Content on this page requires a newer version of Adobe Flash Player.

Get Adobe Flash player

Content on this page requires a newer version of Adobe Flash Player.

Get Adobe Flash player

Pour une publicité bien ciblée... Contactez-nous au (514) 257-1000
Paru dans L'Édition du mois de
juin 2002

Luce Goerlach, 59 ans. Directrice générale du Collège Maisonneuve.

Doctorat en sociologie, elle fait dans la gestion.

Humainement vôtre

Par Gérard Therrien

Pourquoi la détentrice d'un doctorat en sociologie se retrouve-t-elle gestionnaire à la tête d'un Cégep ?

Une constante se dégage : son intérêt pour l'éducation. Elle n'en a jamais dérogé. Elle baigne dans ce milieu en perpétuelle mutation depuis plus de trente ans. Toujours à se parfaire, apprenant de la vie, de la jeunesse qu'elle côtoie et des pressions monétaires qui lui tiennent compagnie depuis qu'elle assume sa fonction au Collège Maisonneuve.

Sur sa vie personnelle, presque rien, discrète. Elle ne conjugue qu'à l'autrui, un rôle de facilitatrice, son objectif : rendre la vie de son semblable moins difficile. Au cours de notre rencontre, il n'a été question que d'éducation, de décrochage, de suicide chez les jeunes et des difficultés qu'éprouve l'étudiant dans ce monde où les valeurs se confondent malheureusement trop souvent avec la quantité de dollars en poche.

Je suis dans son bureau depuis à peine deux minutes et je déballe mes choses que la voilà qui arrive en coup de vent, ponctuelle comme toujours. Vêtue d'un tailleur beige, elle n'a rien du lunatique personnage chercheur ou du prof, elle est plutôt du genre bizness, femme d'affaires à l'horaire chargé. On déjeune dans son bureau, c'était le seul moment qu'elle pouvait me consacrer. Une heure et trente minutes après, une autre réunion l'attend.

Dans quelques mois elle aura soixante ans. Elle ne les fait pas. Le frisson des années et de son expérience de vie sont absents de son visage, les rides l'effleurent à peine et ne laissent rien deviner de leur passage. De par sa gracilité, elle fait menue dans son grand bureau ; dès l'instant où elle parle, ses yeux, son sourire et son message captivent, retiennent l'attention.

Luce Goerlach est né d'un père d'origine allemande, « Mon père est venu au Québec juste avant la dernière guerre. Il est arrivé à Drummondville, mandaté par une firme allemande afin d'installer une usine de textile dans la région, il était ingénieur textile. Mon père ne parlait pas un mot de français. Il logeait à l'Hôtel Canada administré par les parents de ma mère - Pierrette Généreux-Guévremont, aujourd'hui âgée de 86 ans. C'est comme cela que mes parents se sont rencontrés, un peu avant la guerre, lui, étranger arrivant d'outre-mer ; ma mère, drummondvilloise, quelle belle histoire d'amour ! »

« C'était au temps de la guerre. Je me souviens, quand nous étions à l'école, on nous regardait parfois de façon bien drôle. Mon père devait se rendre à toutes les semaines à la mairie de Drummond, on lui avait confisqué son passeport, sa voiture, c'est comme cela que les choses se passaient pour les Allemands en ce temps-là.

Je me rappelle que des enfants de ma classe me disaient : ton père, il doit te battre ! Pas du tout, au contraire, mon père était d'une douceur extraordinaire. Mais c'était la mentalité du temps. N'importe laquelle des guerres est dure. Je me souviens chez nous toute jeune, on ne pouvait jamais regarder un film de guerre, c'était défendu, papa ne voulait pas. »

Luce est la deuxième de quatre filles : Sonia qui aujourd'hui œuvre en garderie, Lina qui fait dans la télévision et Annie, la cadette, possède une entreprise avec son époux. Luce est veuve et mère de deux enfants, Frédéric, 30 ans, Ariane, 24 ans et tout nouvellement grand-mère de Gabrielle-Anne, dix mois.

Elle aurait pu connaître une vie différente : « J'adore la musique. J'ai appris le piano pendant 15 ans, je suis une musicienne dans l'âme. Tu sais que j'aurais pu faire carrière comme pianiste parce que je suis une excellente musicienne. » J'ai ressenti un peu de regret dans ses propos à ce sujet.

Du bac à la maîtrise et au doctorat
L'archéologue fait des vestiges son bizness, il carbure à l'induction, en remontant le passé il tente d'en déterminer l'origine. Alors que le sociologue, lui, étudie, examine les phénomènes sociaux, présents et passés. De sa synthèse émergeront les tendances et les pistes à envisager.

