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Paru dans L'Édition du mois de
octobre 2004

Le choix des genres

Jean G. Chaput, 54 ans, artiste, financier, banquier, selon.
De livreur et assistant-embaumeur à caissier, directeur de banque et d’artistes.

Par Gérard Therrien

Une salle impersonnelle que seul le brouhaha des conversations réchauffe un peu. Le prochain conférencier se fait attendre. Il vient nous entretenir de l’est de Montréal. Cette tribune ne lui est accordée qu’en raison de son implication dans le milieu, puisque dans la vie il est banquier. Banquier d’un ordre différent, mais banquier tout de même.

Claudiquant légèrement, il s’avance au micro. Cheveux longs, il a l’air de tout, sauf de ce que laisse présager son métier. Le président de Pro-Est, organisme de concertation pour l’est de Montréal, dont il est un des fondateurs, vient s’adresser à nous. Le murmure s’entête, l’homme parle un peu. S’arrête. Pose les mains de chaque côté du lutrin, jette un œil circulaire à la salle et, d’une voix forte, il lance : « Vous m’entendez ? Parce que moi, je vous entends très bien ! » Comme s’il avait soufflé les bougies, le silence enveloppe la salle. Espiègle, il glisse un sourire sur ses lèvres et entame son discours. Il nous raconte l’Est comme on ne l’a jamais fait avant. Jonglant avec un abécédaire imaginaire, il nous décortique les dossiers de l’heure, souligne au passage ceux qui méritent une attention particulière et étale les autres : ceux qui, au cours des prochaines années, retiendront notre attention. L’homme a mobilisé les troupes, son travail est fait, il quitte la scène. Dans l’ombre, il revêt son rôle de banquier pas ordinaire, saute au volant de sa Jaguar et fonce vers d’autres défis… C’est comme cela que j’ai fait la rencontre de Jean G. Chaput ; c’était il y a de cela douze ans.

Pour moi, il n’était qu’un financier faisant une trouée dans le milieu communautaire afin de positionner sa Caisse. Alors qu’en réalité, c’était plutôt le contraire, c’était le milieu qui utilisait son banquier. Chez Desjardins, le banquier communautaire a souvent été qualifié de marginal, non traditionnel…

C’est un 4 février de l’an 1950 que le fils de Mariette Jubinville et de Georges Chaput a vu le jour dans un petit hôpital du quartier Hochelaga-Maisonneuve. Avec lui arrivait sur l’île la troisième génération de la lignée car son grand-père Émile avait installé ses pénates à Montréal en 1919. « C’était même avant la famille Blanchard. Mon grand-père a travaillé aux Shops Angus », se plaît-il à me raconter. La quatrième génération est arrivée avec son fils Vincent. Dans la vingtaine, celui-ci compte déjà un livre à son actif et habite le quartier de son arrière-grand-père et de son père. Jean G. partage ses jours avec sa conjointe Manon Loyer, adjointe administrative et artiste décoratrice d’intérieur à ses heures.

Il est issu d’une famille de trois enfants (Lorraine et Claude); il a fait son primaire à St-Jean-Baptiste-de-LaSalle, son secondaire à St-Émile et son Cégep à Maisonneuve. Quel genre d’adolescent était-il : « Ordinaire. Comme les autres. Bien que j’étais président de classe. » Déjà à cet âge, il avait le négoce facile. « On procédait à des tirages. Nous vendions des billets de hockey… le premier et le dernier but étaient payants… on faisait tellement d’argent qu’à la fin de l’année, il a fallu noliser des autobus pour faire des sorties élèves et professeurs afin de pouvoir dépenser tout notre pactole. »

