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Paru dans L'Édition du mois de
octobre 2002

Louise Harel, 55 ans. Ministre d'État aux Affaires municiaples et à la Métropole. Femme, mère, grand-mère, député et ministre, mais dans quel ordre ?
Louise, la téméraire

Par Gérard Therrien

J'aurais facilement pu donner des dizaines de titres à ce texte. Le choix des qualificatifs était nombreux pour décrire le personnage : audacieuse, fonceuse, battante, courageuse, vaillante, meneuse, entêtée, inflexible, doucereuse, autant d'épithètes dont elle a été affublée un jour ou l'autre au cours de sa longue carrière politique. Une carrière qui compte plus de 21 ans de députation. Si j'ai choisi téméraire, c'est qu'à mon avis, cet adjectif convient le mieux pour définir la battante qu'elle est.

Depuis qu'elle toute jeune, la politique l'a bercée. « Mon père lisait le Devoir; il a toujours été très politisé, mais ce n'était pas un homme de parti. » Roger Harel, aujourd'hui à la retraite, était professeur d'histoire, c'était un homme d'idées. « Il aspirait de tous ses vœux à la Révolution tranquille. » À l'époque, il aura été très actif à la société Saint-Jean Baptiste, il y emmenait sa fille écouter des discours dont elle gardera le souvenir encore aujourd'hui.

Sa mère (Mignonne), elle aussi retraitée, était l'artiste de la famille, une manuelle qui aimait créer. « Elle nous fabriquait des robes, des manteaux. » Elle avait pour métier la coiffure. Entrepreneure, elle possédait son salon à Ste-Thérèse et avait étudié à Montréal. Jusqu'à la disparition des Comités paritaires, elle a été compagnon; elle formait des apprentis dans sa boutique. Ensuite, elle est devenue professeur en coiffure à la polyvalente de Ste-Thérèse. « J'ai passé des heures et des heures avec ma mère dans son salon, elle disait que je l'aidais. Ce n'est que plus tard que j'ai compris la grandeur de ses gentillesses. »

« Je trouvais injuste d'être une fille »
La famille compte cinq enfants : trois avocats, Jean-François, Luce et Louise, ainsi que deux artistes, Pierre, auteur, compositeur interprète et cinéaste que l'on a connu du temps d'Offenbach puis de Corbeau, et enfin Suzanne, célèbre costumière à qui l'on doit la célèbre jaquette de Môman dans la « Petite vie ».

Louise Harel, deuxième de la famille, aurait bien aimé naître garçon. « Je trouvais injuste d'être une fille, il y avait tellement d'interdits à l'époque. » Elle est née à Ste-Thérèse-de-Blainville, où elle fera son primaire au Couvent de Ste-Thérèse, puis deviendra pensionnaire afin d'entamer son cours classique à Montréal, au Collège Marie-Anne, chez les Sœurs de Sainte-Anne. Elle terminera son secondaire au Séminaire de Sainte-Thérèse.

Plus jeune, elle a longuement hésité entre le droit et le journalisme. « J'ai été rédacteur en chef du journal étudiant Le Thérésien. On avait gagné la Palme d'or du journalisme étudiant. » Finalement, elle bifurquera en raison de la question nationale. « Écrire dans un journal vous oblige à vous tenir informé de tout ce qui se passe autour de vous, surtout que l'époque était des plus effervescentes, les choses changeaient rapidement. » Plus elle avançait, plus elle se politisait. « Je me trouve chanceuse de faire partie d'une génération qui allait toujours être en nombre et fortement influencer les orientations de la société. J'ai toujours été convaincue de cela. » Elle entend bien revenir un jour à l'écriture. « Jacques Brassard et moi avons l'intention d'écrire à deux mains une version féminine et masculine de ce qu'est le jeu politique. La politique n'est pas une science, c'est une passion. Je sais que la politique est enseignée dans les universités, mais c'est un jeu d'émotion, un rapport de force où la règle consiste à ne pas se faire sortir du jeu. C'est assez cynique, j'aimerais bien l'expliquer aux gens. »

Elle réussit son baccalauréat ès arts en 1965 qu'elle fait suivre d'études en sociologie à l'Université de Montréal, et obtient sa licence en droit à l'Université du Québec en 1977, puis finalement son Barreau en 1978. Déjà, au cours de cette période, la future ministre en menait large puisque tout en poursuivant ses études, elle était présidente de la région Montréal-Centre du Parti québécois de 1974 à 1979 et, déjà mariée à Michel Bourdon, elle donnait naissance à sa fille, Catherine. De son couple ne sera issu qu'un enfant. Plusieurs années plus tard, elle divorcera. Aujourd'hui, elle partage sa vie avec Edmond Omran.