Forte d'un doctorat en sociologie, on pourrait s'attendre à rencontrer une Luce Goerlach, bésicles sur le bout du nez, le dos voûté, plongée dans quelques vieux documents à la recherche de données ou encore dans une université quelque part à professer. « Je faisais de la recherche appliquée au Cégep du Vieux-Montréal. J'y suis entrée à titre de coordonnatrice de la recherche, j'avais une toute petite équipe, trois personnes. Et puis, un jour, on m'a demandé d'assurer l'intérim à la gestion de quelques services. » De la direction de la bibliothèque en passant par l'audiovisuel, elle a pris goût à la gestion : « J'ai adoré cela: pourtant je n'avais jamais songé à aller en gestion. Je me suis découvert des qualités de gestionnaire, j'aimais cela et j'ai toujours poursuivi en gestion. »

Ce sont toutes les questions sociales qui l'ont amenée à la sociologie « Les gros changements dans notre monde: je me souviens de ces années-là, c'était en 1967, il y avait des changements politiques et sociaux importants qui s'amorçaient. J'étais fascinée par ces mutations. »

La sociologie mène à tout
« Aujourd'hui, quand je regarde, je comprends combien mon choix en sociologie m'a aidée dans mon travail de gestion : l'expérience acquise me permet d'analyser une situation. Ma formation me permet de faire des analyses de situations et de contextes, ce qui me permet de comprendre des ensembles, de faire des synthèses de ce qui se passe. La sociologie te donne une culture et des habiletés qui t'amènent à la gestion. »

Maintenant, on la retrouve à la direction du Collège Maisonneuve, lequel regroupe plus de 5700 étudiants à temps plein en plus d'un autre 5000 à la formation continue, « On est un des rares Cégeps à maintenir la clientèle, les autres ont baissé partout. Quelque part, on doit répondre avec une qualité de formation qui nous est reconnue. Quand je regarde du côté des adultes, ça n'arrête pas d'entrer. La même chose du côté de l'Institut de chimie et de pétrochimie qu'il faut agrandir tant la demande est forte... »

La gestionnaire m'a beaucoup plus entretenu des étudiants qui fréquentent le collège que de l'institution elle-même. Elle semble prendre plaisir à évoluer dans ce monde en effervescence que représente la jeunesse. « Je trouve qu'il y a des avantages à travailler avec des jeunes. Tu n'as pas le choix, tu dois évoluer, moi j'aime cela, je me suis toujours sentie à l'aise dans ce milieu-là. J'aime les écouter, j'ai l'impression de voir évoluer la société à travers eux. »

Dur dur d'être étudiant
Existent-ils des indices sur le qui réussira et qui décrochera ? « Il y a certaines constantes qui se répètent, mais il n'y a aucune règle établie. J'ai constaté qu'un étudiant qui entre au Collège et qui maîtrise bien son français parlé et écrit est un étudiant qui réussit bien et qui va chercher son diplôme, il sait réfléchir. C'est comme si, à travers l'écriture, la grammaire, tu apprends à raisonner des choses, à être cohérent. J'ai de plus constaté qu'un étudiant qui réussit sa première session a toutes les chances de poursuivre son collégial jusqu'à la fin. S'il échoue à sa première session, les probabilités sont fortes pour qu'il ait de la difficulté à réussir. Alors, pour nous, la première session est cruciale. »

« C'est beaucoup en troisième secondaire et même en secondaire cinq, rendus presque à la fin de leurs études secondaires que des étudiants décrochent. Le décrochage scolaire est une plaie qu'il faut absolument arrêter. Je pense que c'est un problème de société.

Je suis incapable de comprendre. Selon moi, c'est une question de valeurs. Je remarque ici au Cégep, quand un de nos étudiants décroche, c'est bien souvent parce qu'il essaie de concilier toutes sortes de choses ensemble : s'acheter une voiture, faire la vie qu'il aime, étudier en même temps et «faire du cash».

Souvent, les jeunes sont poussés par leurs parents. Rendus à dix-huit ans, une pression est exercée afin que les enfants subviennent à leurs besoins. Alors que quand tu étudies, tu dois consacrer tout ton temps aux études et cela, malheureusement, ce n'est pas une valeur qui est partagée par l'ensemble des Québécois. »

Ce besoin qu'a le jeune de gagner hâtivement de l'argent a de lourdes conséquences. « La vie d'aujourd'hui veut que le jeune devienne, le plus rapidement possible, autonome et qu'il subvienne à ses besoins. Les jeunes sont trop rapidement laissés à eux-mêmes. Je le sais parce qu'il y a beaucoup d'étudiants chez nous qui demandent à rencontrer les psychologues du collège; ils viennent chercher de l'aide et parfois on sent leur désarroi. Il n'y a pas que les étudiants en difficulté scolaire qui sont aux prises avec la dure réalité de la vie. L'an passé, un étudiant qui réussissait très bien dans un programme de haut niveau au collège s'est suicidé. Il a laissé une lettre qui disait : je n'ai plus le goût de me battre, c'est trop difficile de se battre comme cela et de se retrouver tout seul. »

