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Paru dans L'Édition du mois de
octobre 2002
Line Beauchamp, 39 ans. députée de Sauvé.

De professeur de violon à la députation, il y a tout un monde qu'elle a traversé.

Le meilleur reste à venir

Par Gérard Therrien

1963 Naissance : 24 février

1972 Voyage avec toute la famille à Haïti

1987 Fondation d'Info-croissance

1988 Décès de mon père

1991 Direction générale de CIBL-FM

1997 Début de ma relation sentimentale avec Pierre Bibeau

1998 Rencontre de Jean Charest

1998 Élection à titre de députée de Sauvé

Il est sept heures vingt, il fait très beau, l'automne peine à montrer le bout de son nez, l'été s'accroche, indifférent. J'attends la députée du comté de Sauvé, on s'est donné rendez-vous à la demie, elle ne saurait tarder. Je suis au restaurant Cora de Montréal-Nord .

Ponctuelle, elle arrive, jolie, vêtue d'un tailleur pâle, doux rouge aux lèvres, discrètement maquillée et arborant son éternel sourire. La connaissant depuis plus de dix ans, involontairement la comparaison se glisse à mon esprit, m'apparaît alors l'image d'elle au temps où elle était directrice générale de la radio communautaire CIBL. Incroyable transformation, songeai-je, ce qu'elle a pu changer au cours de cette dernière décennie!

À quelques mois de la quarantaine, la fille de Gilles Beauchamp est née à Valleyfield et a grandi à Saint-Timothée, anciennement Pointe-aux-Érables, petit village près de Beauharnois. Une famille comme les autres : père commerçant à son compte, mère à la maison élevant sa progéniture, trois garçons, trois filles dont Line, la petite dernière. Cadette, elle ne le restera que six ans, jusqu'au moment où Florence Paquette, sa mère, décide d'adopter : une fille. Aujourd'hui, un des garçons oeuvre à l'immigration alors qu'un autre est comptable et que le troisième est professeur de mathématiques; du côté des filles une enseigne aussi les maths, l'autre la théologie et la dernière est en Afrique participant à un programme de prévention du sida: elle est sexologue.

Une enfant sage ?, « Oui, j'ai eu une enfance heureuse. Sage je l'ai été jusqu'à mon troisième secondaire, c'est là que j'ai eu mon premier chum... » Rien ne laissait entendre qu'elle prendrait la politique pour profession. « Non, rien, je n'avais jamais fait de projection à cet effet. Au cours de ma vie, ce sont plutôt les gens qui me côtoyaient, mes amis, des gens que je rencontrais qui me disaient que j'étais faite pour aller en politique. Je me souviens de l'ancienne mairesse de Valleyfield, madame Trépanier, une femme à l'époque où il y en avait très peu, que je rencontre et qui regarde ma mère en lui disant : « Elle devrait faire de la politique un jour », j'étais au Cegep à l'époque. »

Toujours parmi les premiers de classe, elle a même fait partie de ces jeunes bollés que l'on retrouvait à l'émission Génies en herbe : « J'ai fait partie d'une équipe, nous avons été à la télévision et on s'est mis à gagner, on s'est rendus jusqu'à la finale nationale qui se tenait à Ottawa. »

Curieuse. Elle m'avoue avoir songé à faire carrière dans la publicité ou le journalisme : « J'ai toujours cherché à comprendre ce qui motivait les gens, les foules... » Pour comprendre, toujours à la recherche de ce qui motive l'humain, elle a finalement opté pour la psychologie. Elle a obtenu son baccalauréat, spécialisé en psychologie, de l'Université de Montréal en 1985. Son intention était de poursuivre jusqu'à la maîtrise mais quelque chose l'a détournée de son intention : « Non je ne l'ai pas fait bien que j'aie été boursière au niveau maîtrise. C'est que le sujet de recherche pour lequel j'ai obtenu des bourses était: Approche éthique et épistémologique de la psychologie industrielle. Au cours de mes études pour mon bac, j'ai fait tous les cours en psychologie industrielle et organisationnelle, c'est quelque chose qui m'a toujours intéressée que le phénomène des groupes. On a jugé mon sujet trop théorique, pas un prof ne voulait m'encadrer là-dedans, parce qu'ils jugeaient cela trop « flyé » Une des meilleures boursières, sans professeur, sans encadrement pour sa thèse, la directrice du département lui conseille un autre sujet de thèse : « On me proposait d'évaluer l'impact psychologique d'un diagnostic d'invalidité chez les travailleurs cardiaques. Mais quand ce n'est pas toi qui choisis... »

