| Louise
Harel, 55 ans. Ministre d'État aux
Affaires municiaples et à la Métropole.
Femme, mère, grand-mère, député
et ministre, mais dans quel ordre ?
Louise, la téméraire
Par Gérard Therrien
J'aurais
facilement pu donner des dizaines de titres
à ce texte. Le choix des qualificatifs
était nombreux pour décrire
le personnage : audacieuse, fonceuse, battante,
courageuse, vaillante, meneuse, entêtée,
inflexible, doucereuse, autant d'épithètes
dont elle a été affublée
un jour ou l'autre au cours de sa longue
carrière politique. Une carrière
qui compte plus de 21 ans de députation.
Si j'ai choisi téméraire,
c'est qu'à mon avis, cet adjectif
convient le mieux pour définir la
battante qu'elle est.
Depuis qu'elle toute jeune, la politique
l'a bercée. « Mon père
lisait le Devoir; il a toujours été
très politisé, mais ce n'était
pas un homme de parti. » Roger Harel,
aujourd'hui à la retraite, était
professeur d'histoire, c'était un
homme d'idées. « Il aspirait
de tous ses vux à la Révolution
tranquille. » À l'époque,
il aura été très actif
à la société Saint-Jean
Baptiste, il y emmenait sa fille écouter
des discours dont elle gardera le souvenir
encore aujourd'hui.
Sa mère (Mignonne), elle aussi retraitée,
était l'artiste de la famille, une
manuelle qui aimait créer. «
Elle nous fabriquait des robes, des manteaux.
» Elle avait pour métier la
coiffure. Entrepreneure, elle possédait
son salon à Ste-Thérèse
et avait étudié à Montréal.
Jusqu'à la disparition des Comités
paritaires, elle a été compagnon;
elle formait des apprentis dans sa boutique.
Ensuite, elle est devenue professeur en
coiffure à la polyvalente de Ste-Thérèse.
« J'ai passé des heures et des
heures avec ma mère dans son salon,
elle disait que je l'aidais. Ce n'est que
plus tard que j'ai compris la grandeur de
ses gentillesses. »
« Je trouvais injuste d'être
une fille »
La famille compte cinq enfants : trois
avocats, Jean-François, Luce et Louise,
ainsi que deux artistes, Pierre, auteur,
compositeur interprète et cinéaste
que l'on a connu du temps d'Offenbach puis
de Corbeau, et enfin Suzanne, célèbre
costumière à qui l'on doit
la célèbre jaquette de Môman
dans la « Petite vie ».
Louise Harel, deuxième de la famille,
aurait bien aimé naître garçon.
« Je trouvais injuste d'être
une fille, il y avait tellement d'interdits
à l'époque. » Elle est
née à Ste-Thérèse-de-Blainville,
où elle fera son primaire au Couvent
de Ste-Thérèse, puis deviendra
pensionnaire afin d'entamer son cours classique
à Montréal, au Collège
Marie-Anne, chez les Surs de Sainte-Anne.
Elle terminera son secondaire au Séminaire
de Sainte-Thérèse.
Plus jeune, elle a longuement hésité
entre le droit et le journalisme. «
J'ai été rédacteur
en chef du journal étudiant Le Thérésien.
On avait gagné la Palme d'or du journalisme
étudiant. » Finalement, elle
bifurquera en raison de la question nationale.
« Écrire dans un journal vous
oblige à vous tenir informé
de tout ce qui se passe autour de vous,
surtout que l'époque était
des plus effervescentes, les choses changeaient
rapidement. » Plus elle avançait,
plus elle se politisait. « Je me trouve
chanceuse de faire partie d'une génération
qui allait toujours être en nombre
et fortement influencer les orientations
de la société. J'ai toujours
été convaincue de cela. »
Elle entend bien revenir un jour à
l'écriture. « Jacques Brassard
et moi avons l'intention d'écrire
à deux mains une version féminine
et masculine de ce qu'est le jeu politique.
