de travailler
à un rythme quotidien je produirai
six émissions par année. Oui
j'aimerais cela ! Il y a beaucoup de choses
que je n'ai pas faites, je laisse la vie
me les présenter, je suis ouvert,
je suis prêt, je suis à l'écoute,
je regarde ce qui passe et je choisis.»
Celui que ses détracteurs ont souvent
accusé de provocateur s'en défend,
« Non, définitivement pas, j'ai
toujours dit tout haut ce que je croyais
que les gens pensaient tout bas, au risque
de me tromper, sans demander. Il y a longtemps
que j'ai compris que la télévision
a trois mandats : instruire, informer et
divertir. » Ancré dans cette
certitude, il a capitalisé et fait
de son bulletin de nouvelles un franc succès.
Aujourd'hui on tente de le dépasser,
de l'égaler. Rien à faire,
le mouton noir possède toujours une
longueur d'avance.
Question de bon sens
Son secret? Il n'en a pas, ou peut-être
en a-t-il un au fond : « Le gros bon
sens, la télévision est le
reflet de ce que nous sommes, on peut faire
de très grandes choses et on est
capable d'aberrations.» À la
question : le Grand journal, l'idée
est venue comment? Il répond : «
C'est pendant mes deux années sans
faire de télé. J'avais le
temps, je regardais les nouvelles et je
me disais qu'il était facile de changer
le lecteur de bulletin de nouvelles et de
le remplacer par un autre, sans que rien
ne change. Toujours la même chose,
jour après jour, le sempiternel même
ton, un lecteur demeurera toujours un lecteur.
Je me disais que le soir, quand tu arrives
à la maison et que tu parles de ta
journée, tu ne la lis pas, tu la
racontes, créant de l'énigme
un peu, gardant le meilleur pour la fin,
il me semble que c'est un peu comme cela
qu'il fallait faire. » Le suite, on
la connaît
Dans quelques jours, avant minuit un certain
soir, TQS sera vendue et Jean-Luc Mongrain
fait partie du « deal », une valeur
sûre pour le vendeur, une valeur aussi
certaine pour l'acheteur. Sans planification,
Mongrain se retrouve « par hasard »
au centre d'une transaction qu'il n'a pas
demandée; un contrat de travail en
pleine négociation à l'instant
même où la station changera
de main. Le talent, le succès en
font un animateur vedette qui vaut son pesant
d'or en cet instant, lui qui affirme que
« Non, le destin, cela n'existe pas,
j'ai le libre exercice de mes choix. »
Alors le destin, la chance et le hasard
n'y étant pour rien, aux dires de
celui qui n'est pas tout à fait rassuré
sur « Suis-je un entrepreneur ? »,
une chose est certaine : son instinct a
drôlement su le guider dans le défrichage
du chemin qui l'a mené à son
succès.
Maintenant, il ne reste que la réponse
à cette question : a-t-il changé
la façon de faire la nouvelle télévisée
au Québec ? Il n'y a que le temps
qui nous le dira. Par contre, entre-temps,
quand arrive « le vers 18 heures »,
ils sont nombreux à être nerveux
et à se demander comment réagir
face au mouton noir de l'autre chaîne.
Aujourd'hui, les stratèges, les
têtes penseuses des bulletins de nouvelles
sont à l'étude du phénomène,
cherchant la façon de contrer, de
ravir ces trop nombreux milliers de foyers
québécois vivant au rythme
des humeurs de Jean-Luc Mongrain.
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