Comme tout bon étudiant, il a fait plusieurs petits boulots, bien que certains sortaient de l’ordinaire : « J’ai fait la livraison à bicyclette pour l’épicerie Raymond, angle Valois et Rouen. J’ai été laveur de corbillards, porteur de cercueils pour les Salons funéraires Rajotte de la rue Hochelaga. J’ai aussi été assistant-embaumeur, j’aidais Monsieur Théorêt. J’ai été projectionniste pour le Centre Immaculée-Conception. J’ai enseigné le karaté et sévi comme doorman ! »

Arrivé au Cégep de Maisonneuve, il a de l’intérêt pour tout : « Je me souviens que lors d’une grève des étudiants au cégep, Louise Harel et Gilles Duceppe, membres de l’Union générale des étudiants du Québec, étaient venus prendre la parole devant nous. » Avant-gardiste, il a fondé la première Caisse populaire en milieu collégial au Québec.

Son histoire avec le mouvement Desjardins remonte à loin. « Mon père a été fondateur d’une Caisse populaire, c’était en 1951. » Pendant son cégep, il commençait déjà à œuvrer pour Desjardins, ne sachant pas qu’un jour il y ferait carrière : « …je me souviens, du temps où, concierge à la Caisse populaire Ste-Jeanne-d’Arc sur la rue Rouen, je lisais la revue Desjardins ; je m’intéressais à tout ce qui touchait le mouvement coopératif. » Dès son jeune âge, il côtoie les plus grands chez Desjardins. Il a fait ses classes à la Caisse populaire de Ste-Thérèse. En 1973, on le retrouve à la vice-présidence des 40 caisses de l’est de Montréal. En 1980, il se fait élire à titre de dirigeant de la Caisse populaire de Maisonneuve. Il est certes élu, mais nullement de la façon à laquelle on aurait pu s’attendre : « J’ai été élu le soir même de l’assemblée générale. J’ai pris la parole et j’ai demandé aux gens présents de voter pour moi… » L’année suivante, il devient directeur adjoint puis, de fil en aiguille, on le retrouve plus tard directeur général de la Caisse. Entre-temps, il aura siégé à l’Union régionale, puis à la Fédération.

C’est donc à Ste-Thérèse qu’il aura à la fois appris son métier et développé les habiletés qui le rapprocheront du monde culturel. « J’ai été à une époque de ma vie maître d’hôtel chez Achille… » Mais ce n’est pas cela qui l’aura amené à s’intéresser au monde du show-business. Il raconte les spectacles de Philippe Clay, Claude Léveillée à la Comédie canadienne, Colette Renard ou Jacques Brel. « J’ai vu des centaines de spectacles. Je me rappelle aussi celui de Maurice Chevalier à l’Autostade ! »

« Dans ma famille, il y avait ma mère qui aimait la musique et mon père qui faisait du piano. » Je me souviens, lors d’une autre conversation, l’avoir entendu dire : « … j’aurais aimé jouer du piano. » C’est lors de son passage à la Caisse populaire Ste-Jeanne-d’Arc qu’émergeront ses intérêts artistiques. Pour cette caisse, il produira des spectacles afin de souligner son 15e anniversaire. « Je vendais des billets. J’ai produit Tex Lecor, Louise Forestier, Gilles Valiquette, Julie Arel… »

Entre temps, Foglia, de La Presse, lui consacre sa demi-page du mardi en titrant son article d’un « Connaissez-vous Jean-Guy ? » Il raconte l’histoire d’un banquier non traditionnel qui se balade en Jaguar, produit des spectacles et finance les artistes tout autant que les ménages d’Hochelaga-Maisonneuve.

C’est à cette période qu’en plus de consacrer son temps à la Caisse populaire, il accepte la présidence de la radio communautaire CIBL; il y restera pendant une dizaine d’années. « Je me rappelle les avoir financés en prenant leur antenne en garantie (laquelle était localisée sur le toit des pyramides olympiques à l’époque !) ». On le verra aussi joindre les rangs du conseil d’administration de la Nouvelle Compagnie Théâtrale, mieux connue sous le nom du Théâtre Denise-Pelletier où elle présente ses pièces. Il leur aura accordé leur premier financement après leur arrivée dans l’Est.

