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Paru dans L'Édition du mois de
Septembre 2003

Michel Bissonnet,
61 ans, député de Jeanne-Mance/Viger.Archiviste,taximan, avocat, maire, député, président de l’Assemblée nationale du Québec.

ENTRE MÈRE ET PAIRS

Par Gérard Therrien
Quatorze heures, il m’a donné rendez-vous dans un resto ; il est déjà attablé en compagnie de deux personnes au moment de mon arrivée, je tire une chaise et prends place à une autre table le temps qu’il termine ce qu’il a déjà entamé. Leur conversation se fait murmures, tout à coup l’onde de son rire fracasse le silence de la salle ; cela me fait sourire, il possède un rire communicatif. La canicule a eu raison de lui puisqu’il a laissé tomber la veste ; en manches de chemise, il gesticule comme un Italien.

Tournant la tête, il me reconnaît, serre la main de ses deux compagnons et me rejoint en lançant tout de go : « Où fait-on ça ? ». Nous quittons le resto pour son bureau de comté. Aussitôt, un homme nous emboîte le pas. Je reconnais dans l’allure athlétique du mec, lequel m’a jeté un œil suspicieux à mon arrivée, que celui-ci est son garde du corps. Les deux font la paire depuis quelques semaines, il ne s’est pas encore fait à l’idée d’avoir une deuxième ombre qui le suit partout. « J’ai de la difficulté à toujours avoir quelqu’un attaché à mes talons... », dira-t-il un peu plus tard au cours de l’entrevue ; le choix ne lui appartient plus depuis que le 4 juin dernier ses pairs l’ont élu quarante-deuxième président de l’Assemblée nationale, fonction oblige.

Cerbère par la force des choses, syndic il est devenu ; il voit à la bonne marche de l’Assemblée nationale et doit faire respecter le Règlement et autres règles de procédure, en plus de s’assurer que les droits et privilèges de l’Assemblée ainsi que ceux de tous les députés qui la composent sont protégés ; il dirige, administre les services de l’Assemblée et doit la représenter dans ses relations avec les autres parlements. Le président ne participe pas aux débats de la Chambre et ne vote que s’il y a un cas d’égalité. Son devoir de réserve l’oblige à ne participer à aucune activité reliée à son parti et il ne peut plus faire partie d’aucun groupe parlementaire. Sa fonction l’isole, elle en fait maintenant un homme seul, mais ce n’est pas la première fois que l’homme vivra au singulier.

Jeunesse
Michel Bissonnet est né le 28 mars 1942, il a six ans quand sa mère, récemment séparée, lui apprend qu’il sera pensionnaire - son frère le rejoindra deux ans plus tard. Il quitte donc la maison de la rue Saint-Hubert à Montréal pour se rendre au Jardin de l’enfance, à Joliette, chez les Sœurs de la Providence. « Nous n’étions pas très heureux, là, mon frère et moi. » Il y séjournera tout de même pendant quatre ans jusqu’à ce que... « un jour, la sœur demande aux élèves qui reviendra l’an prochain ; moi, je lève la main et lui dis que mon frère et moi ne reviendrons pas. Les choses restent comme ça. En août, ma mère s’étonne de n’avoir encore rien reçu du collège, elle prend le téléphone et se fait répondre que son fils les avait informés qu’ils ne revenaient pas l’année suivante... » Ensuite, c’est dans le comté de Champlain, au collège Saint-Stanislas, qu’il fera de sa cinquième à sa neuvième année. « Ils me feront sauter ma septième, j’avais de bonnes notes... »

« Ma mère était dynamique, elle avait travaillé à titre de secrétaire de Camillien Houde quand il était maire de Montréal, elle était très politisée. C’était une femme exceptionnelle. Elle ne se plaignait jamais de son sort, elle mettait tout de l’avant pour que ses enfants reçoivent une bonne éducation, elle avait parfois deux emplois en même temps. Elle nous écrivait souvent...et on la voyait à Noël et à Pâques ». Pour le fils de Thérèse Arcand, laquelle est originaire de Deschambault, la solitude est une vieille complice à laquelle il s’est accoutumé très jeune.

Treize ans, sa neuvième année terminée, sa mère le ramène à la maison, elle lui a trouvé un travail d’été chez un pharmacien faisant également office de casse-croûte, il devient livreur et côtoie les gens d’affaires du Vieux-Montréal, il aime cela. Il y retournera à Noël et on lui donnera une promotion, il travaillera au comptoir.

