| Michel
Vastel. 63 ans, colomniste.
Journaliste-chroniqueur, écrivain, il trouve
toujours les maux pour le dire.
Le dire à
cuire
Par Gérard Therrien
Ses
textes se retrouvent dans trois, quatre voire cinq différentes
publications. C’est avec la précision d’un
scalpel que sa synthèse divise l’opinion
du jour. Caustiques ou duveteux, acerbes ou favorables,
tels sont ses écrits selon que la situation ou
le politicien de l’heure aura stimulé son
indignation ou son admiration. L’homme a son idée
sur tout, il en émerge toujours un propos que
l’on surveille avec attention, qu’on lit
parfois avec un plissement du coin de l’œil,
cause d’un sourire qui s’esquisse à
la découverte de l’humeur de son auteur;
d’autres fois, le sourcillement se fait rictus
en raison de l’hyperacidité qui s’insinue
au fil des lignes qu’il aura implacablement burinées
ce jour-là. Les grands de ce monde n’ont
qu’à bien se tenir, car un jour ou l’autre,
ils verront leurs actions disséquées par
sa plume; inévitablement quelqu’un engendrera
les maux qui le feront dire.
Qui est cet homme, ce journaliste, ce biographe, ce
chroniqueur qui donne le ton à la journée
de tant de québécois, de canadiens ? Qui
est-il, que fait-il, sinon écrire ? C’est
ce que L’Édition a tenté
de découvrir.
« Je ne sais pas si mon « cas »
sera aussi intéressant…mais d’accord,
on se rencontre… », telle fut sa réponse
à ma demande d’entrevue. Quand il s’agit
de parler de lui, Michel Vastel n’est plus aussi
verveux et répond aux questions avec parcimonie,
aussi sagement qu’un neveu par un dimanche après-midi.
Son éloquence ne réapparaît qu’à
l’instant où la conversation bifurque sur
les personnages de l’heure ou passés.
Jeunesse
Michel Vastel, fils de Maurice et Juliette, le seul
de leurs quatre enfants à avoir fait du journalisme
sa profession; né le 20 mai 1940 à Saint-Pierre
de Cormeilles, en Normandie petit village à l’époque
de cinq cents habitants. Il a grandi à la ferme
familiale près de Moyaux. « La particularité
de ce village, c’est le clocher de son église,
peu importe le côté d’où on
le regarde, il penche ! » Son père,
maquignon, vendait vaches et bœufs. « On
allait à la Villette à Paris tous les
lundis, c’était un grand abattoir, mon
père faisait beaucoup de viande… »
Sa grand-mère, fromagère, vendait ses
produits au marché du village le samedi matin,
« Nous n’étions ni châtelains
ni aisés, mais on vivait bien. »
« J’étais pensionnaire au collège,
on avait une sortie à Noël et une autre
à Pâques. Le collège était
situé à Caen, 60 kilomètres de
la ferme, aujourd’hui cela ne paraît pas
loin, mais à l’époque…
» Ensuite, ce furent les études en lettres
classiques, puis l’histoire et finalement le journalisme
à l’Université de Lille. Rien ne
le prédisposait à ce métier. «
Non, personne dans la famille n’était
dans ce domaine-là. » Il se souvient
d’un jour : « Une fois parce que je
parlais et critiquais beaucoup, je n’étais
pas un élève modèle, mais je m’arrangeais
toujours pour passer mes examens, je devais avoir 16
ou 17 ans, un prof m’avait dit : toi, tu devrais
être journaliste. »
Ses études ont été interrompues
par un service militaire obligatoire, il a fait la guerre
en Algérie. Il était là quand celle-ci
a obtenu son indépendance : « L’Algérie
c’était un peu comme le Vietnam pour les
américains, une guerre d’où tu ne
reviens pas en héros. Moi j’appartiens
à cette génération de français
qui a perdu toutes ses guerres. » C’est
à son retour, après deux ans et demi de
combat, qu’il opte pour le journalisme, «
Je n’avais pas le goût pour des études
pointues, exemple médecin ou ingénieur,
et comme je suis quelqu’un de bien sociable et
que le journalisme, c’est le contact avec les
gens, c’est comme ça que je me suis dirigé
de ce côté. »
Faits divers jusqu’à
Montréal
Il troque les morts du champ de bataille pour ceux de
son patelin. Il fait ses débuts journalistiques
au Nord Éclair, à la section « Faits
divers »; son premier papie. il le fait sur un
grutier décédé sous sa grue effondrée
. « La concurrence était très
forte entre les quotidiens, c’était à
qui se présenterait le premier dans la famille
pour avoir des photos. On était arrivé
chez la veuve, avant la police, c’est nous qui
lui avions annoncé que son mari était
mort, je me souviendrai toujours, la dame était
à repasser le linge de ses deux petits enfants.
