| Le
choix des genres
Jean G. Chaput, 54 ans, artiste, financier,
banquier, selon.
De livreur et assistant-embaumeur à caissier,
directeur de banque et d’artistes.
Par Gérard Therrien
Une
salle impersonnelle que seul le brouhaha des conversations
réchauffe un peu. Le prochain conférencier
se fait attendre. Il vient nous entretenir de l’est
de Montréal. Cette tribune ne lui est accordée
qu’en raison de son implication dans le milieu,
puisque dans la vie il est banquier. Banquier d’un
ordre différent, mais banquier tout de même.
Claudiquant légèrement, il s’avance
au micro. Cheveux longs, il a l’air de tout, sauf
de ce que laisse présager son métier.
Le président de Pro-Est, organisme de concertation
pour l’est de Montréal, dont il est un
des fondateurs, vient s’adresser à nous.
Le murmure s’entête, l’homme parle
un peu. S’arrête. Pose les mains de chaque
côté du lutrin, jette un œil circulaire
à la salle et, d’une voix forte, il lance
: « Vous m’entendez ? Parce que moi, je
vous entends très bien ! » Comme s’il
avait soufflé les bougies, le silence enveloppe
la salle. Espiègle, il glisse un sourire sur
ses lèvres et entame son discours. Il nous raconte
l’Est comme on ne l’a jamais fait avant.
Jonglant avec un abécédaire imaginaire,
il nous décortique les dossiers de l’heure,
souligne au passage ceux qui méritent une attention
particulière et étale les autres : ceux
qui, au cours des prochaines années, retiendront
notre attention. L’homme a mobilisé les
troupes, son travail est fait, il quitte la scène.
Dans l’ombre, il revêt son rôle de
banquier pas ordinaire, saute au volant de sa Jaguar
et fonce vers d’autres défis… C’est
comme cela que j’ai fait la rencontre de Jean
G. Chaput ; c’était il y a de cela douze
ans.
Pour moi, il n’était qu’un financier
faisant une trouée dans le milieu communautaire
afin de positionner sa Caisse. Alors qu’en réalité,
c’était plutôt le contraire, c’était
le milieu qui utilisait son banquier. Chez Desjardins,
le banquier communautaire a souvent été
qualifié de marginal, non traditionnel…
C’est un 4 février de l’an 1950
que le fils de Mariette Jubinville et de Georges Chaput
a vu le jour dans un petit hôpital du quartier
Hochelaga-Maisonneuve. Avec lui arrivait sur l’île
la troisième génération de la lignée
car son grand-père Émile avait installé
ses pénates à Montréal en 1919.
« C’était même avant la
famille Blanchard. Mon grand-père a travaillé
aux Shops Angus », se plaît-il à
me raconter. La quatrième génération
est arrivée avec son fils Vincent. Dans la vingtaine,
celui-ci compte déjà un livre à
son actif et habite le quartier de son arrière-grand-père
et de son père. Jean G. partage ses jours avec
sa conjointe Manon Loyer, adjointe administrative et
artiste décoratrice d’intérieur
à ses heures.
Il est issu d’une famille de trois enfants (Lorraine
et Claude); il a fait son primaire à St-Jean-Baptiste-de-LaSalle,
son secondaire à St-Émile et son Cégep
à Maisonneuve. Quel genre d’adolescent
était-il : « Ordinaire. Comme les autres.
Bien que j’étais président de classe.
» Déjà à cet âge,
il avait le négoce facile. « On procédait
à des tirages. Nous vendions des billets de hockey…
le premier et le dernier but étaient payants…
on faisait tellement d’argent qu’à
la fin de l’année, il a fallu noliser des
autobus pour faire des sorties élèves
et professeurs afin de pouvoir dépenser tout
notre pactole. »
Comme tout bon étudiant, il a fait plusieurs
petits boulots, bien que certains sortaient de l’ordinaire
: « J’ai fait la livraison à
bicyclette pour l’épicerie Raymond, angle
Valois et Rouen. J’ai été laveur
de corbillards, porteur de cercueils pour les Salons
funéraires Rajotte de la rue Hochelaga. J’ai
aussi été assistant-embaumeur, j’aidais
Monsieur Théorêt. J’ai été
projectionniste pour le Centre Immaculée-Conception.
