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Paru dans L'Édition du mois de
août 2001

Jean-Luc Mongrain, 50 ans, mouton noir et entrepreneur par accident.
L'homme au style différent. Demain, il ne sait pas;
d'aujourd'hui, il fait son affaire.

DE LA THÉOLOGIE AU GRAND JOURNAL

Par Gérard Therrien

Dès qu'il le peut, l'homme troque le gris bitume de la cité pour les vertes vallées de North Hatley où il possède un … ranch de plus de 25 âcres, sur lesquelles se retrouvent une fort jolie maison, une écurie, quatre chevaux et deux chiens. Il aime s'y retrouver, sa terre devient pour lui l'équilibre, le ramenant les deux pieds au bon endroit, loin du Jet set où son destin _ « Non, je ne crois pas au destin, la vie nous laisse trop de choix » _ l'a porté.

Il n'y a que sur le plateau, quand il fait ses nouvelles, que l'homme peut être vu seul. Autrement, la femme de sa vie, Linda Durand, sa partenaire de cœur et d'affaires, est presque toujours à ses côtés. « Elle est la passion de ma vie », dit-il d'une voix douce. « Depuis l'instant où je l'ai rencontrée en 1986. »

Montréalais d'origine, il a vécu ses premières années au 8035 rue Saint-Hubert dans Villeray, un district populaire. Il est né un lundi matin à cinq heures, le 16 juillet 1951. Le désormais célèbre animateur n'a jamais oublié ses origines. Qui ne le connaît pas ? Que sait-on de lui sinon qu'il fait le Grand journal tous les jours de la semaine ? En parallèle, il mène une vie d'affaires dont on entend rarement parler, une vie personnelle qu'il tait.

Entrepreneurs
« Moi entrepreneur ? Je ne sais pas … peut-être. Je sais que Linda me le répète souvent. Non, je dirais plutôt que je suis un atypique fonctionnel; j'ai passé ma vie sans agenda, j'ai toujours fait les choses par accident ! », lance-t-il à la blague. Pourtant, il est tombé dedans quand il était petit. Fils de Marthe, greffière de la ville de Chambly pendant plus de vingt cinq ans, et de Roger Mongrain, homme de tous les métiers, il a fait ses armes dans les affaires dès l'âge de neuf ans à Chambly, « J'étais propriétaire d'un restaurant-dépanneur.» Il raconte que sur un vaste chantier de construction, il avait emprunté des restants de bois et s'était construit une cabane où il vendait aux ouvriers : cigarettes, liqueurs, gâteaux et sandwichs que sa mère préparait. « Ça marchait tellement que j'avais embauché les amis du coin, lesquels se promenaient sur le chantier et prenaient les commandes. 50 maisons en construction, cela en faisait du monde ! »

Une autre expérience de jeunesse qui démontre bien le fonceur qu'il deviendrait : « J'étais en 10e année quand j'ai acheté une philharmonique! J'étais trompettiste dans la fanfare du collège Notre-Dame et je rêvais de jouer du saxophone. Un jour, j'ai appris l'imminente fermeture de la fanfare de Ville Saint-Laurent, je m'y suis rendu pour faire l'acquisition d'un saxophone, mais le Frère m'a dit qu'il ne vendait pas à la pièce, que c'était tout ou rien. » Sans hésitation, il a déboursé 550 dollars - qu'il a dû emprunter à son père - et s'en est porté acquéreur. « Il y avait 80 instruments de musique, mon prix de revient était de moins de huit dollars pièce, étuis compris ! » Le résultat de l'opération s'est soldé par un bénéfice de 10 000 $, cet argent lui a permis de s'offrir son premier voyage en Europe «… avec ma tante Gertrude… » ainsi qu'à défrayer une partie de ses études.

« Les chevaux, un bizness ? Non, pour le plaisir. J'avais cinq ans quand j'ai pensé pour la première fois que je voulais acheter un cheval. Imagine, je demeurais dans un troisième étage de la rue Saint-Hubert à ce moment-là ! » Pourtant, il fait aujourd'hui l'élevage des chevaux : il achète et fait pouliner.

Ostar - Bonne nouvelle
Une autre belle réussite entrepreneuriale à son crédit est celle de Ostar, sa maison de production qu'il dirige en partenariat avec son épouse. C'est de Ostar que sont issues les émissions « Coroner », « Qui étiez-vous Monsieur P »., « Les chemins du Vatican » (qui a fait le tour du monde) ainsi que les séries « Accès interdit » et « Reporter ». « Entrepreneur peut-être, mais par accident. Je fais les choses par feeling. Je ne suis pas l'homme d'affaires typique, assis derrière son bureau ».

