| Line
Beauchamp, 39 ans. députée de
Sauvé.
De professeur de violon à la députation, il
y a tout un monde qu'elle a traversé.
Le meilleur reste à
venir
Par Gérard Therrien
1963 Naissance
: 24 février
1972 Voyage avec toute la famille à
Haïti
1987 Fondation d'Info-croissance
1988 Décès de mon père
1991 Direction générale de
CIBL-FM
1997 Début de ma relation sentimentale
avec Pierre Bibeau
1998 Rencontre de Jean Charest
1998 Élection à titre de députée
de Sauvé
Il est sept heures vingt, il fait très
beau, l'automne peine à montrer le
bout de son nez, l'été s'accroche,
indifférent. J'attends la députée
du comté de Sauvé, on s'est
donné rendez-vous à la demie,
elle ne saurait tarder. Je suis au restaurant
Cora de Montréal-Nord .
Ponctuelle, elle arrive, jolie, vêtue
d'un tailleur pâle, doux rouge aux
lèvres, discrètement maquillée
et arborant
son éternel sourire. La connaissant
depuis plus de dix ans, involontairement
la comparaison se glisse à mon esprit,
m'apparaît alors l'image d'elle au
temps où elle était directrice
générale de la radio communautaire
CIBL. Incroyable transformation, songeai-je,
ce qu'elle a pu changer au cours de cette
dernière décennie!
À quelques mois de la quarantaine,
la fille de Gilles Beauchamp est née
à Valleyfield et a grandi à
Saint-Timothée, anciennement Pointe-aux-Érables,
petit village près de Beauharnois.
Une famille comme les autres : père
commerçant à son compte, mère
à la maison élevant sa progéniture,
trois garçons, trois filles dont
Line, la petite dernière. Cadette,
elle ne le restera que six ans, jusqu'au
moment où Florence Paquette, sa mère,
décide d'adopter : une fille. Aujourd'hui,
un des garçons oeuvre à l'immigration
alors qu'un autre est comptable et que le
troisième est professeur de mathématiques;
du côté des filles une enseigne
aussi les maths, l'autre la théologie
et la dernière est en Afrique participant
à un programme de prévention
du sida: elle est sexologue.
Une enfant sage ?, « Oui, j'ai
eu une enfance heureuse. Sage je l'ai été
jusqu'à mon troisième secondaire,
c'est là que j'ai eu mon premier
chum... » Rien ne laissait entendre
qu'elle prendrait la politique pour profession.
« Non, rien, je n'avais jamais fait
de projection à cet effet. Au cours
de ma vie, ce sont plutôt les gens
qui me côtoyaient, mes amis, des gens
que je rencontrais qui me disaient que j'étais
faite pour aller en politique. Je me souviens
de l'ancienne mairesse de Valleyfield, madame
Trépanier, une femme à l'époque
où il y en avait très peu,
que je rencontre et qui regarde ma mère
en lui disant : « Elle devrait faire
de la politique un jour », j'étais
au Cegep à l'époque. »
Toujours parmi les premiers de classe,
elle a même fait partie de ces jeunes
bollés que l'on retrouvait à
l'émission Génies en herbe
: « J'ai fait partie d'une équipe,
nous avons été à la
télévision et on s'est mis
à gagner, on s'est rendus jusqu'à
la finale nationale qui se tenait à
Ottawa. »
Curieuse. Elle m'avoue avoir songé
à faire carrière dans la publicité
ou le journalisme : « J'ai toujours
cherché à comprendre ce qui
motivait les gens, les foules... »
Pour comprendre, toujours à la recherche
de ce qui motive l'humain, elle a finalement
opté pour la psychologie. Elle a
obtenu son baccalauréat, spécialisé
en psychologie, de l'Université de
Montréal en 1985. Son intention était
de poursuivre jusqu'à la maîtrise
mais quelque chose l'a détournée
de son intention : « Non je ne
l'ai pas fait bien que j'aie été
boursière au niveau maîtrise.
C'est que le sujet de recherche pour lequel
j'ai obtenu des bourses était: Approche
éthique et épistémologique
de la psychologie industrielle. Au cours
de mes études pour mon bac, j'ai
fait tous les cours en psychologie industrielle
et organisationnelle, c'est quelque chose
qui m'a toujours intéressée
que le phénomène des groupes.