L’argent se gagnant durement, sa mère le place à l’école publique Louis-Hébert de la rue Beaubien. « Ce qu’on peut être naïf quand on sort d’un pensionnat, c’est un peu comme le choc du futur. » Il évolue au milieu d’une forte concentration d’italophones et se fait de nombreux amis italiens. Il sèche aussi ses cours... « Au bout de quelques mois, j’ai cessé d’aller à l’école et j’ai doublé ma dixième année. L’année suivante, ma mère m’a renvoyé comme pensionnaire, à Rigaud cette fois. Je suis resté jusqu’à ma douzième année. Entre-temps, j’avais décidé de me faire pharmacien, mais en raison de mon manque de latin, j’ai été refusé. Je me suis donc inscrit aux HEC. “

Il n’a pas de demi-mesure, chaque été du temps où il sera à Rigaud, à sa demande il ira à la base militaire de Farnham; ainsi deviendra-t-il cadet instructeur au cours de la première année, suivie de la responsabilité d’un peloton de 36 cadets l’été suivant puis, à 17 ans, il recevra le grade de caporal instructeur et aura la charge de tous les autres instructeurs. « J’ai bien aimé cela. »

« Ma mère avait réussi à me payer le collège, mais elle ne pouvait plus me faire vivre comme étudiant à l’université, alors je me suis engagé vis-à-vis d’elle à me trouver un travail secondaire, question de payer mes cours et de lui verser une pension. J’ai commencé à vendre des programmes au Forum, j’en ai arraché... »

Jeune homme
Un soir, un ami de sa mère, lequel travaillait à l’hôtel de ville de Montréal, lui apporte un formulaire d’emploi en lui disant que c’était une bonne carrière et qu’il y avait de l’avenir à la Ville. C’était à titre d’archiviste, grade un. « J’ai rempli cela, il y a eu un concours d’éligibilité et j’ai terminé premier. J’ai abandonné mes cours et je suis entré au service de la Ville, c’était le 27 décembre 1960, et je gagnais 1980 dollars par année. »

Actif, pendant la semaine il travaille à la Ville, le week-end il oeuvre à titre de serveur dans un bar de Shawbridge dans les Laurentides. « Je faisais autant d’argent le samedi soir que dans ma semaine à la Ville ! » Trois mois déjà au service de la Ville, quelqu’un arrive et lui demande sarcastiquement en quelle année il a terminé ses études ? « Fièrement, je lui réponds en douzième année. Mon Dieu ! il me dit ironiquement, t’en as des responsabilités, toi, pour un gars
si instruit ! » Ça le fait beaucoup réfléchir. Quelques mois plus tard, un poste de commis de bureau est ouvert, c’était pour dactylographier les minutes du conseil exécutif. « J’ai postulé et je l’ai eu, je dactylographiais rapidement et sans erreur : à Rigaud, j’avais eu la chance, pendant trois ans, de pratiquer à tous les jours. » Cela l’a amené à assister à toutes les séances du conseil municipal pendant quelques années, il était aussi garçon de courses (waterboy, comme on les appelait alors). Il fraye parmi élus et avocats spécialisés en droit municipal.« J’étais devenu d’une grande expertise en réglementation municipale, on me consultait souvent. »

Quelque temps plus tard arrive une élection pour un représentant syndical : « Le représentant y était depuis déjà plus de 15 ans, je me présente comme indépendant, j’ai fait le tour de tout le monde et j’ai été élu. »

Il le restera pendant deux ans et ne se représentera pas. Entre-temps, il épouse une institutrice et installe ses pénates à Auteuil, une maison neuve qu’il vient d’acheter. « J’étais malheureux dans cette union... » Deux enfants plus tard, il se sépare.

Apprentissage politique
En 1966, il réalise que la politique l’intéresse : « Je n’y connaissais rien. Je me suis présenté au Parti libéral fédéral, pourquoi ? Je ne sais pas. J’ai donné mon nom en disant que je voulais apprendre la politique. Au bout de trois ou quatre mois, n’ayant pas eu de nouvelles, je les ai appelés. On m’a répondu : on a beaucoup de monde et, vous savez, on n’est pas en élection... » Il est donc allé frapper à la porte du Parti conservateur, la même chose, nous ne sommes pas en période d’élection, alors... « J’ai été frapper au NPD... » et il a donné son nom en disant qu’il voulait apprendre la politique. De fil en aiguille, on lui demande de vendre des cartes de membre. En trois jours il en vend 35. Le téléphone sonne, c’est Robert Cliche qui l’appelle et l’invite à dîner. « Je lui ai dit que cela me ferait plaisir, il est venu me prendre à l’hôtel de ville. Entre-temps, j’avais vu le maire Drapeau et lui avais parlé de mon prochain dîner, il m’avait répondu, s’il vient te chercher, appelle-moi, je le recevrai quelques minutes. Il l’a reçu ! »