Et la « Nouvelle » à Sherbrooke ? C'est en 1982 qu'il achetait la Nouvelle du Haut Saint-François pour en faire un hebdomadaire qu'il déménage ensuite à Sherbrooke. « La transaction incluait une Compugraphic, quatre tables aux dessus vitrés ainsi qu'une liste de clients ». Il saura au cours des trois années suivantes en faire un incontournable, un imparable que Power achètera, éliminant du coup une trop forte compétition pour son quotidien « La Tribune ». Sortir la bande à Mongrain devenue trop importante dans la région coûtera alors la rondelette somme de près d'un million de dollars.

Ce n'est que quelques années plus tard qu'il revient au monde de l'imprimé, au moment où il s'associe avec Claude Charron, éditeur de Trustar. Il écrit alors dans « Dernière heure ». Il a vendu sa participation peu de temps avant la méga-transaction Trustar/TVA.

Début à la télévision
L'incursion de Jean-Luc Mongrain dans le monde de la télévision a été le fruit du hasard. « Je n'ai jamais voulu faire de télévision, moi ! C'est par accident…». Après la vente de la Nouvelle, un contrat de trois ans de gestion le rattachait à l'entreprise. « Je voulais rester agressif dans le marché, pas question d'avoir l'air du gars qui a vendu quelque chose qui tomberait. Je suis allé voir Fabi, alors directeur général de Télé7, pour lui offrir un échange de publicité télé/journal. J'ai fait mes messages publicitaires et c'est comme cela que j'ai débuté à la télé.»

Un jour, Fabi lui fait une proposition. « Dis-donc Mongrain, t'as déjà fait de la radio toi ? Pourquoi tu ne ferais pas de la télé, tu n'as jamais pensé à cela ? ». Jean-Luc Mongrain, qui n'avait jamais fait de télé mais avait toutefois touché à la radio à la fin de ses études, a été déstabilisé par cette offre. « Qu'est-ce que je ferais ? » C'est alors que Fabi lui expliqua qu'il avait une demi-heure de télé à réaliser par semaine, une émission d'affaires publiques. En fait, il s'agissait d'une promesse faite au CRTC. Fabi lui expliqua que cette émission n'avait aucune importance, et que le résultat n'importait pas. Il fallait qu'elle soit faite, c'est tout. Fabi le rassura. « À C.J.R.S. tu faisais une ligne ouverte, tu connais cela, fais la même chose, en plus je vais te payer cent dollars par émission, 39 émissions ! ». Mongrain accepta. « Argent pas argent, je l'aurais fait, je voulais positionner La Nouvelle. Le gars de la télé, c'est l'éditorialiste du journal; je réussissais là un bon coup. »

« L'émission qui n'avait pas d'importance en a pris, ça marchait, cela s'appelait L'Heure juste. » Il s'est pris au jeu. Une année plus tard il rencontrait Fabi en lui demandant : « Veux-tu que j'en fasse tous les jours de la télé ? » Fabi lui a répondu en l'interrogeant s'il avait une idée en tête. « Je vais faire comme tout le monde, prendre mon journal et lire ce qui se passe en prenant mon café et je vais réagir à ce qui se dit et les gens pourront appeler et nous dire ce qu'ils en pensent ». Il se souvient de lui avoir dit : « Je m'appelle Mongrain et je vais mettre mon grain de sel dans l'actualité ». Enchanté, Fabi a aimé l'idée et embarqué immédiatement dans le projet. Quelque six mois plus tard, avec d'excellentes cotes d'écoute, sans l'avoir planifié, il se retrouvait à TVA qui avait récupéré l'émission.

La pensée vaut le travail
Diplômé en théologie, Jean-Luc Mongrain affirme que s'il était né dans les années quarante, il serait sans doute entré en religion : « j'ai toujours aimé cela. ». Ce grand passionné de la vie, de la découverte et de la compréhension des choses, affirme ne jamais lire de roman. « Vivre par procuration ? Non, pas question ! ». Il est plutôt captivé par l'histoire, la société et son actualité. Ce gourou des communications possède une connaissance tout aussi horizontale que verticale de ses sujets. Cet homme à la forte capacité cognitive est toujours en mode « Input »; éclectique il s'intéresse à tout. Son désir et sa soif de compréhension face à son semblable, l'empathie qu'il a toujours su démontrer en ont fait un expert dans la façon de livrer son message. Le peuple l'entend, le comprend et l'adule et les cotes d'écoute sont là pour le prouver.