On a jugé mon sujet trop théorique,
pas un prof ne voulait m'encadrer là-dedans,
parce qu'ils jugeaient cela trop «
flyé » Une des meilleures boursières,
sans professeur, sans encadrement pour sa
thèse, la directrice du département
lui conseille un autre sujet de thèse
: « On me proposait d'évaluer
l'impact psychologique d'un diagnostic d'invalidité
chez les travailleurs cardiaques. Mais quand
ce n'est pas toi qui choisis... »
Femme d'idées
Réfléchie. Entre les questions
et les réponsables, elle laisse toujours
s'écouler le temps nécessaire
au pendule pour grignoter quelques secondes.
Elle pèse, soupèse et repèse
ses propos avant de les glisser dans la
conversation. Elle ne dit ni ne fait rien
à la légère. Toutes
les personnes avec qui j'ai communiqué,
afin d'en apprendre un peu plus sur elle,
ont été unanimes pour reconnaître
la pertinence de ses propos.
Elle a toujours su défendre ses
idées : « Je pense que ce
que je dois à mes parents c'est la
qualité de l'information qui circulait
à la maison. Trois journaux entraient
à la maison tous les jours. Je me
souviens, un samedi, avoir lu La Presse
en totalité, d'un couvert à
l'autre, je m'étais donné
cela comme défi, cela m'avait pris
la journée entière, je me
rappelle même avoir lu l'article écrit
par le vétérinaire ! Dès
le matin on écoutait la radio, l'information,
les nouvelles, cela m'a donné une
ouverture d'esprit et a éveillé
ma curiosité.
Chez nous il n'y a jamais eu de débat
que je qualifierais de sectaire, personne
ne prêchait même si mon père
était... disons nationaliste et ma
mère fédéraliste convaincue.
Je me souviens des conversations autour
de la table lors du référendum
de 1980 où je n'avais pas le droit
de vote.»
La petite fille sage a participé
à l'organisation de quelques manifestations
au cours de son université. Elle
a fait partie de celles qui ont déclenché
une grève : « Aujourd'hui,
je ne suis pas certaine d'avoir bien compris
tous les enjeux à l'époque.
Oui, j'ai fait cela, j'ai sorti des étudiants
de certaines classes, je me rappelle même
avoir chanté des chansons, apprises
au temps où j'avais été
monitrice dans des camps de vacances, dans
certaines classes afin que l'on ne puisse
donner les cours. On revendiquait afin d'initier
un processus d'évaluation des professeurs.
On avait préparé un questionnaire
que l'on avait expédié dans
toutes les classes de l'université,
on voulait que ce questionnaire soit versé
au dossier du professeur.» L'histoire
ne dit pas ce qui est advenu de cettte revendication.
Au cours de ses études, elle arrondissait
ses fins de mois en retournant à
la maison les fins de semaine. «
Dans ce temps-là, on travaillait
fort, j'avais trois petits boulots. Je retournais
enseigner le violon le vendredi soir et
le samedi à Valleyfield, j'étais
assistante de recherche tout en faisant
mon bac, dans certains cours de l 'université
où il y avait des laboratoires de
recherche et j'avais un contrat avec la
Société d'assurance automobile
du Québec. Je regarde cela aujourd'hui
et je me demande comment je faisais pour
faire tout cela, vraiment... comment je
faisais, parce que je n'étais plus
la jeune fille sage, on sortait ! J'ai bien
connu le Café Campus, »
lâche-t-elle en souriant.
Le vrai marché du travail
Elle affirme au cours de notre entretien
son intérêt porté pour
la motivation des groupes, et c'est ainsi
qu'on la retrouve à Option consommateur,
« Comme travail d'été
j'ai commencé à travailler
pour Option consommateur qui s'appelait
à l'époque Acef-Centre, l'entreprise
s'occupait de croissance personnelle. À
l'été 1987, l'Ordre des psychologues
mène une enquête, et je peux
dire que j'ai vraiment joué à
l'espion cet été-là,
dans le sens où on s'inscrivait à
des cours de croissance personnelle. On
assistait à la formation et à
la fin de chaque journée on remplissait
une grille d'observation que l'on complétait
avec ce que l'on retrouvait dans ces centres
de croissance personnelle. »
Son travail d'été se fond
en un emploi permanent. « On me
demande à la fin de l'été
si cela m'intéresse de rester pour
mettre en place un service que l'on appellerait
Info-croissance. Le service avait deux volets
: un d'information et de soutien au public
et un autre de recherche. On a continué
à faire des enquêtes terrain,
on avait une ligne 1-800 où les gens
de partout au Québec pouvaient appeler
et s'informer sur n'importe quel centre
de croissance personnelle. On avait certaines
grilles, on voulait outiller les gens dans
ce domaine de la psychothérapie et
de la croissance personnelle, il y a eu
un boom exceptionnel quand le 17 octobre
1987, après avoir mis cela en place,
la conférence de presse a connu un
grand succès. »
C'est ainsi que le premier appel de l'année
1988 provient de Pierre Foglia de La Presse,
« Je me souviens, on était
le 4 janvier, le téléphone
sonne, c'est Pierre Foglia, il me dit: j'ai
vu votre lancement et cela m'intéresse
de faire quelque chose là-dessus,
est-ce que l'on peut se rencontrer ? »
Au fil de la rencontre, il l'a regardée
dans les yeux et lui a dit « Toi,
je te crois ! » Huit jours de suite,
huit articles en rafale sur les « Manipulateurs
d'âmes » avaient pris place dans
La Presse. « Deux de ses articles
mentionnaient notre nom à titre de
collaborateur. Dès cet instant, cela
a été l'avalanche, un déluge
d'appels. »
CIBL, la période radio
Elle avait de l'expérience à
la radio. Déjà, depuis quelques
années, elle participait avec sa
sur Suzanne à une émission
de minuit à deux heures du matin,
ensuite elle eut sa propre émission
le samedi matin.