Selon elle, les garçons ont plus de difficultés à s'adapter. Son raisonnement s'appuie sur la fameuse séparation des tâches domestiques. « Les pères ont eu de la difficulté avec cela; aujourd'hui, c'est au tour des plus jeunes. Ils ne savent pas comment traduire cela, ils ont des difficultés à vivre tous ces changements, les mœurs sont en mutation. »

Ce qui est certain, c'est que les jeunes ont en la personne de Luce Goerlach un ardent défenseur, « Il me reste encore trois ans à mon contrat de travail, après je prends ma retraite et je ferai du bénévolat. Je pense que j'opterai pour aider les jeunes, j'aimerais également intervenir auprès des personnes aux intentions suicidaires. Je veux apporter un peu de réconfort. J'ai toujours aimé aider les autres, j'ai toujours fait un peu de bénévolat. »

Qui est Luce Goerlach ?
« Je suis une grande romantique. Je suis du style à apporter des fleurs à mon mari pour signifier un événement et à dire : on prend une fin de semaine en amoureux: au fond, c'est nécessaire, je ne serais pas capable de tenir mon job sans cela. Je suis une fille souriante, je pense que j'aime la vie, en fait, j'adore la vie, je mords dans la vie !

Je fais de l'exercice, je ne fais pas de sport, je fais des exercices individuels, je n'ai pas le temps de faire autre chose, mon travail me prend beaucoup de mon temps. À tous les dimanches, je reçois la famille, je tiens à toujours garder contact.

J'aime le vin. Mon film préféré c'est «Les poètes disparus». Je n'écoute pas la télé sauf pour les nouvelles. J'adore les musées et les galeries d'art. Mon peintre préféré est Bellefleur, quel artiste ! Je suis prête à mettre le prix pour une peinture, parce que je trouve cela merveilleux.

J'aime lire, actuellement c'est la trilogie de Marie Laberge qui occupe mes quelques rares moments de détente. J'aime bien Gabrielle Roy, par-dessus tout; son livre intitulé : Ces enfants de ma vie. »

Dans la vie de Luce Goerlach, tout porte sur l'éducation. Prenez son livre préféré, celui de Gabrielle Roy : Ces enfants de ma vie. N'est-ce pas l'histoire d'une institutrice dans sa petite classe dans un village canadien qui nous parle des petits drames de ses élèves?

Tout au long de notre rencontre, j'ai voulu comprendre les raisons qui ont motivé son choix pour la gestion. Pour elle, l'option s'est présentée, comme cela sans intention, toute seule au fil du hasard; un cheminement normal selon ses dires. J'en déduis donc que la sociologie mène à tout, puisque de directrice de recherche, elle passe par la consultation, tout en faisant du bénévolat dans ses temps libres, en plus d'enseigner le soir aux adultes à l'université, pour finalement, un jour, arriver à la direction du Collège Maisonneuve.

Après l'entrevue, je me suis dit : tiens j'ai fait fausse route. Elle a toujours œuvré dans le même domaine, mais une chose apparaît évidente: peu importe l'endroit ou le niveau où elle a évolué, bien que les postes et les charges aient changé, il n'en reste pas moins que la clientèle, elle, a toujours été la même : l'humain.

Sa thèse de doctorat, elle l'a faite sur l'évaluation des programmes d'études au Québec. Sa vie jusqu'à maintenant, elle l'a passée dans le domaine de l'éducation. Elle a toujours été active dans le domaine. Voici un aperçu de sa carrière : de 1967 à 1973, elle est coordonnatrice de la recherche à la Commission des écoles catholiques de Montréal tout en étant secrétaire générale de la Fédération des unions de familles.

De 1973 à 1979, on la retrouve au Cégep du Vieux-Montréal comme adjointe au directeur des services pédagogiques, puis responsable du centre des ressources pédagogiques. De 1979 à 1982, elle travaille à titre contractuel pour différents Cégeps, tantôt oeuvrant à l'élaboration des programmes d'études, tantôt évoluant à la perception qu'avaient les étudiants face à l'évaluation des apprentissages.

De 1982 à 1985, elle se retrouve à la Fédération des Cégeps, à titre de conseillère en affaires éducatives. De 1985 à 1988, c'est à Saint-Hyacinthe que la vie la porte, elle se trouve un poste au Cégep du même nom à titre de directrice des services pédagogiques. En 1988, retour à ses anciennes amours, elle revient au Cégep du Vieux à titre de directrice des études. Puis un jour, on lui demande d'assurer l'intérim au poste de directrice générale; elle s'acquittera de cette tâche pendant presque un an.



Gérard Therrien

TOP 50 
CUVÉE 2009