La rupture avec Lévesque
Depuis sa première élection, en 1981, à titre de députée de la circonscription de Maisonneuve la politique ne l'a plus lâchée. Elle deviendra, durant ce premier mandat, présidente de la Commission de l'économie et du travail, en plus d'obtenir la fonction de ministre des Communautés culturelles et de l'Immigration. Femme de caractère, c'est en 1984, suite à une divergence d'opinion avec René Lévesque qu'elle démissionnera de son poste de ministre pour ne siéger qu'à titre de députée. « J'avais fait la tournée de tous les employés la veille, cela a été une période difficile, douloureuse et assez tumultueuse », se rappelle-t-elle. En 1985, elle est réélue députée d'Hochelaga-Maisonneuve. Ce mandat sera une période tranquille de sa vie politique; sans ministère à gérer, elle cumulera plusieurs autres fonctions mais à l'arrière scène, loin des projecteurs. Elle reviendra en 1989 ou, encore une fois, elle sera réélue dans sa circonscription. Elle deviendra ministre d'État à la Concertation et ministre de l'Emploi après l'élection de septembre 1994. Elle sera réélue pour une cinquième fois le 30 novembre 1998. Aujourd'hui, elle est ministre d'État aux Affaires municipales et à la Métropole et vient de réaliser les fusions municipales au Québec.

« J'ai opté pour la politique en raison de la question nationale qui m'a toujours tenu à cœur », de dire Louise Harel. Savait-elle que les responsabilités l'attendant seraient parmi celles les plus ardues à réaliser ? En effet, au cours de ses nombreux mandats, elle héritera de dossiers bien difficiles, tels que l'emploi et les fusions municipales. Son passé l'aura préparée à relever ces défis. « J'ai passé neuf ans dans l'opposition, c'était une belle période, où j'ai beaucoup appris. J'ai été porte-parole en matière de transport. J'étais devenue spécialiste en transport aérien et en transport en vrac. Le transport, c'est le poumon des régions du Québec. Le développement passe inévitablement par là. Je ferai tout au cours de cette période. Jacques Parizeau, alors Chef de l'opposition, m'avait promis de me faire le tour de l'appareil gouvernemental et il m'avait nommée à l'Industrie et au Commerce. J'étais déjà bien assez sociale à l'époque avec des idées bien arrêtées, cela m'aura permis un tour d'horizon incroyable. »

Son roman avec sa circonscription d'Hochelaga-Maisonneuve existe maintenant depuis plus de 20 ans. La question était de savoir pourquoi celle-là plutôt qu'une autre : « La principale raison était Robert Burns, c'était un bon ami. Il avait fait un infarctus en 79. Suite à ses problèmes de santé, le comté était devenu orphelin. Il y a eu une partielle et le comté que l'on avait toujours gagné en élection générale depuis 1970 a été perdu. Je le ramènerai au Parti québécois en 1981. René Lévesque m'avait appelée et m'avait demandé de me présenter malgré nos différends. Mais cela n'aide pas d'avoir l'appui des autorités, il faut gagner la convention pour avoir le droit de se présenter comme candidat. J'ai dû travailler pendant des mois, contacter tous les membres. » On peut également supposer que sa connaissance des gens du quartier Hochelaga-Maisonneuve a pu faire le poids dans sa décision, car on se souviendra qu'au temps où elle était présidente de la région Montréal-Centre du Parti québécois (1974-1979), elle avait travaillé avec les intervenants d'Hochelaga-Maisonneuve. « J'avais même organisé une consultation populaire contre le projet de l'autoroute de la rue Notre-Dame à cette époque. »

Entière dans tout ce qu'elle fait, c'est en juillet 1981 qu'elle se départira de sa maison d'Outremont pour venir installer ses pénates dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve. « Cela changera beaucoup de choses dans ma vie. Je développerai un sentiment de solidarité, d'appartenance. Je commencerai à faire du bureau de comté tous les lundis et vendredis, pendant une douzaine d'années. Je connaîtrai les démunis en profondeur, je pourrai plaider pour eux, c'est là que je développerai des manières de faire. » Rapidement, elle apprendra que si on veut que les choses avancent, il ne faut pas compter sur les autres pour trouver les palliatifs à notre place. « J'apprendrai que personne ne veut acheter de problèmes, c'est de loin les solutions proposées qui se vendent le mieux. » Elle aura bien fait son travail, puisque sa circonscription est reconnue comme un des secteurs ayant au cours des quinze dernières années connu sa juste part de problèmes de toutes sortes et comme l'endroit où les solutions sociales ont le plus émergé. « Les lundis soirs, quand je partais pour Québec, je me sentais comme un commis voyageur. J'avais la mallette pleine de projets que j'allais vendre aux différents ministères comme à l'opposition. J'ai dû travailler très fort dans le milieu pour transformer les problèmes en solutions. »

La ministre aux nombreuses ressources n'a jamais eu la vie politique facile. Parmi les dossiers difficiles, il n'y a que par la Santé qu'elle n'est pas passée et qui sait, cela lui échoira peut-être avant la fin de ce présent mandat, puisqu'au moment où j'écris ces lignes, Bernard Landry n'a pas encore annoncé son remaniement ministériel. Son cheminement politique la menait vers les grandes responsabilités. Cela a commencé en 94 quand, alors ministre du Travail, elle héritait du dossier de la construction. « Aujourd'hui on ne parle plus de ce dossier, mais à l'époque c'était à feu et à sang. Cela faisait 26 ans qu'il n'y avait pas eu de décret et qu'il n'y avait pas eu de conventions collectives ni de négociations : l'industrie allait vraiment mal. Personne ne comprenait qu'une femme s'en mêle. Je terminerai avec une loi qui scindera la construction en quatre domaines et des conventions se signeront dans chacun de ces secteurs. »