La politique n'est pas une science, c'est
une passion. Je sais que la politique est
enseignée dans les universités,
mais c'est un jeu d'émotion, un rapport
de force où la règle consiste
à ne pas se faire sortir du jeu.
C'est assez cynique, j'aimerais bien l'expliquer
aux gens. »
Elle réussit son baccalauréat
ès arts en 1965 qu'elle fait suivre
d'études en sociologie à l'Université
de Montréal, et obtient sa licence
en droit à l'Université du
Québec en 1977, puis finalement son
Barreau en 1978. Déjà, au
cours de cette période, la future
ministre en menait large puisque tout en
poursuivant ses études, elle était
présidente de la région Montréal-Centre
du Parti québécois de 1974
à 1979 et, déjà mariée
à Michel Bourdon, elle donnait naissance
à sa fille, Catherine. De son couple
ne sera issu qu'un enfant. Plusieurs années
plus tard, elle divorcera. Aujourd'hui,
elle partage sa vie avec Edmond Omran.
La rupture avec Lévesque
Depuis sa première élection,
en 1981, à titre de députée
de la circonscription de Maisonneuve la
politique ne l'a plus lâchée.
Elle deviendra, durant ce premier mandat,
présidente de la Commission de l'économie
et du travail, en plus d'obtenir la fonction
de ministre des Communautés culturelles
et de l'Immigration. Femme de caractère,
c'est en 1984, suite à une divergence
d'opinion avec René Lévesque
qu'elle démissionnera de son poste
de ministre pour ne siéger qu'à
titre de députée. « J'avais
fait la tournée de tous les employés
la veille, cela a été une
période difficile, douloureuse et
assez tumultueuse », se rappelle-t-elle.
En 1985, elle est réélue députée
d'Hochelaga-Maisonneuve. Ce mandat sera
une période tranquille de sa vie
politique; sans ministère à
gérer, elle cumulera plusieurs autres
fonctions mais à l'arrière
scène, loin des projecteurs. Elle
reviendra en 1989 ou, encore une fois, elle
sera réélue dans sa circonscription.
Elle deviendra ministre d'État à
la Concertation et ministre de l'Emploi
après l'élection de septembre
1994. Elle sera réélue pour
une cinquième fois le 30 novembre
1998. Aujourd'hui, elle est ministre d'État
aux Affaires municipales et à la
Métropole et vient de réaliser
les fusions municipales au Québec.
« J'ai opté pour la politique
en raison de la question nationale qui m'a
toujours tenu à cur »,
de dire Louise Harel. Savait-elle que les
responsabilités l'attendant seraient
parmi celles les plus ardues à réaliser
? En effet, au cours de ses nombreux mandats,
elle héritera de dossiers bien difficiles,
tels que l'emploi et les fusions municipales.
Son passé l'aura préparée
à relever ces défis. «
J'ai passé neuf ans dans l'opposition,
c'était une belle période,
où j'ai beaucoup appris. J'ai été
porte-parole en matière de transport.
J'étais devenue spécialiste
en transport aérien et en transport
en vrac. Le transport, c'est le poumon des
régions du Québec. Le développement
passe inévitablement par là.
Je ferai tout au cours de cette période.
Jacques Parizeau, alors Chef de l'opposition,
m'avait promis de me faire le tour de l'appareil
gouvernemental et il m'avait nommée
à l'Industrie et au Commerce. J'étais
déjà bien assez sociale à
l'époque avec des idées bien
arrêtées, cela m'aura permis
un tour d'horizon incroyable. »
Son roman avec sa circonscription d'Hochelaga-Maisonneuve
existe maintenant depuis plus de 20 ans.
La question était de savoir pourquoi
celle-là plutôt qu'une autre
: « La principale raison était
Robert Burns, c'était un bon ami.
Il avait fait un infarctus en 79. Suite
à ses problèmes de santé,
le comté était devenu orphelin.
Il y a eu une partielle et le comté
que l'on avait toujours gagné en
élection générale depuis
1970 a été perdu. Je le ramènerai
au Parti québécois en 1981.