« J'étais bonne comme animatrice.
Je faisais le magazine du samedi matin toujours
à titre bénévole. »
Suite à l'entêtement du président
de l'époque, Jean-Guy Chaput, elle
a fini par accepter la direction générale
de la station communautaire, c'était
en 1991 : « Jean-Guy peut dire que
cela m'a pris un an avant de me décider
à prendre la direction générale
de CIBL, mais je lâchais un emploi
rémunéré pour accepter
le défi de relever la station qui
était alors déficitaire de
85 000 $. J'ai dû attendre trois mois
avant de toucher mon salaire, la station
ne pouvait pas me payer, les appels que
je recevais étaient de créanciers
la plupart du temps.
J'ai été très fière
de CIBL, la « gang » était
le fun, c'est tellement beau le bénévolat,
l'engagement de ces gens qui ont une passion
comme celle-là, cela ne se retrouve
qu'en politique. » Elle quittera
CIBL en 1993, pour devenir directrice générale
de Pro-Est, la société de
promotion et de concertation socio-économique
de l'Est de Montréal.
La période concertation
Pro-Est, elle y restera six ans : «
Le défi personnel était que
je n'y connaissais rien. Quand je suis arrivée
à Pro-Est, pour moi, Ville d'Anjou
c'était les Galeries d'Anjou. Il
y avait toute la réalité politique
des villes de banlieue sur le territoire
de l'île de Montréal, les problématiques
de
transport, d'environnement, ou celle
de soutenir les entreprises qui avaient
des projets industriels, le plus sincèrement
du monde, je n'y connaissais rien. Ce qui
a fait en sorte que les deux premiers mois
à Pro-Est, je me disais : tu t'es
trompée. Cela a été
des mois pareils à l'image du canard
qui pédale sous l'eau... Ce que j'ai
pu pédaler ! »
Début en politique
Quand elle a décidé d'entrer
dans l'arène politique provinciale,
les réactions ont été
vives dans le milieu. Non parce qu'elle
choisissait la politique mais plutôt
à cause du parti pour lequel elle
optait. Certains l'ont accusée d'opportunisme
à cause de son profil qui la positionnait
plus à gauche, on la voyait plus
près du PQ que du PLQ. Il y en eut
d'autres pour s'en prendre à Pierre,
l'élu de son cur depuis un
peu plus d'une année à cette
époque. Pierre Bibeau, on le sait,
a toujours été un inconditionnel
du Parti libéral, on voyait Pierre
un peu comme le voleur venu la ravir au
Parti québécois. «
Pierre n'a rien à voir là-dedans,
au contraire, je crois que c'est moi, de
par ma décision, qui l'ai replongé
en politique active... »
Le ferment politique s'est forgé
au cours de sa dernière année,
elle se sentait prise dans un cul de sac
à Pro-Est. « Avec la multiplication
des structures à Montréal,
moralement je me disais que le monde tournait
à l'envers, il fallait dérouler
le tapis rouge, on se bataillait à
coups de subventions pour attirer les entreprises
dans l'Est, je me demandais si cela avait
encore sa raison d'être, je me suis
dit: si vraiment je veux aider l'Est, ce
n'est pas avec ce que je suis en train de
faire. »
C'est à ce moment qu'ont lieu les
élections municipales, trois fois
le téléphone sonne, tous la
veulent dans leur équipe, «
Peu importe le parti qui t'appelle, tu prends
toujours le temps de réfléchir,
tu y penses... » Elle n'a pas été
attirée par la politique municipale.