Femme d'idées
Réfléchie. Entre les questions et les réponsables, elle laisse toujours s'écouler le temps nécessaire au pendule pour grignoter quelques secondes. Elle pèse, soupèse et repèse ses propos avant de les glisser dans la conversation. Elle ne dit ni ne fait rien à la légère. Toutes les personnes avec qui j'ai communiqué, afin d'en apprendre un peu plus sur elle, ont été unanimes pour reconnaître la pertinence de ses propos.

Elle a toujours su défendre ses idées : « Je pense que ce que je dois à mes parents c'est la qualité de l'information qui circulait à la maison. Trois journaux entraient à la maison tous les jours. Je me souviens, un samedi, avoir lu La Presse en totalité, d'un couvert à l'autre, je m'étais donné cela comme défi, cela m'avait pris la journée entière, je me rappelle même avoir lu l'article écrit par le vétérinaire ! Dès le matin on écoutait la radio, l'information, les nouvelles, cela m'a donné une ouverture d'esprit et a éveillé ma curiosité.

Chez nous il n'y a jamais eu de débat que je qualifierais de sectaire, personne ne prêchait même si mon père était... disons nationaliste et ma mère fédéraliste convaincue. Je me souviens des conversations autour de la table lors du référendum de 1980 où je n'avais pas le droit de vote.»

La petite fille sage a participé à l'organisation de quelques manifestations au cours de son université. Elle a fait partie de celles qui ont déclenché une grève : « Aujourd'hui, je ne suis pas certaine d'avoir bien compris tous les enjeux à l'époque. Oui, j'ai fait cela, j'ai sorti des étudiants de certaines classes, je me rappelle même avoir chanté des chansons, apprises au temps où j'avais été monitrice dans des camps de vacances, dans certaines classes afin que l'on ne puisse donner les cours. On revendiquait afin d'initier un processus d'évaluation des professeurs. On avait préparé un questionnaire que l'on avait expédié dans toutes les classes de l'université, on voulait que ce questionnaire soit versé au dossier du professeur.» L'histoire ne dit pas ce qui est advenu de cettte revendication.

Au cours de ses études, elle arrondissait ses fins de mois en retournant à la maison les fins de semaine. « Dans ce temps-là, on travaillait fort, j'avais trois petits boulots. Je retournais enseigner le violon le vendredi soir et le samedi à Valleyfield, j'étais assistante de recherche tout en faisant mon bac, dans certains cours de l 'université où il y avait des laboratoires de recherche et j'avais un contrat avec la Société d'assurance automobile du Québec. Je regarde cela aujourd'hui et je me demande comment je faisais pour faire tout cela, vraiment... comment je faisais, parce que je n'étais plus la jeune fille sage, on sortait ! J'ai bien connu le Café Campus, » lâche-t-elle en souriant.

Le vrai marché du travail
Elle affirme au cours de notre entretien son intérêt porté pour la motivation des groupes, et c'est ainsi qu'on la retrouve à Option consommateur, « Comme travail d'été j'ai commencé à travailler pour Option consommateur qui s'appelait à l'époque Acef-Centre, l'entreprise s'occupait de croissance personnelle. À l'été 1987, l'Ordre des psychologues mène une enquête, et je peux dire que j'ai vraiment joué à l'espion cet été-là, dans le sens où on s'inscrivait à des cours de croissance personnelle. On assistait à la formation et à la fin de chaque journée on remplissait une grille d'observation que l'on complétait avec ce que l'on retrouvait dans ces centres de croissance personnelle. »

Son travail d'été se fond en un emploi permanent. « On me demande à la fin de l'été si cela m'intéresse de rester pour mettre en place un service que l'on appellerait Info-croissance. Le service avait deux volets : un d'information et de soutien au public et un autre de recherche. On a continué à faire des enquêtes terrain, on avait une ligne 1-800 où les gens de partout au Québec pouvaient appeler et s'informer sur n'importe quel centre de croissance personnelle. On avait certaines grilles, on voulait outiller les gens dans ce domaine de la psychothérapie et de la croissance personnelle, il y a eu un boom exceptionnel quand le 17 octobre 1987, après avoir mis cela en place, la conférence de presse a connu un grand succès. »