De l'équité salariale à la réforme municipale
On la retrouvera également impliquée dans le dossier de l'Équité salariale suivi de celui de la Régie des rentes qui était à découvert quand elle en hérita. Un peu plus tard, on la retrouvera avec la responsabilité de l'Aide sociale, une autre réforme pas facile à réaliser. Arrivera ensuite la main-d'œuvre, avec le transfert du fédéral et la création d'Emploi-Québec pour finalement recevoir la charge de mener à terme la réorganisation municipale au Québec.

Pourquoi toujours les gros défis échouent-ils sur son bureau, et pourquoi les accepte-t-elle ? « C'est toujours un challenge, j'aime les défis ! Il ne faut jamais croire que l'on possède les solutions à l'avance, il faut être attentif et écouter, sinon ce n'est jamais long que l'on prend le champ. Quand on écoute, on réalise que les gens détiennent les solutions aux problèmes. » Elle sourit, elle savoure la suite de la réponse qu'elle me fera : « C'est comme une Diane Dufresne qui chante : Il faut bien qu'il y en ait une qui le fasse et je ne donnerai pas ma place. Chaque époque à ses défis. J'ai l'avantage de faire partie d'une génération qui est encore pionnière, c'est une chance inouïe. Le ministère des Affaires municipales existe depuis plus de 80 ans, et c'est la première fois qu'il est dirigé par une femme ! Il y a toujours une première fois, même à notre époque. »

Si Claire Kirkland-Casgrain est la première femme à avoir siégé à l'Assemblée Nationale, Louise Harel est celle qui y compte le plus grand nombre d'années. Est-ce son dernier mandat ? Cette fine politicienne me répond : « Vraiment, je ne vis qu'un jour à la fois. » Quand on lira ces lignes, si ce n'est pas déjà fait, le Premier ministre Landry aura déjà remanié son gouvernement. Restera-t-elle pour briguer les suffrages une autre fois ? Ce que fera Bernard Landry laissera deviner un peu des intentions de la ministre pour les prochaines élections. Déciderait-elle de se retirer de la politique active ? Serait-il possible qu'un jour prochain on la retrouve représentant le Québec quelque part sur la planète ? Il est bien difficile de l'imaginer s'en tenir à un rôle de pensionnée, à 55 ans. Selon certaines rumeurs, elle serait prête pour une deuxième carrière, mais nombreuses sont les spéculations à l'heure actuelle et il n'y a qu'elle pour répondre à cette question.

Une grande sentimentale
Depuis 31 ans qu'elle s'implique socialement et politiquement, c'est à se demander si elle possède une vie personnelle au travers ses multiples tâches. « Mais oui, je trouve le temps de vivre et de me reposer. Je suis la grand-mère de deux petits-enfants, Julien, qui a quatre ans et demi, et Éloïse, qui a eu un an dernièrement. Je réussis à trouver le temps de jouer avec mes petits-enfants, à faire du ski au Mont-Blanc. Je possède un chalet dans les Laurentides avec mon frère Jean-François et je viens de terminer la lecture de Florent de Marie Laberge. » Elle parle beaucoup plus facilement de sa carrière que de sa vie personnelle, par contre elle s'est tout de même racontée un peu. J'ai appris que son chum était palestinien, et qu'elle était une grande sentimentale : « Je suis sensible, sentimentale avec mon chum. Je suis amoureuse, je m'occupe de lui à distance, vous savez que la distance crée le plaisir, c'est un grand avantage de vivre à distance : les retrouvailles hebdomadaires sont absolument extraordinaires. »

Louise Harel aime les lignes droites. « Je déteste par-dessus tout les gens qui font semblant. Je ne vous dirai pas le mot qui me vient aux lèvres, mais je suis incapable de supporter les choses artificielles ! » Quand je lui ai demandé quel conseil elle pouvait donner aux prochaines générations, elle m'a dit : « Fiez-vous à votre instinct, faites confiance à votre instinct, se fier à son instinct, c'est au fond suivre sa propre voie sans tenir compte des modèles à suivre. »

Où sera la députée de Hochelaga-Maisonneuve dans dix ans ? « Je voudrais toujours être vivante, concernée et prête à lutter contre les injustices. » En suivant sa propre voie, en traçant sa route, la ministre a influencé nos vies de moult façons au cours de ses 21 ans de carrière. Je me demande ce qu'aurait été Hochelaga-Maisonneuve sans le passage de Louise la téméraire, cette femme prête à tous les combats afin de défendre ses idées, ses principes et les siens !



Gérard Therrien

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