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Murielle Chaput,
55
ans, fromagère, pédagogue.
Suisse, Québec, Shawinigan, la Beauce: elle a
appris partout.
Affaires...
de goûts

Par Gérard Therrien
Restaurant La Dora, rue Sherbrooke
dans l’Est, il est midi ; Montréal, aussi
triste que le cimetière d’à côté,
ruisselle sous la pluie automnale qui depuis trois jours
a fait d’elle son otage; il n’y a que les
nombreux parapluies aux couleurs disparates pour égayer
cette journée de grisaille.
J’attends Murielle Chaput, elle qui tient étal
au Marché Jean-Talon. En fait, elle en compte
plutôt quatre qu’un. Elle et son mari ont
réussi à faire de leur métier profession
familiale puisque Ian, leur fils, prendra sans doute
la relève un jour ou l’autre, lui qui,
aujourd’hui, fait office de maître affineur
dans les caves de la famille.
Au chaud devant un petit expresso qui, je l’espère,
tuera l’humidité qui enrobe mes os, mes
idées vagabondent : entrepreneure elle est, mais
d’où cela lui vient-il, elle qui octroie
au vocable douceur toute sa signification. Entrepreneuriat
et douceur, voilà l’huile et l’eau,
un amalgame difficile à réunir en affaires.
Quel genre d’entrepreneure est-elle ? Quel est
le secret de sa réussite ? D’où
lui est venue cette idée de faire office de fromagère
? Je la sais citadine, montréalaise, elle a grandi
dans l’est de l’Île, rue Bennett,
puis Fletcher, ce n’est pas le coin d’où
émergent habituellement les fromagers : ses ancêtres
peut-être ? Mes pensées disparaissent,
la voilà qui arrive...
Tout sourire, elle s’approche. Parce qu’il
y a très longtemps que je ne l’ai vue,
je réalise que le temps a déposé
sur son visage un calme que je lui envie aussitôt
; loin de lui accorder le poids de son vécu,
il l’a façonnée en personne sereine,
bien dans sa peau ; elle a l’air de tout, sauf
d’une fromagère.
Origine
Son père Maurice, ingénieur mécanique
; sa mère, Pauline, reste à la maison
et élève sa famille ; elle lui fait découvrir
la cuisine. « Je me souviens que durant l’année
de l’Expo, en 1967, nous n’avons pas mangé
une seule fois le même menu. Ma mère découpait
les recettes dans La Presse tous les jours et nous préparait
des mets de partout; elle était une cuisinière
hors pair ». Ni aux fromages ni aux affaires,
rien ne laissait présager qu’elle s’y
consacrerait un jour, « non, je n’ai
jamais cru ou imaginé qu’un jour j’en
viendrais à faire cela ».
Cours classique, pensionnaire, secrétaire, elle
épouse Marc Picard, professeur d’éducation
physique et entraîneur de hockey, lequel à
cette époque est nommé entraîneur
du Lausanne Hockey Club en Suisse. Ils y séjourneront
pendant trois ans, période durant laquelle naîtra
le premier de leurs deux enfants : Ian, aujourd’hui
âgé de 32 ans, et Hélène,
la cadette, qui suivra trois ans plus tard.
À leur retour au Québec, une série
de déménagements les mènera aux
quatre coins de la province; c’est ainsi que la
famille se retrouve à Québec, à
Shawinigan et finalement en Beauce, toujours en raison
du hockey.
Début à la Fromagerie
La famille revient à Montréal ; Marc enseignera
l’éducation physique à Pointe-aux-Trembles,
Muriel se fera secrétaire, elle oeuvrera au Centre
Marie-Vincent. Ce n’est qu’en 1978 que Marc
rencontrera Fernand Hamel, propriétaire de la
fromagerie du même nom. Il deviendra superviseur,
puis actionnaire. « Je dois dire que c’est
en Suisse que nous avons découvert les fromages.
Moi, à cette époque, je ne mangeais
que du cheddar et du Oka. C’est aussi là
que nous nous sommes intéressés pour la
première fois aux vins. Mais nous n’avions
aucune idée qu’un jour... »
Ils ne deviendront propriétaires de la fromagerie
qu’en 1988. « Je n’avais pas l’intention
de laisser mon travail, je ne tenais pas à ce
que tous nos œufs se retrouvent dans le même
panier... ». Elle y travaillera les week-ends,
elle sera à la fois sur le plancher, elle motivera
les employés et apprendra son nouveau métier
en écoutant les commentaires de la clientèle;
la fromagère fera même du porte-à-porte
pour livrer ses prospectus et vanter ses produits.
Implication
Elle développe son goût pour les fromages
et les affaires. « Je réalisais qu’il
y avait beaucoup à faire et que Marc n’avait
pas le temps de tout faire seul. Nous avions une vingtaine
d’employés et, dans ce temps-là,
préparer un buffet était une grande affaire
; on peinait à tout faire. »
En ces années, le fromage était un peu
quelque chose qu’on mettait sur la table quand
il y avait de la visite, les Québécois
n’étant pas très connaisseurs en
la matière. « En 1988, le fromage qui
se vendait le plus c’était le cheddar Saint-Guillaume;
le lait cru, il n’y avait que nos clients européens
pour en acheter. Ce n’est que quelque temps plus
tard que j’ai lancé les dégustations
de fromages. »
Elle prend de l’expérience et réalise
qu’il faut faire goûter si on veut faire
vendre ses produits; elle sent qu’elle peut faire
une différence, mais le temps lui manque, elle
n’y travaille qu’à temps partiel,
le week-end. Finalement, elle se décide et quitte
son emploi pour se consacrer exclusivement à
l’entreprise. « Moi, les chiffres, l’administration,
non merci, ce qui m’intéressait c’était
le service à la clientèle, le marketing.