Ils partaient en vacances le lendemain. »
Jeune, ambitieux, il rêve du jour où
il oeuvrera au sein d’un grand quotidien. Pour
ce faire, sa seule chance se trouve à la grande
ville : Paris, « En France pour progresser
dans une carrière, il faut monter à Paris
comme on dit; or moi, je déteste les parisiens,
je n’aime pas Paris. » En 1969, lors
des premières collaborations franco-québécoise,
il était venu à Montréal, «
J’avais beaucoup aimé cela. Je me suis
dit, grande ville pour grande ville, parce qu’à
l’époque, je croyais que Montréal
était une grande ville française, j’ai
déchanté vite ! »
C’est donc en 1970 qu’il arrive à
Montréal avec sa plume sur le dos, prêt
pour sa nouvelle vie. « J’étais
là à la Crise d’octobre. Je n’ai
jamais connu le chômage, j’ai toujours travaillé.
» Il ne séjournera à Montréal
que brièvement, de 1970 à 1971, le temps
de se faire à notre accent. Il se déniche
un travail à l’hebdomadaire économique
de la rue Henri-Bourassa, le journal Les Affaires, cinq
mille abonnés à l’époque,
c’était au temps où Jean-Victor
Baltayan en était le rédacteur en chef
et Julien Levasseur le propriétaire.
Rêve au quotidien
Il fait la rencontre de Geneviève qu’il
épousera, une Française arrivée
au Québec à l’âge de cinq
ans et qui a grandi dans le Plateau Mont-Royal. «
Mes amis l’appellent Sainte-Geneviève…
je n’étais pas souvent à la maison.
» Il aura trois enfants, seule sa cadette, Marie,
étudie en communication : suivra-t-elle les traces
de son père ? Un deuxième journaliste
dans la famille ?
« Je voulais faire du quotidien, alors je
téléphone à Claude Ryan du Devoir,
cela n’a pas duré longtemps, quelques secondes,
il m’avait dit : il faudrait quand même
prendre un peu d’expérience au Québec…
» C’est à ce moment qu’il fait
une rencontre qui changera sa vie « …J’ai
eu la chance de rencontrer un organisateur libéral
qui avait été le trésorier de la
campagne au leadership de Bourassa en 1969, Claude Rouleau.
C’était un ingénieur, il était
le numéro deux dans le parti, donc j’allais
souvent à Québec, il trouvait que j’écrivais
bien. »
De fil en aiguille, il travaille à titre d’adjoint
exécutif pour le sous-ministre des Transports.
« J’ai travaillé pour Robert
Bourassa sur un règlement sur le taxi, parce
qu’il faut se souvenir que Bourassa avait une
dette importante avec les taxis de Montréal en
1970, c’était eux qui l’avaient fait
élire. Cela m’a donné deux ans et
demi, presque trois ans de l’expérience
mais de l’intérieur, parce que Claude Rouleau
fut le sous-ministre le plus puissant du premier gouvernement
Bourassa. Je me souviens avoir rencontré les
fonctionnaires, parce que Claude Rouleau voulait faire,
comme en France, un super ministère, il rêvait
de fusionner la voirie, le transport et les grands travaux.
Il m’avait dit, va donc rencontrer les cadres
de ces trois ministères, dis-moi comment ils
réagissent à l’idée, je lui
avais dit : vous allez vous planter à cause du
plus petit des trois ministères, soit les travaux
publics, ils accepteront jamais cela… »
En 1974, nouvelle élection provinciale. «
Cela ne me tentait pas de rester, je ne voulais pas
faire carrière au gouvernement ni dans les cabinets
politiques. Je suis entré à titre d’adjoint
exécutif au Conseil du Patronat, j’y suis
resté presque trois ans, c’était
au temps des grandes institutions patronales et le gouvernement,
cela m’a donné beaucoup d’expérience
sur les grands lobbys. »
L’écriture mène
au roman
Juillet 1976, il est embauché au journal Le Devoir
par Claude Ryan. « J’étais connu
par les gars de la section financière, j’avais
appris qu’il y avait de la place, alors je l’ai
appelé. » Il y fera ses débuts
à titre de chroniqueur financier pour ensuite
devenir correspondant parlementaire, travail qu’il
fera jusqu’en juin 1989. Il a été
de la Commission Macdonald en 1984. Ensuite, il devient
correspondant parlementaire pour La Presse, puis directeur
du Bureau d’Ottawa pour le Soleil ( Québec
), Le Droit ( Ottawa ), Le Quotidien ( Chicoutimi ).
Aujourd’hui, il est toujours chroniqueur politique
pour ces mêmes journaux, sauf qu’il s’y
est ajouté La Voix de l’Est ( Granby )
de la chaîne Gesca. Il est aussi collaborateur
régulier au magazine L’Actualité
depuis 1977.
