| Luce
Goerlach, 59 ans. Directrice générale
du Collège Maisonneuve.
Doctorat en sociologie,
elle fait dans la gestion.
Humainement vôtre
Par Gérard Therrien
Pourquoi la détentrice d'un doctorat
en sociologie se retrouve-t-elle gestionnaire
à la tête d'un Cégep
?
Une constante se dégage : son
intérêt pour l'éducation.
Elle n'en a jamais dérogé.
Elle baigne dans ce milieu en perpétuelle
mutation depuis plus de trente ans. Toujours
à se parfaire, apprenant de la vie,
de la jeunesse qu'elle côtoie et des
pressions monétaires qui lui tiennent
compagnie depuis qu'elle assume sa fonction
au Collège Maisonneuve.
Sur sa vie personnelle, presque rien,
discrète. Elle ne conjugue qu'à
l'autrui, un rôle de facilitatrice,
son objectif : rendre la vie de son semblable
moins difficile. Au cours de notre rencontre,
il n'a été question que d'éducation,
de décrochage, de suicide chez les
jeunes et des difficultés qu'éprouve
l'étudiant dans ce monde où
les valeurs se confondent malheureusement
trop souvent avec la quantité de
dollars en poche.
Je suis dans son bureau depuis à
peine deux minutes et je déballe
mes choses que la voilà qui arrive
en coup de vent, ponctuelle comme toujours.
Vêtue d'un tailleur beige, elle n'a
rien du lunatique personnage chercheur ou
du prof, elle est plutôt du genre
bizness, femme d'affaires à l'horaire
chargé. On déjeune dans son
bureau, c'était le seul moment qu'elle
pouvait me consacrer. Une heure et trente
minutes après, une autre réunion
l'attend.
Dans quelques mois elle aura soixante ans.
Elle ne les fait pas. Le frisson des années
et de son expérience de vie sont
absents de son visage, les rides l'effleurent
à peine et ne laissent rien deviner
de leur passage. De par sa gracilité,
elle fait menue dans son grand bureau ;
dès l'instant où elle parle,
ses yeux, son sourire et son message captivent,
retiennent l'attention.
Luce Goerlach est né d'un père
d'origine allemande, « Mon père
est venu au Québec juste avant la
dernière guerre. Il est arrivé
à Drummondville, mandaté par
une firme allemande afin d'installer une
usine de textile dans la région,
il était ingénieur textile.
Mon père ne parlait pas un mot de
français. Il logeait à l'Hôtel
Canada administré par les parents
de ma mère - Pierrette Généreux-Guévremont,
aujourd'hui âgée de 86 ans.
C'est comme cela que mes parents se sont
rencontrés, un peu avant la guerre,
lui, étranger arrivant d'outre-mer
; ma mère, drummondvilloise, quelle
belle histoire d'amour ! »
« C'était au temps de la
guerre. Je me souviens, quand nous étions
à l'école, on nous regardait
parfois de façon bien drôle.
Mon père devait se rendre à
toutes les semaines à la mairie de
Drummond, on lui avait confisqué
son passeport, sa voiture, c'est comme cela
que les choses se passaient pour les Allemands
en ce temps-là.
Je me rappelle que des enfants de ma
classe me disaient : ton père, il
doit te battre ! Pas du tout, au contraire,
mon père était d'une douceur
extraordinaire. Mais c'était la mentalité
du temps. N'importe laquelle des guerres
est dure. Je me souviens chez nous toute
jeune, on ne pouvait jamais regarder un
film de guerre, c'était défendu,
papa ne voulait pas. »
Luce est la deuxième de quatre filles
: Sonia qui aujourd'hui uvre en garderie,
Lina qui fait dans la télévision
et Annie, la cadette, possède une
entreprise avec son époux. Luce est
veuve et mère de deux enfants, Frédéric,
30 ans, Ariane, 24 ans et tout nouvellement
grand-mère de Gabrielle-Anne, dix
mois.
Elle aurait pu connaître une vie
différente : « J'adore la
musique. J'ai appris le piano pendant 15
ans, je suis une musicienne dans l'âme.
Tu sais que j'aurais pu faire carrière
comme pianiste parce que je suis une excellente
musicienne. » J'ai ressenti un
peu de regret dans ses propos à ce
sujet.
Du bac à la maîtrise et
au doctorat
L'archéologue fait des vestiges
son bizness, il carbure à l'induction,
en remontant le passé il tente d'en
déterminer l'origine. Alors que le
sociologue, lui, étudie, examine
les phénomènes sociaux, présents
et passés. De sa synthèse
émergeront les tendances et les pistes
à envisager.
Forte d'un doctorat en sociologie, on pourrait
s'attendre à rencontrer une Luce
Goerlach, bésicles sur le bout du
nez, le dos voûté, plongée
dans quelques vieux documents à la
recherche de données ou encore dans
une université quelque part à
professer. « Je faisais de la recherche
appliquée au Cégep du Vieux-Montréal.