» Entre la vision à plus ou moins
long terme et les opérations, il y a tout un
monde, le quotidien. « À ce moment-là,
on comptait une vingtaine d’employés, je
me souviens de certaines semaines où nous devions
emprunter de l’argent pour payer les employés.
Cela n’a pas toujours été facile.
»
La pédagogie se mêle au marketing
Elle suit des cours de marketing - « je lisais
tout ce qui me tombait sous la main » - elle
apprend, cherche, analyse. L’histoire nous démontre
qu’elle a trouvé : elle ne pense qu’aux
façons d’améliorer le service à
la clientèle, elle sait que ce n’est qu’en
faisant goûter que l’on vend. Question de
culture, dans tous les sens du mot, elle doit faire
dans la pédagogie, tant auprès du client
qu’avec les employés. La meilleure façon
de faire qu’elle a trouvée : «
les dégustations de fromages, ce n’était
pas très connu à l’époque,
je pense qu’on était les seuls à
faire ça à Montréal, ce n’était
pas évident ! »
Aujourd’hui, la Fromagerie Hamel fournit plusieurs
grands restaurants à Montréal ainsi que
d’autres fromageries. Avec le site Internet de
la fromagerie, les fromagers de partout sur la planète
viennent consulter leurs fiches de dégustations,
les Picard-Chaput deviennent petit à petit des
sommités dans leur domaine... il n’y a
que Pinard à ne pas l’avoir remarqué.
Franchise
Je lui ai demandé pourquoi elle ne vendait pas
de franchises. « Tu sais, on a quatre magasins,
on s’y rend tous les jours, c’est une affaire
familiale; vendre des franchises, c’est un peu
perdre ce cachet qui nous est si personnel. »
Pourquoi pas un cinquième magasin pour la
famille, alors ? « Je laisse cela à
mon fils : si lui, un jour, veut faire les choses différemment,
il le fera, mais pour l’instant, non, cela ne
me dit pas... Et puis, le plus difficile dans notre
métier, c’est la main-d’oeuvre, nous
devons la former, lui apprendre le fromage : nous tenons
cinq cents différents produits dans nos magasins.
Cela ne s’apprend pas du jour au lendemain, on
est en continuelle formation, cela demande énormément
de temps. »
Elle voit poindre quelques problèmes de société
qui viendront influer sur tous les commerces de son
type dans les années à venir. «
Il faudra un jour que l’on ferme une journée
ou deux par semaine en raison d’une pénurie
de main-d’œuvre. Au Québec, au contraire
de la France, le travail manuel n’est pas valorisé.
Ici, le jeune doit sortir de l’université
et faire une profession libérale pour être
considéré. C’est donc très
difficile de trouver du personnel motivé. »
Elle me racontait qu’elle intéresse les
employés aux bénéfices de l’organisation;
cela fonctionne bien pour les employés permanents
mais en ce qui concerne le personnel temporaire, elle
n’a pas encore trouvé la solution. «
C’est un continuel recommencement ; nous les formons
aux fromages ainsi qu’aux vins qui pourront bien
s’y allier. On les envoie suivre des cours et,
ce faisant, on leur fait découvrir de nouveaux
horizons qui les mènent souvent ailleurs... »
Ian a suivi sa formation de maître affineur pendant
deux ans à l’École nationale de
l’industrie laitière de Poligny. Aujourd’hui,
c’est lui qui achète, prépare et
confirme les fromages dans leur maturité. La
maison possède quatre caves d’affinage.
« C’est un travail à temps plein
pour lui et son assistant. Une grande partie de leur
temps est consacrée à s’assurer
du vieillissement de nos fromages, car rien n’est
vendu s’il n’est pas prêt ! »
Retraite
Heureuse ? « Oui, j’aime cela. »
La retraite ? « Mmm... j’y ai songé.
Je me disais qu’à 55 ans... aujourd’hui,
j’ai une adjointe, cela me libère, je n’ai
plus à faire 70 heures par semaine. J’ai
plus de temps pour me consacrer à nos clients,
je suis à l’écoute, je leur fais
découvrir certains de nos produits, je fais des
dégustations. La philosophie chez Hamel a toujours
été la même, c’est que tu
n’achètes pas un fromage que tu ne connais
pas, il faut donc le faire goûter. »
« Tu sais, aujourd’hui, on sert la deuxième
génération de clients. Eux qui, il n’y
a pas si longtemps, n’avaient pas le nez qui dépassait
le dessus du comptoir, aujourd’hui, ils viennent
avec leur enfant ; un client me disait, il y a quelques
jours : quand j’étais jeune, vous me faisiez
goûter vos fromages, j’en ai conservé
un si bon souvenir que je tiens aujourd’hui à
ce que mes enfants connaissent cela aussi... »
À quand la retraite ? Quand on sait que Montréal
compte près de deux millions de personnes, je
me dis qu’il est encore loin le temps où
le fromager et la fromagère poseront leurs pieds
sur le socle du foyer en se disant : devoir accompli!
Pour elle, il restera toujours quelqu’un qui n’a
pas encore goûté ce petit dernier qui,
juste à point, vient de sortir d’une de
leurs caves !
J’entends d’ici cette pédagogue :
« imaginez cela avec un Gewurztraminer, le
mariage... »
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