René Lévesque m'avait appelée
et m'avait demandé de me présenter
malgré nos différends. Mais
cela n'aide pas d'avoir l'appui des autorités,
il faut gagner la convention pour avoir
le droit de se présenter comme candidat.
J'ai dû travailler pendant des mois,
contacter tous les membres. » On peut
également supposer que sa connaissance
des gens du quartier Hochelaga-Maisonneuve
a pu faire le poids dans sa décision,
car on se souviendra qu'au temps où
elle était présidente de la
région Montréal-Centre du
Parti québécois (1974-1979),
elle avait travaillé avec les intervenants
d'Hochelaga-Maisonneuve. « J'avais
même organisé une consultation
populaire contre le projet de l'autoroute
de la rue Notre-Dame à cette époque.
»
Entière dans tout ce qu'elle fait,
c'est en juillet 1981 qu'elle se départira
de sa maison d'Outremont pour venir installer
ses pénates dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve.
« Cela changera beaucoup de choses
dans ma vie. Je développerai un sentiment
de solidarité, d'appartenance. Je
commencerai à faire du bureau de
comté tous les lundis et vendredis,
pendant une douzaine d'années. Je
connaîtrai les démunis en profondeur,
je pourrai plaider pour eux, c'est là
que je développerai des manières
de faire. » Rapidement, elle apprendra
que si on veut que les choses avancent,
il ne faut pas compter sur les autres pour
trouver les palliatifs à notre place.
« J'apprendrai que personne ne veut
acheter de problèmes, c'est de loin
les solutions proposées qui se vendent
le mieux. » Elle aura bien fait son
travail, puisque sa circonscription est
reconnue comme un des secteurs ayant au
cours des quinze dernières années
connu sa juste part de problèmes
de toutes sortes et comme l'endroit où
les solutions sociales ont le plus émergé.
« Les lundis soirs, quand je partais
pour Québec, je me sentais comme
un commis voyageur. J'avais la mallette
pleine de projets que j'allais vendre aux
différents ministères comme
à l'opposition. J'ai dû travailler
très fort dans le milieu pour transformer
les problèmes en solutions. »
La ministre aux nombreuses ressources n'a
jamais eu la vie politique facile. Parmi
les dossiers difficiles, il n'y a que par
la Santé qu'elle n'est pas passée
et qui sait, cela lui échoira peut-être
avant la fin de ce présent mandat,
puisqu'au moment où j'écris
ces lignes, Bernard Landry n'a pas encore
annoncé son remaniement ministériel.
Son cheminement politique la menait vers
les grandes responsabilités. Cela
a commencé en 94 quand, alors ministre
du Travail, elle héritait du dossier
de la construction. « Aujourd'hui on
ne parle plus de ce dossier, mais à
l'époque c'était à
feu et à sang. Cela faisait 26 ans
qu'il n'y avait pas eu de décret
et qu'il n'y avait pas eu de conventions
collectives ni de négociations :
l'industrie allait vraiment mal. Personne
ne comprenait qu'une femme s'en mêle.
Je terminerai avec une loi qui scindera
la construction en quatre domaines et des
conventions se signeront dans chacun de
ces secteurs. »
De l'équité salariale
à la réforme municipale
On la retrouvera également impliquée
dans le dossier de l'Équité
salariale suivi de celui de la Régie
des rentes qui était à découvert
quand elle en hérita. Un peu plus
tard, on la retrouvera avec la responsabilité
de l'Aide sociale, une autre réforme
pas facile à réaliser. Arrivera
ensuite la main-d'uvre, avec le transfert
du fédéral et la création
d'Emploi-Québec pour finalement recevoir
la charge de mener à terme la réorganisation
municipale au Québec.
Pourquoi toujours les gros défis
échouent-ils sur son bureau, et pourquoi
les accepte-t-elle ? « C'est toujours
un challenge, j'aime les défis !
Il ne faut jamais croire que l'on possède
les solutions à l'avance, il faut
être attentif et écouter, sinon
ce n'est jamais long que l'on prend le champ.