La vie lui réservait une arène
plus grande.
C'est au temps où elle oeuvrait
à Pro-Est et qu'elle a rencontré
Jean Charest que tout s'est enclenché.
C'était quelques jours avant que
celui-ci ne donne sa conférence devant
les gens d'affaires à la Chambre
de commerce de l'Est de l'île. On
lui avait demandé de tenir une rencontre
avec lui afin de l'informer des principaux
enjeux de développement dans l'Est
de l'île. Elle avait précédemment
fait la même chose avec Jean-Francois
Lisée avant la conférence
de Lucien Bouchard, sauf qu'avec Jean Charest
cela a pris la forme d'un face à
face. « À Pro-Est, j'avais
déjà l'impression de me retrouver
dans un cul-de-sac à cause de toutes
ces nouvelles structures. Quand j'ai rencontré
Jean Charest, j'étais devant un homme
qui écoutait, cela m'a beaucoup surprise...
»
Quelques semaines plus tard le téléphone
sonne à nouveau. Jean Charest lui
offre de faire campagne pour le Parti libéral
du Québec. « Faire le saut
en politique c'est passer du statut d'influenceur
à celui de décideur. Je pense
que j'étais rendue là. J'ai
fait une réflexion qui a été
ardue, cela a été une grosse
décision. Je savais que ma décision
prise, je quitterais Pro-Est dès
cet instant. Je n'attendrais pas de savoir
si je l'emporterais ou pas, il était
inconcevable pour moi de me porter candidate
pour un parti et d'occuper un poste de concertation.
» Ce n'est qu'après plusieurs
heures de lecture sur le programme du parti
qu'elle se décide à faire
le saut, « Je retrouvais mes valeurs
au sein du Parti libéral : prospérité
économique et justice sociale, je
me reconnaissais là-dedans, c'était
ce dans quoi je tenais à m'engager.
»
Elle se dit confiante, « ... et
je demeure convaincue, encore aujourd'hui,
que même dans l'opposition, avec un
caucus d'une cinquantaine de personnes,
je peux faire plus pour Montréal-Nord
et pour l'Est de l'île de Montréal
que si j'étais restée à
Pro-Est. »
La femme et le comté
Une femme de plus en politique au Québec
? « Il n'y a pas assez de femmes
en politique, je dirais que c'est là
un secteur où il y a encore des pas
à accomplir pour les femmes. L'idéal
serait que le nombre de femmes reflète
la composition de la société,
et dans ce sens-là, je suis plus
optimiste qu'avant, je pense que c'est une
réalité qui va rejoindre la
politique, on a qu'à regarder nos
universités où l'on retrouve
près de six filles sur dix étudiants,
je crois qu'il y a là quelque chose
d'inéluctable. »
Dès le lendemain de son élection,
en novembre 1998, elle cherchait déjà
l'endroit idéal sur son nouveau territoire
pour installer ses pénates. Elle
désirait vivre parmi ses électeurs.
De par son cheminement, de par son profil
de carrière, on voit bien que la
porte-parole de l'Opposition officielle
en matière de culture et communications
possède un profil communautaire.
Elle a toujours été plus près
de l'individu que de toute autre chose.
Nul doute que son semblable demeure sa préoccupation
première.
Montréal-Nord, avec ses 80 000 personnes,
dont près de 23 % sont des immigrants,
nous amène au questionnement suivant
: ce profil démographique est-il
le reflet du Québec de demain ? «
On ne dit pas assez que la jeunesse au Québec
provient bien souvent de la famille immigrante.
» Depuis quatre ans, elle ne compte
pas ses heures et participe pleinement à
l'amélioration de la vie dans son
comté.
« À Montréal-Nord,
il y a tellement à faire, j'ai presque
50 % des enfants qui vivent sous le seuil
de la pauvreté. J'ai un taux de décrochage
effarant; je remarque que plus de 50 % des
familles déménagent tous les
cinq ans. Mon plus grand défi aujourd'hui
c'est d'amener des projets structurants
à Montréal-Nord, des projets
qui amélioreront le sort de tous.
»
Dans dix ans, Line Beauchamp aura accompli
quoi ? « J'espère sincèrement
que mes meilleurs faits d'armes sont à
venir. J'aimerais pouvoir dire que j'ai
changé quelque chose à Montréal-Nord,
pas toute seule, avec les gens, avec d'autres...
Le défi est immense, mais j'aime
penser qu'ensemble on aurait augmenté
le niveau et la qualité de vie à
Montréal-Nord. »
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