Préférant ne pas rentrer trop tôt à la maison, il passe ses soirées à apprendre la politique, il organise des événements, se retrouve au caucus à Ottawa. En 1967, il y a une élection partielle dans Papineau, il ramasse trois mille signatures et se retrouve candidat. Il prend un congé sans solde de la Ville pour un mois, dépose ses 250 dollars parce que c’est ce qu’il en coûtait à l’époque et il fait le grand plongeon. « J’en ai mangé une maudite ! » Le 29 mai 1967, il sort de là satisfait, mais défait, avec en prime une dette personnelle de près de huit mille dollars. « J’ai quitté le parti, je suis retourné à Laval. »

Il réunira ses créanciers, 8000 dollars à cette période représentait un assez joli montant. « Je leur ai dit : écoutez, je veux vous payer mais vous devez me donner un peu de temps, je vais me trouver un deuxième emploi... Ils ont accepté de ne pas me demander d’intérêts... » Il part chercher son permis de conducteur de taxi : « Je travaillais de cinq heures à minuit trois jours par semaine et j’ai payé mes dettes. » Cela a duré presque trois ans.

En 1969, en compagnie de quelques connaissances, il est à mettre sur pied un nouveau parti municipal, quelqu’un réussit à le ramener dans un parti existant et il se présente comme conseiller ; il fera face à Lucien Paiement qui deviendra maire de Laval par la suite. Encore une fois... un mois sans solde. « Mais cette fois, je ne me portais pas garant pour les dettes, j’avais pris mon expérience... » Alors, il se présente à nouveau, « encore une fois, j’en ai mangé une maudite ! » C’est à ce moment qu’il dit avoir vraiment découvert qu’il avait les gènes de la politique mais deux défaites, il en avait assez pour l’instant, son cœur revient à la ville de Montréal.

Cegep-Université
« Dans ce temps-là, tu commençais à la Ville comme messager et tu montais les échelons. J’avais remarqué que monsieur Drapeau, lui, au contraire, nommait des avocats qu’il allait chercher au contentieux. Je voulais devenir greffier de la Ville, le top du top ! » Il décide de faire son cégep, débute à Maisonneuve, abandonne et revient quelque temps plus tard le terminer à Bois-de-Boulogne. Depuis peu, il a uni sa destinée à Yvette Arcand, cousine germaine et veuve avec deux enfants, femme aujourd’hui bien connue sur la scène politique puisqu’elle est conseillère municipale à l’arrondissement Saint-Léonard, élue sans interruption depuis 1986.

Son cégep terminé, il est accepté à l’Université de Montréal. « Je suis allé voir le maire Drapeau ; après lui avoir dit que je voulais devenir le greffier de la Ville et lui avoir annoncé que j’avais été admis en droit à l’Université de Montréal, je lui ai expliqué mon problème : je suis marié et je dois étudier tout en travaillant, j’aimerais savoir si vous pourriez me consentir des heures de travail flexibles, cela me permettrait de tout composer. » Le tout a été proposé au bureau du personnel qui a refusé. « Il ne faut pas oublier qu’en ce temps-là cette formule de temps flexible n’existait pas. » Il réfléchit : doit-il donner sa démission ? Cela vient aux oreilles du maire, l’affaire est présentée au conseil exécutif et la demande est acceptée. « J’ai été le premier à la ville de Montréal à avoir un horaire flexible. » Il a fait son stage au contentieux de la Ville, il voulait toujours être greffier. Il fait son Barreau en 1977. « Mon patron veut que je sois assistant-greffier de la Ville, la demande est refusée par le service du personnel. Reçu avocat pour continuer à être chef de bureau, cela n’avait pas de sens, je demande à revoir le maire Drapeau. Parce que je m’étais engagé à rester au service de la Ville pour les cinq ans suivant mon Barreau. Alors, j’explique la situation à monsieur Drapeau et je lui demande ce qu’il ferait à ma place : je quitterais, me dit-il. C’est ce que j’ai fait ! »

De maire à président

Il se présente à la mairie de Saint-Léonard en 1978 et il est élu. « Je ne savais pas que j’avais gagné, ce sont les journalistes qui me l’ont appris. Je pense avoir été le seul maire de cette ville à ne pas avoir été propriétaire ! » Il est resté maire sans majorité jusqu’en 1981, moment qu’il choisit pour se lancer dans l’arène provinciale.

Depuis, il a remporté les suffrages pour une sixième fois le 14 avril 2003, puis il a été élu par ses pairs le 4 juin de la même année à titre de président de l’Assemblée nationale du Québec. Il a ajouté à sa charge le défi de rapprocher l’Assemblée nationale des gens. « Je veux que les débats prennent plus de vigueur, je désire remonter la valeur des politiciens auprès du peuple. »

Ses responsabilités protocolaires sont nombreuses et sa tâche le mène un peu partout sur le globe; il y a un peu plus d’un mois, c’était en Afrique où il présidait la rencontre de l’Association des parlementaires de la francophonie ; dans quelques jours il quittera pour une mission en France, où il rencontrera son homologue Jean-Louis Debré.