Le « petit gars de la rue Saint-Hubert » gère bien son succès. On le sait, la réussite est une arme à deux tranchants et abaisse tout autant qu'elle élève. Combien en ont payé le prix? Ce n'est nullement le cas de l'animateur de l'heure qui est demeuré lui-même. « Je suis arrivé là. Je ne voulais pas, c'est à la suite de multiples accidents. La reconnaissance du public, c'est flatteur, mais c'est un métier tellement éphémère qu'il ne faut pas s'accrocher à cela comme étant sa seule valeur ou son étalon de mesure, parce qu'il y a tant d'éléments qui peuvent faire que ce ne sera plus là demain, que tu serais détruit comme individu. Je prends cela en me disant qu'il y en tant d'autres qui font des choses beaucoup plus importantes et qui n'ont pas la chance comme moi de faire leur métier en vitrine. »

De convaincu à convaincant
Ses multiples croisades l'ont ameé par ricochet à défendre plusieurs causes au cours de sa carrière. C'est d'ailleurs suite à l'une d'elles qu'il s'est retrouvé porte-parole du Club des petits déjeuners. « Je vous aiderai ! » avait-il répondu à l'appel de Daniel Germain, qui lui demandait de se joindre au Club des petits déjeuners. Il était déjà très sensibilisé au fait que des enfants arrivaient à l'école le matin le ventre vide, affamés. Sans hésitation, le justicier s'y est donné à fond. C'est toujours sans planification qu'il se lance dans les aventures qui lui plaisent. C'est la vie qui telle une éternelle rivière, l'alimente en causes et en choix de toutes sortes.

Comme rien n'est écrit dans le ciel, dans cinq ou dix ans, que fera-t-il, où sera-t-il ? Il ne le sait pas. « J'ai l'impression que je n'ai encore rien fait, je voudrais faire le tour du monde, je voudrais faire des émissions pour la télévision afin de montrer les différences qui existent entre les peuples et les pays, j'aimerais que l'on apprenne ce qui nous distingue mais aussi ce qui nous assemble. Peut-être qu'un jour au lieu de travailler à un rythme quotidien je produirai six émissions par année. Oui… j'aimerais cela ! Il y a beaucoup de choses que je n'ai pas faites, je laisse la vie me les présenter, je suis ouvert, je suis prêt, je suis à l'écoute, je regarde ce qui passe et je choisis.»

Celui que ses détracteurs ont souvent accusé de provocateur s'en défend, « Non, définitivement pas, j'ai toujours dit tout haut ce que je croyais que les gens pensaient tout bas, au risque de me tromper, sans demander. Il y a longtemps que j'ai compris que la télévision a trois mandats : instruire, informer et divertir. » Ancré dans cette certitude, il a capitalisé et fait de son bulletin de nouvelles un franc succès. Aujourd'hui on tente de le dépasser, de l'égaler. Rien à faire, le mouton noir possède toujours une longueur d'avance.

Question de bon sens
Son secret? Il n'en a pas, ou peut-être en a-t-il un au fond : « Le gros bon sens, la télévision est le reflet de ce que nous sommes, on peut faire de très grandes choses et on est capable d'aberrations.» À la question : le Grand journal, l'idée est venue comment? Il répond : « C'est pendant mes deux années sans faire de télé. J'avais le temps, je regardais les nouvelles et je me disais qu'il était facile de changer le lecteur de bulletin de nouvelles et de le remplacer par un autre, sans que rien ne change. Toujours la même chose, jour après jour, le sempiternel même ton, un lecteur demeurera toujours un lecteur. Je me disais que le soir, quand tu arrives à la maison et que tu parles de ta journée, tu ne la lis pas, tu la racontes, créant de l'énigme un peu, gardant le meilleur pour la fin, il me semble que c'est un peu comme cela qu'il fallait faire. » Le suite, on la connaît…

Dans quelques jours, avant minuit un certain soir, TQS sera vendue et Jean-Luc Mongrain fait partie du « deal », une valeur sûre pour le vendeur, une valeur aussi certaine pour l'acheteur. Sans planification, Mongrain se retrouve « par hasard » au centre d'une transaction qu'il n'a pas demandée; un contrat de travail en pleine négociation à l'instant même où la station changera de main. Le talent, le succès en font un animateur vedette qui vaut son pesant d'or en cet instant, lui qui affirme que « Non, le destin, cela n'existe pas, j'ai le libre exercice de mes choix. »

Alors le destin, la chance et le hasard n'y étant pour rien, aux dires de celui qui n'est pas tout à fait rassuré sur « Suis-je un entrepreneur ? », une chose est certaine : son instinct a drôlement su le guider dans le défrichage du chemin qui l'a mené à son succès.

Maintenant, il ne reste que la réponse à cette question : a-t-il changé la façon de faire la nouvelle télévisée au Québec ? Il n'y a que le temps qui nous le dira. Par contre, entre-temps, quand arrive « le vers 18 heures », ils sont nombreux à être nerveux et à se demander comment réagir face au mouton noir de l'autre chaîne.

Aujourd'hui, les stratèges, les têtes penseuses des bulletins de nouvelles sont à l'étude du phénomène, cherchant la façon de contrer, de ravir ces trop nombreux milliers de foyers québécois vivant au rythme des humeurs de Jean-Luc Mongrain.



Gérard Therrien

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