Homme d’action, Michel Vastel est également
auteur. Il a publié : Le Neveu, Éditions
Québec / Amérique, novembre 1987; The
Nephew, The Making of a Mafia Hitman, Prentice-Hall,1988;
Trudeau le Québécois, Les Éditions
de l'Homme, novembre 1989; The Outsider: The Life of
Pierre Elliott Trudeau, Macmillan Canada,1990; Bourassa,
Les Éditions de L'Homme, avril 1991; Bourassa,
Macmillan Canada, 1991; Lucien Bouchard, en attendant
la suite, Lanctôt Éditeur, avril 1996;
Landry, le grand dérangeant, Les Éditions
de L'Homme, novembre 2001.
Une prochaine biographie ? « J’ai
failli faire un livre pour Victor Lévy Beaulieu
qui aurait été semi-autorisé sur
Mario Dumont. Je me souviens lui avoir dit : il n’y
a pas de livre à faire avec cela, 32 ans, tu
fais trois chapitres, mais on peut peut-être faire
quelque chose… » Il l’a donc
rencontré à quelques occasions au cours
de l’été passé. « Je
lui ai dit ( Mario Dumont ) on va faire un livre : The
making of…comme font les américains et
on le publiera un mois après l’élection.
Je lui ai demandé à avoir accès
à tout, ses rencontres, ses documents. Lui, voulait,
mais mes patrons n’étaient pas chauds,
surtout au Soleil, parce que je n’aurais quasiment
pas pu écrire sur la campagne électorale.
J’aurais su des trucs que je n’aurais pas
pu révéler. Et puis l’entourage
de Dumont a dit, c’était à l’époque
où arrivaient des gens de partout, êtes-vous
fou, avec Vastel, vous allez vous faire avoir ! Alors
d’un commun accord, on a décidé
de ne pas le faire. »
Pense-t-il un jour laisser la biographie au profit
du roman ? « J’y pense toujours...,
mais un roman demande beaucoup plus de souffle à
écrire, moi, je suis comme tous les journalistes,
je suis plutôt spontané. Un livre, je fais
cela en six mois et on n’en parle plus, un roman
c’est beaucoup plus un travail de longue haleine.
Mes livres sont plus proches du travail de journaliste,
je me structure au chapitre et quand je commence je
ne m’arrête pas. » Pourquoi toujours
sur la politique ? « Pour dire comme on dit,
j’ai toujours fait dans l’économique,
mais tout se décide en politique : que ce soit
votre style de vie, l’administration de vos taxes,
vos chancs de prospérité, tout passe par-là.
»
Comme tout le monde
Humain avant tout, « Je me fâche facilement,
je suis trop soupe au lait, je fais de terribles colères,
mais après c’est fini, je ne suis pas violent
autrement que verbalement. En colère, même
un politicien je l’appelle, mais après
c’est terminé. » Son degré
d’indignation donne le ton à une prose
réprobatrice appréciée de ses lecteurs.
« Je tente d’être juste et équitable,
d’ailleurs je reçois beaucoup de courriels
à tous les jours, les gens trouvent que je suis
correct. »
Ce qu’il exècre le plus: « Je
déteste l’hypocrisie, la fausseté,
c’est pour cela d’ailleurs que je n’arrive
jamais à détester Chrétien, il
est franc, égal à lui-même, la même
chose pour Charest, il a beaucoup de mérite,
il est franc, sincère, Landry aussi. J’aimais
beaucoup Bouchard, mais je le trouvais un peu calculateur,
avec Dumont c’est pareil, j’ai beaucoup
de réserve, je pense qu’il y a un petit
peu d’opportunisme chez lui, contrairement à
Bourassa, les gens disaient souvent que c’est
un homme extraordinaire, on était pas obligé
d’être d’accord avec lui, mais c’était
un homme qui avait la passion du Québec. Ce que
je n’aime pas ce sont les faux, les menteurs,
les calculateurs. …Trudeau, je l’aimais
beaucoup, Dieu sait que l’on n’était
pas d’accord à la fin, ce qui a donné
lieu à de célèbres engueulades
entre lui et moi. »
Pour ce journaliste qui oeuvre tant sur la scène
fédérale que provinciale, plusieurs lui
font la question : êtes-vous nationaliste ou fédéraliste
? « Les gens n’arrivent pas à
le savoir, parce que parfois je peux être gentil
avec Chrétien ou Landry alors qu’à
d’autres, je peux être terrible avec eux.