C’est à se demander comment ce bourreau de travail réussit à récupérer. Il est reconnu pour avoir le cerveau en continuelle ébullition, on dit de lui qu’il ne compte pas ses heures de travail. Je me suis laissé dire que son secret réside dans ses bureaux de l’Assemblée nationale, il y aurait là un vieux fauteuil (une vieille doudou, quoi !) sur lequel il se dépose et sieste une petite demi-heure, après quoi son corps lui permet de fournir un autre douze heures de travail. Il n’arrête jamais, disent ses proches.

Sa vie, il la consacre au service de son prochain ; empathique, il affirme trouver ses moments de relaxation en discutant avec les gens. Il ne songe nullement à un autre type de vie, il adore ce qu’il fait et la vie le lui rend bien. « Ma pension ? Jamais ! Quand j’étais à la ville de Montréal, je savais qu’à 48 ans je serais admissible à ma pension... non, non ! Cela ne m’intéresse pas. Quand je cesserai de travailler, je ferai du bénévolat ; pour moi, cesser mes activités c’est comme prendre le chemin de la Côte-des-Neiges et cela, mon ami, le plus tard possible ! »

Savoir c’est pouvoir
Au matin, par une petite fente entre les rideaux, des milliers de particules batifolent dans une lamelle verticale de lumière qui se glisse dans la chambre de l’enfant. Au fil des minutes, le trait jaunâtre se rapproche de son visage, dès l’instant où la chaleur caresse sa peau il ouvre les yeux, tourne la tête en direction du petit lit qu’occupe son jeune frère et en moins de deux il est debout, prêt pour une course jusqu’à la cuisine.

Il s’étonne de ne pas y découvrir son père. Je le verrai ce soir, se dit-il. La journée passe. Au coucher, son père n’est toujours pas rentré. Bof ! se dit-il, je le verrai demain matin.

Au bout de quelques jours, on lui explique finalement que son père a quitté et qu’ils ne vivront plus désormais que trois dans la maison de la rue Saint-Hubert : son frère, sa mère et lui. S’accoutumant de tout, l’enfant avale goulûment les jours, ignorant qu’il est différent des autres : c’est par la méchanceté de ses compagnons de classe qu’il saisira vraiment toute la signification d’être l’enfant d’un couple séparé en 1948. Afin de ne pas être montré du doigt, certains jours il mentira, affirmant que son père est mort d’un infarctus, alors qu’à d’autres c’est dans un accident automobile qu’il le fera périr.

À neuf et dix ans, après le 24 juin, à la fin des classes, un chauffeur à casquette au volant d’une rutilante voiture blanche vient le prendre à sa résidence, maintenant rendue sur la rue Joliette, et l’amène chez un oncle richissime - c’est du moins ce que sa mère lui a dit. Il y passe deux étés. On l’emmène à Montréal chez Sauvé et Frères pour le vêtir de pied en cap. Ces séjours prendront fin suite à un différend avec l’épouse de son oncle.

Au collège, souvent on se trompe quand on lui parle, les Clercs Saint-Viateur l’appellent monsieur Ducharme, lui les reprend en leur disant que c’est Bissonnet ! Un jour, il a peut-être seize ou dix-sept ans, en regardant les mosaïques des anciens du collège, il remarque une photo; il croit se reconnaître, curieux, il l’examine et lit le nom de Ducharme sous celle-ci ; il s’en étonne en réalisant que c’est là la photo de l’oncle où il passait ses étés. Ce petit rectangle photographique changera sa vie à jamais.

Ses questions demeurent sans réponse, on lui affirme toujours que c’est son oncle, mais lui se doute bien de quelque chose. Ce n’est que quelques années plus tard quand, travaillant à la ville de Montréal, certains avocats lui demandent si sa mère est mariée à un Ducharme; il repense à sa jeunesse et à tous ces gens qui lui donnaient du Ducharme à tout va : le déclic se fait. Il est maintenant certain que ce Ducharme est son père. Il ira le rencontrer et connaîtra ainsi ses origines.

Après avoir réalisé que son père naturel est avocat, il décide que lui aussi veut devenir avocat et il le devient en 1977. Il apprend que son grand-père, en plus d’avoir été avocat, a été pendant vingt-sept ans député provincial du comté de Laviolette ; il deviendra député.

Aujourd’hui, vingt-deux années ont passé depuis qu’il a foulé le sol de l’Assemblée nationale pour la première fois. C’est à parier qu’il n’abandonnera pas avant d’être allé plus loin que son aïeul ; l’homme a toujours pour objectif de pousser un peu plus loin que ses pères.



Gérard Therrien

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