Plusieurs choses font qu’il devient banquier des artistes. Premièrement, le fait de monter des spectacles le rapproche du milieu, puis il y a CIBL où il fait la rencontre de plusieurs futures personnalités, dont Guy A. Lepage. Arrivent alors les Alain Simard et André Ménard suivis de Spectra. « Je deviens connu, les gens viennent me voir, j’ai fait des affaires avec Plume, Michel Rivard, Jean Leloup, Mireille Deyglun. J’étais devenu la banque des artistes… »

Près des artistes, il n’abandonne pas pour autant la communauté d’Hochelaga-Maisonneuve. Les gens viennent le voir à la Caisse. « Une dame est venue me voir un vendredi après-midi. Une mère accompagnée de ses cinq enfants, elle était sur l’aide sociale… J’ai mis son compte à découvert de cinq cents dollars. Elle s’est acheté une piscine. Il faisait si chaud ! Comment pouvais-je faire autrement, je quittais mon bureau climatisé pour me retrouver dans ma voiture climatisée, puis dans ma maison climatisée… »

« Je suis toujours demeuré « groundé », près du vrai monde. Je travaillais à mes conseils d’administration dans les grandes tours à bureaux et, le soir, je sortais pour aller m’asseoir à CIBL. Je restais connecté à la réalité en prenant place sur une chaise de bois brinquebalante qui me pinçait les fesses. »

L’artiste banquier, aussi gérant du groupe Rebound, collabore à la mise en place de certains spectacles. « Luc Phaneuf m’avait appelé pour lui donner un coup de main, il m’avait nommé directeur du spectacle Yesterday les Beatles. » Il a également été de la mise en place de Elvis Story. « On m’a nommé producteur délégué, je participais à tout. Au cours des auditions, j’ai été de ceux qui ont embauché Martin Fontaine. Au cours des trois premières années, j’ai été vendre le show en Europe, j’ai fait de la télé… Quand Phaneuf a vendu, on m’a laissé partir. Ensuite, j’ai fait Les fous du rock and roll un, suivi du spectacle rock and roll deux. J’ai été nommé directeur artistique et je l’ai vendu au Casino de Montréal et jusqu’en France, notamment à Bordeaux. On devait faire 40 représentations, on en a fait 120 ! »

Pendant qu’il se commettait dans le milieu artistique, on le voyait en même temps à la présidence de Pro-Est et on l’a vu s’impliquer dans Coup de cœur francophone. Il a également fondé Plasti-services, le Croissant de l’Est et il a mis sur pied le CIBIM. Il a tantôt siégé au conseil d’administration du Port de Montréal, nommé par le gouvernement du Québec, il a ensuite été nommé au Comité de transition de Montréal par Lucien Bouchard. Et tout dernièrement, le gouvernement du Québec le nommait président de la Société de développement des entreprises culturelles du Québec (SODEC).

Suite à sa nomination, je lui ai demandé quelles étaient ses intentions, qu’est-ce qu’il changerait, améliorerait ? « Une minute, donne-moi quelques jours, je ne sais même pas où sont mes bureaux… » Duquel parlait-il : Montréal, Québec ou Paris ?

On connaît le mandat de la SODEC, ce bras financier relevant de la ministre de la Culture, destiné aux artistes et, en ce sens, l’artiste banquier saura tout aussi bien comprendre les contraintes culturelles du Québec que celles de l’artiste. Il sera à même, avec son expérience de la finance et du spectacle, de faire preuve d’une ingéniosité qui ne pourra qu’être bénéfique au milieu.

Austérité économique, finance, philanthropie, âme d’artiste, ingéniosité, vous mélangez le tout et vous vous retrouvez avec le choix des genres que l’on appelle bien souvent Jean G. !



Gérard Therrien

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CUVÉE 2009