»
À contre courant
Pendant que toutes les plumes sont tournées vers
l’Iraq, lui publie ce mois-ci dans L’Actualité
un texte sur Haïti ? « Je suis complètement
off-beat. Tiens ce matin j’ai écrit sur
Martin… il va passer, mais il sera « magané»,
Sheila va faire mal à Martin. Elle veut des débats
de société, les gais… Martin risque
de gagner trop facilement, moi, je pense parfois à
un gouvernement libéral minoritaire aux prochaines
élections du Canada… »
Qu’est-ce qu’un chroniqueur ? «
Le rôle d’un chroniqueur, c’est
de faire réagir les gens, exprimer les opinions,
déclencher des réactions. C’est
cela, la chronique, c’est la phrase courte, ce
que l’on appelle le lead, mon premier paragraphe,
je le travaille et le retravaille. L’écriture,
c’est comme un muscle, tu dois l’entretenir.
Pour bien écrire tu dois écrire et lire
en abondance. Je fais toujours attention à mon
vocabulaire, je cherche toujours des mots qui frappent
l’imagination, ça c’est une discipline.
C’est le problème des journalistes modernes.
Moi j’ai fait le cours classique, j’ai fait
la rhétorique. J’ai toujours un plan où
j’écris, ma chute est déjà
écrite au quart du texte, je sais toujours où
je m’en vais. Souvent vous lirez des articles,
même que je pourrais vous en montrer des journalistes
reconnus qui se baladent… Une chronique se doit
d’être structurée. Je n’ai
jamais été impressionné par les
écoles de journalisme au Québec, y font
pas leur devoir, la formation n’est pas toujours
rigoureuse, surtout pour la qualité du français.
L’écriture, cela s’apprend comme
le reste, ensuite c’est un muscle qu’on
entretient.
Une autre tendance que je remarque maintenant,
c’est quand je vois un jeune de 35 ans bombardés
éditorialiste, cela n’a pas d’allure,
juste pas d’allure. C’est comme les commentateurs
à la télévision qui n’ont
pas 30 ans, ils n’ont pas assez de vécu,
pas suffisamment de crédibilité.
»
L’avenir
Qu’aurait fait l’homme s’il n’avait
pas choisi le journalisme? « Aubergiste, la
restauration aussi, parce que je fais beaucoup de cuisine.
Je fais mon pain, des brioches au beurre, mais je ne
cuisine qu’à la campagne, parce qu’en
ville je ne cuisine pas, tiens dimanche dernier on avait
des gens chez nous, j’ai préparé
un navarin d’agneau, j’ai fait une soupe,
mais un vrai potage de légumes. Ma spécialité
c’est les sauces, je suis très vieux jeu
là-dessus, à la Normande, au calvados,
et les flambées, j’adore faire de la cuisine
bourgeoise quoi ! »
La retraite ? « Je ne suis pas pressé
de la prendre, je ne fais pas un travail physique et
puis, je m’amuse. » Compte-t-il retourner
en France terminer sa vie ? « J’y ai
beaucoup réfléchi en 1996 après
le référendum, je me suis dit, les québécois
n’arrivent pas à se décider, parce
que moi, je considère que les deux systèmes
se valent, je dis toujours que j’ai vu l’indépendance
de l’Algérie, alors je sais de quoi je
parle, je sais que ça marche. Celle-là
était pas mal plus rock and roll que celle que
l’on pourrait connaître au Québec.
Par contre, je suis assez neutre, je ne participe pas
dans les référendums, parce que j’ai
encore ma nationalité française, donc,
choqué par l’attitude des québécois
j’ai pensé retourner vivre en France, mais
ma famille ne voulait pas me suivre.» Depuis
il s’est acheté une ferme à Standbrige
East, dans l’Estrie.
Au matin du déclenchement des élections
provinciales, je l’ai rappelé pour lui
demander son pronostic: « Il y a deux scénarios
possible s: le PQ minoritaire ou le PLQ majoritaire.
Je ne vois plus l’ADQ. Tout ce que fera l’ADQ
ne pourra que favoriser le parti libéral. »
L’entrevue a pris place dans un bistro de la
rue Saint-Denis, le serveur apporta deux petits espressos,
l’homme prit sa tasse et la porta à ses
lèvres, je remarquai le bout de ses doigts élimés
et m’étonnai de constater qu’il avait
les mains aussi usées qu’un manœuvre
de la construction : « Cette année
sur ma terre j’aurai quatre mille pieds de vignes;
j’aime l’odeur de la terre, la sensation
quand t’as les deux mains dedans. Je veux un jardin,
être autosuffisant en nourriture et avoir des
animaux, des lapins… »
L’émotion se percevait quand il racontait
son père maquignon, sa grand-mère fromagère,
la Villette, sa famille, sa ferme et son jardin. J’ai
compris que l’homme était amoureux, amoureux
de la vie et fier de son métier de crieur de
vérités. Au-delà de ses paroles
ce sont ses yeux qui parlent, preuve que dans la vie
il n’y a pas que dans les mots que l’homme
sache dire !
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