C'est ainsi que le premier appel de l'année 1988 provient de Pierre Foglia de La Presse, « Je me souviens, on était le 4 janvier, le téléphone sonne, c'est Pierre Foglia, il me dit: j'ai vu votre lancement et cela m'intéresse de faire quelque chose là-dessus, est-ce que l'on peut se rencontrer ? »

Au fil de la rencontre, il l'a regardée dans les yeux et lui a dit « Toi, je te crois ! » Huit jours de suite, huit articles en rafale sur les « Manipulateurs d'âmes » avaient pris place dans La Presse. « Deux de ses articles mentionnaient notre nom à titre de collaborateur. Dès cet instant, cela a été l'avalanche, un déluge d'appels. »

CIBL, la période radio
Elle avait de l'expérience à la radio. Déjà, depuis quelques années, elle participait avec sa sœur Suzanne à une émission de minuit à deux heures du matin, ensuite elle eut sa propre émission le samedi matin.

« J'étais bonne comme animatrice. Je faisais le magazine du samedi matin toujours à titre bénévole. » Suite à l'entêtement du président de l'époque, Jean-Guy Chaput, elle a fini par accepter la direction générale de la station communautaire, c'était en 1991 : « Jean-Guy peut dire que cela m'a pris un an avant de me décider à prendre la direction générale de CIBL, mais je lâchais un emploi rémunéré pour accepter le défi de relever la station qui était alors déficitaire de 85 000 $. J'ai dû attendre trois mois avant de toucher mon salaire, la station ne pouvait pas me payer, les appels que je recevais étaient de créanciers la plupart du temps.

J'ai été très fière de CIBL, la « gang » était le fun, c'est tellement beau le bénévolat, l'engagement de ces gens qui ont une passion comme celle-là, cela ne se retrouve qu'en politique. » Elle quittera CIBL en 1993, pour devenir directrice générale de Pro-Est, la société de promotion et de concertation socio-économique de l'Est de Montréal.

La période concertation
Pro-Est, elle y restera six ans : « Le défi personnel était que je n'y connaissais rien. Quand je suis arrivée à Pro-Est, pour moi, Ville d'Anjou c'était les Galeries d'Anjou. Il y avait toute la réalité politique des villes de banlieue sur le territoire de l'île de Montréal, les problématiques de

transport, d'environnement, ou celle de soutenir les entreprises qui avaient des projets industriels, le plus sincèrement du monde, je n'y connaissais rien. Ce qui a fait en sorte que les deux premiers mois à Pro-Est, je me disais : tu t'es trompée. Cela a été des mois pareils à l'image du canard qui pédale sous l'eau... Ce que j'ai pu pédaler ! »

Début en politique
Quand elle a décidé d'entrer dans l'arène politique provinciale, les réactions ont été vives dans le milieu. Non parce qu'elle choisissait la politique mais plutôt à cause du parti pour lequel elle optait. Certains l'ont accusée d'opportunisme à cause de son profil qui la positionnait plus à gauche, on la voyait plus près du PQ que du PLQ. Il y en eut d'autres pour s'en prendre à Pierre, l'élu de son cœur depuis un peu plus d'une année à cette époque. Pierre Bibeau, on le sait, a toujours été un inconditionnel du Parti libéral, on voyait Pierre un peu comme le voleur venu la ravir au Parti québécois. « Pierre n'a rien à voir là-dedans, au contraire, je crois que c'est moi, de par ma décision, qui l'ai replongé en politique active... »

Le ferment politique s'est forgé au cours de sa dernière année, elle se sentait prise dans un cul de sac à Pro-Est. « Avec la multiplication des structures à Montréal, moralement je me disais que le monde tournait à l'envers, il fallait dérouler le tapis rouge, on se bataillait à coups de subventions pour attirer les entreprises dans l'Est, je me demandais si cela avait encore sa raison d'être, je me suis dit: si vraiment je veux aider l'Est, ce n'est pas avec ce que je suis en train de faire. »

C'est à ce moment qu'ont lieu les élections municipales, trois fois le téléphone sonne, tous la veulent dans leur équipe, « Peu importe le parti qui t'appelle, tu prends toujours le temps de réfléchir, tu y penses... » Elle n'a pas été attirée par la politique municipale. La vie lui réservait une arène plus grande.