J’ai enseigné le karaté et sévi
comme doorman ! »
Arrivé au Cégep de Maisonneuve, il a
de l’intérêt pour tout : «
Je me souviens que lors d’une grève des
étudiants au cégep, Louise Harel et Gilles
Duceppe, membres de l’Union générale
des étudiants du Québec, étaient
venus prendre la parole devant nous. » Avant-gardiste,
il a fondé la première Caisse populaire
en milieu collégial au Québec.
Son histoire avec le mouvement Desjardins remonte à
loin. « Mon père a été
fondateur d’une Caisse populaire, c’était
en 1951. » Pendant son cégep, il commençait
déjà à œuvrer pour Desjardins,
ne sachant pas qu’un jour il y ferait carrière
: « …je me souviens, du temps où,
concierge à la Caisse populaire Ste-Jeanne-d’Arc
sur la rue Rouen, je lisais la revue Desjardins ; je
m’intéressais à tout ce qui touchait
le mouvement coopératif. » Dès
son jeune âge, il côtoie les plus grands
chez Desjardins. Il a fait ses classes à la Caisse
populaire de Ste-Thérèse. En 1973, on
le retrouve à la vice-présidence des 40
caisses de l’est de Montréal. En 1980,
il se fait élire à titre de dirigeant
de la Caisse populaire de Maisonneuve. Il est certes
élu, mais nullement de la façon à
laquelle on aurait pu s’attendre : «
J’ai été élu le soir même
de l’assemblée générale.
J’ai pris la parole et j’ai demandé
aux gens présents de voter pour moi… »
L’année suivante, il devient directeur
adjoint puis, de fil en aiguille, on le retrouve plus
tard directeur général de la Caisse. Entre-temps,
il aura siégé à l’Union régionale,
puis à la Fédération.
C’est donc à Ste-Thérèse
qu’il aura à la fois appris son métier
et développé les habiletés qui
le rapprocheront du monde culturel. « J’ai
été à une époque de ma vie
maître d’hôtel chez Achille…
» Mais ce n’est pas cela qui l’aura
amené à s’intéresser au monde
du show-business. Il raconte les spectacles de Philippe
Clay, Claude Léveillée à la Comédie
canadienne, Colette Renard ou Jacques Brel. «
J’ai vu des centaines de spectacles. Je me rappelle
aussi celui de Maurice Chevalier à l’Autostade
! »
« Dans ma famille, il y avait ma mère
qui aimait la musique et mon père qui faisait
du piano. » Je me souviens, lors d’une
autre conversation, l’avoir entendu dire : «
… j’aurais aimé jouer du piano. »
C’est lors de son passage à la Caisse populaire
Ste-Jeanne-d’Arc qu’émergeront ses
intérêts artistiques. Pour cette caisse,
il produira des spectacles afin de souligner son 15e
anniversaire. « Je vendais des billets. J’ai
produit Tex Lecor, Louise Forestier, Gilles Valiquette,
Julie Arel… »
Entre temps, Foglia, de La Presse, lui consacre sa
demi-page du mardi en titrant son article d’un
« Connaissez-vous Jean-Guy ? » Il raconte
l’histoire d’un banquier non traditionnel
qui se balade en Jaguar, produit des spectacles et finance
les artistes tout autant que les ménages d’Hochelaga-Maisonneuve.
C’est à cette période qu’en
plus de consacrer son temps à la Caisse populaire,
il accepte la présidence de la radio communautaire
CIBL; il y restera pendant une dizaine d’années.
« Je me rappelle les avoir financés
en prenant leur antenne en garantie (laquelle était
localisée sur le toit des pyramides olympiques
à l’époque !) ». On le
verra aussi joindre les rangs du conseil d’administration
de la Nouvelle Compagnie Théâtrale, mieux
connue sous le nom du Théâtre Denise-Pelletier
où elle présente ses pièces. Il
leur aura accordé leur premier financement après
leur arrivée dans l’Est.