J'y suis entrée à titre de
coordonnatrice de la recherche, j'avais
une toute petite équipe, trois personnes.
Et puis, un jour, on m'a demandé
d'assurer l'intérim à la gestion
de quelques services. » De la direction
de la bibliothèque en passant par
l'audiovisuel, elle a pris goût à
la gestion : « J'ai adoré
cela: pourtant je n'avais jamais songé
à aller en gestion. Je me suis découvert
des qualités de gestionnaire, j'aimais
cela et j'ai toujours poursuivi en gestion.
»
Ce sont toutes les questions sociales qui
l'ont amenée à la sociologie
« Les gros changements dans notre
monde: je me souviens de ces années-là,
c'était en 1967, il y avait des changements
politiques et sociaux importants qui s'amorçaient.
J'étais fascinée par ces mutations.
»
La sociologie mène à tout
« Aujourd'hui, quand je regarde,
je comprends combien mon choix en sociologie
m'a aidée dans mon travail de gestion
: l'expérience acquise me permet
d'analyser une situation. Ma formation me
permet de faire des analyses de situations
et de contextes, ce qui me permet de comprendre
des ensembles, de faire des synthèses
de ce qui se passe. La sociologie te donne
une culture et des habiletés qui
t'amènent à la gestion. »
Maintenant, on la retrouve à la
direction du Collège Maisonneuve,
lequel regroupe plus de 5700 étudiants
à temps plein en plus d'un autre
5000 à la formation continue, «
On est un des rares Cégeps à
maintenir la clientèle, les autres
ont baissé partout. Quelque part,
on doit répondre avec une qualité
de formation qui nous est reconnue. Quand
je regarde du côté des adultes,
ça n'arrête pas d'entrer. La
même chose du côté de
l'Institut de chimie et de pétrochimie
qu'il faut agrandir tant la demande est
forte... »
La gestionnaire m'a beaucoup plus entretenu
des étudiants qui fréquentent
le collège que de l'institution elle-même.
Elle semble prendre plaisir à évoluer
dans ce monde en effervescence que représente
la jeunesse. « Je trouve qu'il y
a des avantages à travailler avec
des jeunes. Tu n'as pas le choix, tu dois
évoluer, moi j'aime cela, je me suis
toujours sentie à l'aise dans ce
milieu-là. J'aime les écouter,
j'ai l'impression de voir évoluer
la société à travers
eux. »
Dur dur d'être étudiant
Existent-ils des indices sur le qui
réussira et qui décrochera
? « Il y a certaines constantes
qui se répètent, mais il n'y
a aucune règle établie. J'ai
constaté qu'un étudiant qui
entre au Collège et qui maîtrise
bien son français parlé et
écrit est un étudiant qui
réussit bien et qui va chercher son
diplôme, il sait réfléchir.
C'est comme si, à travers l'écriture,
la grammaire, tu apprends à raisonner
des choses, à être cohérent.
J'ai de plus constaté qu'un étudiant
qui réussit sa première session
a toutes les chances de poursuivre son collégial
jusqu'à la fin. S'il échoue
à sa première session, les
probabilités sont fortes pour qu'il
ait de la difficulté à réussir.
Alors, pour nous, la première session
est cruciale. »
« C'est beaucoup en troisième
secondaire et même en secondaire cinq,
rendus presque à la fin de leurs
études secondaires que des étudiants
décrochent. Le décrochage
scolaire est une plaie qu'il faut absolument
arrêter. Je pense que c'est un problème
de société.
Je suis incapable de comprendre. Selon
moi, c'est une question de valeurs. Je remarque
ici au Cégep, quand un de nos étudiants
décroche, c'est bien souvent parce
qu'il essaie de concilier toutes sortes
de choses ensemble : s'acheter une voiture,
faire la vie qu'il aime, étudier
en même temps et «faire du cash».
Souvent, les jeunes sont poussés
par leurs parents. Rendus à dix-huit
ans, une pression est exercée afin
que les enfants subviennent à leurs
besoins. Alors que quand tu étudies,
tu dois consacrer tout ton temps aux études
et cela, malheureusement, ce n'est pas une
valeur qui est partagée par l'ensemble
des Québécois. »
Ce besoin qu'a le jeune de gagner hâtivement
de l'argent a de lourdes conséquences.
« La vie d'aujourd'hui veut que
le jeune devienne, le plus rapidement possible,
autonome et qu'il subvienne à ses
besoins. Les jeunes sont trop rapidement
laissés à eux-mêmes.
Je le sais parce qu'il y a beaucoup d'étudiants
chez nous qui demandent à rencontrer
les psychologues du collège; ils
viennent chercher de l'aide et parfois on
sent leur désarroi. Il n'y a pas
que les étudiants en difficulté
scolaire qui sont aux prises avec la dure
réalité de la vie. L'an passé,
un étudiant qui réussissait
très bien dans un programme de haut
niveau au collège s'est suicidé.