Quand on écoute, on réalise
que les gens détiennent les solutions
aux problèmes. » Elle sourit,
elle savoure la suite de la réponse
qu'elle me fera : « C'est comme une
Diane Dufresne qui chante : Il faut bien
qu'il y en ait une qui le fasse et je ne
donnerai pas ma place. Chaque époque
à ses défis. J'ai l'avantage
de faire partie d'une génération
qui est encore pionnière, c'est une
chance inouïe. Le ministère
des Affaires municipales existe depuis plus
de 80 ans, et c'est la première fois
qu'il est dirigé par une femme !
Il y a toujours une première fois,
même à notre époque.
»
Si Claire Kirkland-Casgrain est la première
femme à avoir siégé
à l'Assemblée Nationale, Louise
Harel est celle qui y compte le plus grand
nombre d'années. Est-ce son dernier
mandat ? Cette fine politicienne me répond
: « Vraiment, je ne vis qu'un jour
à la fois. » Quand on lira ces
lignes, si ce n'est pas déjà
fait, le Premier ministre Landry aura déjà
remanié son gouvernement. Restera-t-elle
pour briguer les suffrages une autre fois
? Ce que fera Bernard Landry laissera deviner
un peu des intentions de la ministre pour
les prochaines élections. Déciderait-elle
de se retirer de la politique active ? Serait-il
possible qu'un jour prochain on la retrouve
représentant le Québec quelque
part sur la planète ? Il est bien
difficile de l'imaginer s'en tenir à
un rôle de pensionnée, à
55 ans. Selon certaines rumeurs, elle serait
prête pour une deuxième carrière,
mais nombreuses sont les spéculations
à l'heure actuelle et il n'y a qu'elle
pour répondre à cette question.
Une grande sentimentale
Depuis 31 ans qu'elle s'implique socialement
et politiquement, c'est à se demander
si elle possède une vie personnelle
au travers ses multiples tâches. «
Mais oui, je trouve le temps de vivre et
de me reposer. Je suis la grand-mère
de deux petits-enfants, Julien, qui a quatre
ans et demi, et Éloïse, qui
a eu un an dernièrement. Je réussis
à trouver le temps de jouer avec
mes petits-enfants, à faire du ski
au Mont-Blanc. Je possède un chalet
dans les Laurentides avec mon frère
Jean-François et je viens de terminer
la lecture de Florent de Marie Laberge.
» Elle parle beaucoup plus facilement
de sa carrière que de sa vie personnelle,
par contre elle s'est tout de même
racontée un peu. J'ai appris que
son chum était palestinien, et qu'elle
était une grande sentimentale : «
Je suis sensible, sentimentale avec mon
chum. Je suis amoureuse, je m'occupe de
lui à distance, vous savez que la
distance crée le plaisir, c'est un
grand avantage de vivre à distance
: les retrouvailles hebdomadaires sont absolument
extraordinaires. »
Louise Harel aime les lignes droites. «
Je déteste par-dessus tout les gens
qui font semblant. Je ne vous dirai pas
le mot qui me vient aux lèvres, mais
je suis incapable de supporter les choses
artificielles ! » Quand je lui ai demandé
quel conseil elle pouvait donner aux prochaines
générations, elle m'a dit
: « Fiez-vous à votre instinct,
faites confiance à votre instinct,
se fier à son instinct, c'est au
fond suivre sa propre voie sans tenir compte
des modèles à suivre. »
Où sera la députée
de Hochelaga-Maisonneuve dans dix ans ?
« Je voudrais toujours être vivante,
concernée et prête à
lutter contre les injustices. » En
suivant sa propre voie, en traçant
sa route, la ministre a influencé
nos vies de moult façons au cours
de ses 21 ans de carrière. Je me
demande ce qu'aurait été Hochelaga-Maisonneuve
sans le passage de Louise la téméraire,
cette femme prête à tous les
combats afin de défendre ses idées,
ses principes et les siens !
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