C'est au temps où elle oeuvrait à Pro-Est et qu'elle a rencontré Jean Charest que tout s'est enclenché. C'était quelques jours avant que celui-ci ne donne sa conférence devant les gens d'affaires à la Chambre de commerce de l'Est de l'île. On lui avait demandé de tenir une rencontre avec lui afin de l'informer des principaux enjeux de développement dans l'Est de l'île. Elle avait précédemment fait la même chose avec Jean-Francois Lisée avant la conférence de Lucien Bouchard, sauf qu'avec Jean Charest cela a pris la forme d'un face à face. « À Pro-Est, j'avais déjà l'impression de me retrouver dans un cul-de-sac à cause de toutes ces nouvelles structures. Quand j'ai rencontré Jean Charest, j'étais devant un homme qui écoutait, cela m'a beaucoup surprise... »

Quelques semaines plus tard le téléphone sonne à nouveau. Jean Charest lui offre de faire campagne pour le Parti libéral du Québec. « Faire le saut en politique c'est passer du statut d'influenceur à celui de décideur. Je pense que j'étais rendue là. J'ai fait une réflexion qui a été ardue, cela a été une grosse décision. Je savais que ma décision prise, je quitterais Pro-Est dès cet instant. Je n'attendrais pas de savoir si je l'emporterais ou pas, il était inconcevable pour moi de me porter candidate pour un parti et d'occuper un poste de concertation. » Ce n'est qu'après plusieurs heures de lecture sur le programme du parti qu'elle se décide à faire le saut, « Je retrouvais mes valeurs au sein du Parti libéral : prospérité économique et justice sociale, je me reconnaissais là-dedans, c'était ce dans quoi je tenais à m'engager. »

Elle se dit confiante, « ... et je demeure convaincue, encore aujourd'hui, que même dans l'opposition, avec un caucus d'une cinquantaine de personnes, je peux faire plus pour Montréal-Nord et pour l'Est de l'île de Montréal que si j'étais restée à Pro-Est. »

La femme et le comté
Une femme de plus en politique au Québec ? « Il n'y a pas assez de femmes en politique, je dirais que c'est là un secteur où il y a encore des pas à accomplir pour les femmes. L'idéal serait que le nombre de femmes reflète la composition de la société, et dans ce sens-là, je suis plus optimiste qu'avant, je pense que c'est une réalité qui va rejoindre la politique, on a qu'à regarder nos universités où l'on retrouve près de six filles sur dix étudiants, je crois qu'il y a là quelque chose d'inéluctable. »

Dès le lendemain de son élection, en novembre 1998, elle cherchait déjà l'endroit idéal sur son nouveau territoire pour installer ses pénates. Elle désirait vivre parmi ses électeurs. De par son cheminement, de par son profil de carrière, on voit bien que la porte-parole de l'Opposition officielle en matière de culture et communications possède un profil communautaire. Elle a toujours été plus près de l'individu que de toute autre chose. Nul doute que son semblable demeure sa préoccupation première.

Montréal-Nord, avec ses 80 000 personnes, dont près de 23 % sont des immigrants, nous amène au questionnement suivant : ce profil démographique est-il le reflet du Québec de demain ? « On ne dit pas assez que la jeunesse au Québec provient bien souvent de la famille immigrante. » Depuis quatre ans, elle ne compte pas ses heures et participe pleinement à l'amélioration de la vie dans son comté.

« À Montréal-Nord, il y a tellement à faire, j'ai presque 50 % des enfants qui vivent sous le seuil de la pauvreté. J'ai un taux de décrochage effarant; je remarque que plus de 50 % des familles déménagent tous les cinq ans. Mon plus grand défi aujourd'hui c'est d'amener des projets structurants à Montréal-Nord, des projets qui amélioreront le sort de tous. »

Dans dix ans, Line Beauchamp aura accompli quoi ? « J'espère sincèrement que mes meilleurs faits d'armes sont à venir. J'aimerais pouvoir dire que j'ai changé quelque chose à Montréal-Nord, pas toute seule, avec les gens, avec d'autres... Le défi est immense, mais j'aime penser qu'ensemble on aurait augmenté le niveau et la qualité de vie à Montréal-Nord. »



Gérard Therrien

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