Il a laissé une lettre qui disait
: je n'ai plus le goût de me battre,
c'est trop difficile de se battre comme
cela et de se retrouver tout seul. »
Selon elle, les garçons ont plus
de difficultés à s'adapter.
Son raisonnement s'appuie sur la fameuse
séparation des tâches domestiques.
« Les pères ont eu de la difficulté
avec cela; aujourd'hui, c'est au tour des
plus jeunes. Ils ne savent pas comment traduire
cela, ils ont des difficultés à
vivre tous ces changements, les murs
sont en mutation. »
Ce qui est certain, c'est que les jeunes
ont en la personne de Luce Goerlach un ardent
défenseur, « Il me reste
encore trois ans à mon contrat de
travail, après je prends ma retraite
et je ferai du bénévolat.
Je pense que j'opterai pour aider les jeunes,
j'aimerais également intervenir auprès
des personnes aux intentions suicidaires.
Je veux apporter un peu de réconfort.
J'ai toujours aimé aider les autres,
j'ai toujours fait un peu de bénévolat.
»
Qui est Luce Goerlach ?
« Je suis une grande romantique.
Je suis du style à apporter des fleurs
à mon mari pour signifier un événement
et à dire : on prend une fin de semaine
en amoureux: au fond, c'est nécessaire,
je ne serais pas capable de tenir mon job
sans cela. Je suis une fille souriante,
je pense que j'aime la vie, en fait, j'adore
la vie, je mords dans la vie !
Je fais de l'exercice, je ne fais pas
de sport, je fais des exercices individuels,
je n'ai pas le temps de faire autre chose,
mon travail me prend beaucoup de mon temps.
À tous les dimanches, je reçois
la famille, je tiens à toujours garder
contact.
J'aime le vin. Mon film préféré
c'est «Les poètes disparus».
Je n'écoute pas la télé
sauf pour les nouvelles. J'adore les musées
et les galeries d'art. Mon peintre préféré
est Bellefleur, quel artiste ! Je suis prête
à mettre le prix pour une peinture,
parce que je trouve cela merveilleux.
J'aime lire, actuellement c'est la trilogie
de Marie Laberge qui occupe mes quelques
rares moments de détente. J'aime
bien Gabrielle Roy, par-dessus tout; son
livre intitulé : Ces enfants de ma
vie. »
Dans la vie de Luce Goerlach, tout porte
sur l'éducation. Prenez son livre
préféré, celui de Gabrielle
Roy : Ces enfants de ma vie. N'est-ce pas
l'histoire d'une institutrice dans sa petite
classe dans un village canadien qui nous
parle des petits drames de ses élèves?
Tout au long de notre rencontre, j'ai voulu
comprendre les raisons qui ont motivé
son choix pour la gestion. Pour elle, l'option
s'est présentée, comme cela
sans intention, toute seule au fil du hasard;
un cheminement normal selon ses dires. J'en
déduis donc que la sociologie mène
à tout, puisque de directrice de
recherche, elle passe par la consultation,
tout en faisant du bénévolat
dans ses temps libres, en plus d'enseigner
le soir aux adultes à l'université,
pour finalement, un jour, arriver à
la direction du Collège Maisonneuve.
Après l'entrevue, je me suis dit
: tiens j'ai fait fausse route. Elle a toujours
uvré dans le même domaine,
mais une chose apparaît évidente:
peu importe l'endroit ou le niveau où
elle a évolué, bien que les
postes et les charges aient changé,
il n'en reste pas moins que la clientèle,
elle, a toujours été la même
: l'humain.
| Sa thèse
de doctorat, elle l'a faite sur l'évaluation
des programmes d'études au
Québec. Sa vie jusqu'à
maintenant, elle l'a passée
dans le domaine de l'éducation.
Elle a toujours été
active dans le domaine. Voici un aperçu
de sa carrière : de 1967 à
1973, elle est coordonnatrice de la
recherche à la Commission des
écoles catholiques de Montréal
tout en étant secrétaire
générale de la Fédération
des unions de familles.
De 1973 à 1979, on la retrouve
au Cégep du Vieux-Montréal
comme adjointe au directeur des services
pédagogiques, puis responsable
du centre des ressources pédagogiques.
De 1979 à 1982, elle travaille
à titre contractuel pour différents
Cégeps, tantôt oeuvrant
à l'élaboration des
programmes d'études, tantôt
évoluant à la perception
qu'avaient les étudiants face
à l'évaluation des apprentissages.
De 1982 à 1985, elle se
retrouve à la Fédération
des Cégeps, à titre
de conseillère en affaires
éducatives. De 1985 à
1988, c'est à Saint-Hyacinthe
que la vie la porte, elle se trouve
un poste au Cégep du même
nom à titre de directrice des
services pédagogiques. En 1988,
retour à ses anciennes amours,
elle revient au Cégep du Vieux
à titre de directrice des études.
Puis un jour, on lui demande d'assurer
l'intérim au poste de directrice
générale; elle s'acquittera
de cette tâche pendant presque
un an. |
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