Plusieurs choses font qu’il devient banquier
des artistes. Premièrement, le fait de monter
des spectacles le rapproche du milieu, puis il y a CIBL
où il fait la rencontre de plusieurs futures
personnalités, dont Guy A. Lepage. Arrivent alors
les Alain Simard et André Ménard suivis
de Spectra. « Je deviens connu, les gens viennent
me voir, j’ai fait des affaires avec Plume, Michel
Rivard, Jean Leloup, Mireille Deyglun. J’étais
devenu la banque des artistes… »
Près des artistes, il n’abandonne pas
pour autant la communauté d’Hochelaga-Maisonneuve.
Les gens viennent le voir à la Caisse. «
Une dame est venue me voir un vendredi après-midi.
Une mère accompagnée de ses cinq enfants,
elle était sur l’aide sociale… J’ai
mis son compte à découvert de cinq cents
dollars. Elle s’est acheté une piscine.
Il faisait si chaud ! Comment pouvais-je faire autrement,
je quittais mon bureau climatisé pour me retrouver
dans ma voiture climatisée, puis dans ma maison
climatisée… »
« Je suis toujours demeuré «
groundé », près du vrai monde. Je
travaillais à mes conseils d’administration
dans les grandes tours à bureaux et, le soir,
je sortais pour aller m’asseoir à CIBL.
Je restais connecté à la réalité
en prenant place sur une chaise de bois brinquebalante
qui me pinçait les fesses. »
L’artiste banquier, aussi gérant du groupe
Rebound, collabore à la mise en place de certains
spectacles. « Luc Phaneuf m’avait appelé
pour lui donner un coup de main, il m’avait nommé
directeur du spectacle Yesterday les Beatles. »
Il a également été de la mise en
place de Elvis Story. « On m’a nommé
producteur délégué, je participais
à tout. Au cours des auditions, j’ai été
de ceux qui ont embauché Martin Fontaine. Au
cours des trois premières années, j’ai
été vendre le show en Europe, j’ai
fait de la télé… Quand Phaneuf a
vendu, on m’a laissé partir. Ensuite, j’ai
fait Les fous du rock and roll un, suivi du spectacle
rock and roll deux. J’ai été nommé
directeur artistique et je l’ai vendu au Casino
de Montréal et jusqu’en France, notamment
à Bordeaux. On devait faire 40 représentations,
on en a fait 120 ! »
Pendant qu’il se commettait dans le milieu artistique,
on le voyait en même temps à la présidence
de Pro-Est et on l’a vu s’impliquer dans
Coup de cœur francophone. Il a également
fondé Plasti-services, le Croissant de l’Est
et il a mis sur pied le CIBIM. Il a tantôt siégé
au conseil d’administration du Port de Montréal,
nommé par le gouvernement du Québec, il
a ensuite été nommé au Comité
de transition de Montréal par Lucien Bouchard.
Et tout dernièrement, le gouvernement du Québec
le nommait président de la Société
de développement des entreprises culturelles
du Québec (SODEC).
Suite à sa nomination, je lui ai demandé
quelles étaient ses intentions, qu’est-ce
qu’il changerait, améliorerait ? «
Une minute, donne-moi quelques jours, je ne sais même
pas où sont mes bureaux… » Duquel
parlait-il : Montréal, Québec ou Paris
?
On connaît le mandat de la SODEC, ce bras financier
relevant de la ministre de la Culture, destiné
aux artistes et, en ce sens, l’artiste banquier
saura tout aussi bien comprendre les contraintes culturelles
du Québec que celles de l’artiste. Il sera
à même, avec son expérience de la
finance et du spectacle, de faire preuve d’une
ingéniosité qui ne pourra qu’être
bénéfique au milieu.
Austérité économique, finance,
philanthropie, âme d’artiste, ingéniosité,
vous mélangez le tout et vous vous retrouvez
avec le choix des genres que l’on appelle bien
souvent Jean G. !
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