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Paru dans L'Édition du mois de
Mars 2003

Michel Vastel. 63 ans, colomniste.
Journaliste-chroniqueur, écrivain, il trouve toujours les maux pour le dire.
Le dire à cuire
Par Gérard Therrien

Ses textes se retrouvent dans trois, quatre voire cinq différentes publications. C’est avec la précision d’un scalpel que sa synthèse divise l’opinion du jour. Caustiques ou duveteux, acerbes ou favorables, tels sont ses écrits selon que la situation ou le politicien de l’heure aura stimulé son indignation ou son admiration. L’homme a son idée sur tout, il en émerge toujours un propos que l’on surveille avec attention, qu’on lit parfois avec un plissement du coin de l’œil, cause d’un sourire qui s’esquisse à la découverte de l’humeur de son auteur; d’autres fois, le sourcillement se fait rictus en raison de l’hyperacidité qui s’insinue au fil des lignes qu’il aura implacablement burinées ce jour-là. Les grands de ce monde n’ont qu’à bien se tenir, car un jour ou l’autre, ils verront leurs actions disséquées par sa plume; inévitablement quelqu’un engendrera les maux qui le feront dire.

Qui est cet homme, ce journaliste, ce biographe, ce chroniqueur qui donne le ton à la journée de tant de québécois, de canadiens ? Qui est-il, que fait-il, sinon écrire ? C’est ce que L’Édition a tenté de découvrir.

« Je ne sais pas si mon « cas » sera aussi intéressant…mais d’accord, on se rencontre… », telle fut sa réponse à ma demande d’entrevue. Quand il s’agit de parler de lui, Michel Vastel n’est plus aussi verveux et répond aux questions avec parcimonie, aussi sagement qu’un neveu par un dimanche après-midi. Son éloquence ne réapparaît qu’à l’instant où la conversation bifurque sur les personnages de l’heure ou passés.

Jeunesse
Michel Vastel, fils de Maurice et Juliette, le seul de leurs quatre enfants à avoir fait du journalisme sa profession; né le 20 mai 1940 à Saint-Pierre de Cormeilles, en Normandie petit village à l’époque de cinq cents habitants. Il a grandi à la ferme familiale près de Moyaux. « La particularité de ce village, c’est le clocher de son église, peu importe le côté d’où on le regarde, il penche ! » Son père, maquignon, vendait vaches et bœufs. « On allait à la Villette à Paris tous les lundis, c’était un grand abattoir, mon père faisait beaucoup de viande… » Sa grand-mère, fromagère, vendait ses produits au marché du village le samedi matin, « Nous n’étions ni châtelains ni aisés, mais on vivait bien. »

« J’étais pensionnaire au collège, on avait une sortie à Noël et une autre à Pâques. Le collège était situé à Caen, 60 kilomètres de la ferme, aujourd’hui cela ne paraît pas loin, mais à l’époque… » Ensuite, ce furent les études en lettres classiques, puis l’histoire et finalement le journalisme à l’Université de Lille. Rien ne le prédisposait à ce métier. « Non, personne dans la famille n’était dans ce domaine-là. » Il se souvient d’un jour : « Une fois parce que je parlais et critiquais beaucoup, je n’étais pas un élève modèle, mais je m’arrangeais toujours pour passer mes examens, je devais avoir 16 ou 17 ans, un prof m’avait dit : toi, tu devrais être journaliste. »

Ses études ont été interrompues par un service militaire obligatoire, il a fait la guerre en Algérie. Il était là quand celle-ci a obtenu son indépendance : « L’Algérie c’était un peu comme le Vietnam pour les américains, une guerre d’où tu ne reviens pas en héros. Moi j’appartiens à cette génération de français qui a perdu toutes ses guerres. » C’est à son retour, après deux ans et demi de combat, qu’il opte pour le journalisme, « Je n’avais pas le goût pour des études pointues, exemple médecin ou ingénieur, et comme je suis quelqu’un de bien sociable et que le journalisme, c’est le contact avec les gens, c’est comme ça que je me suis dirigé de ce côté. »

Faits divers jusqu’à Montréal
Il troque les morts du champ de bataille pour ceux de son patelin. Il fait ses débuts journalistiques au Nord Éclair, à la section « Faits divers »; son premier papie. il le fait sur un grutier décédé sous sa grue effondrée . « La concurrence était très forte entre les quotidiens, c’était à qui se présenterait le premier dans la famille pour avoir des photos. On était arrivé chez la veuve, avant la police, c’est nous qui lui avions annoncé que son mari était mort, je me souviendrai toujours, la dame était à repasser le linge de ses deux petits enfants. Ils partaient en vacances le lendemain. »

Jeune, ambitieux, il rêve du jour où il oeuvrera au sein d’un grand quotidien. Pour ce faire, sa seule chance se trouve à la grande ville : Paris, « En France pour progresser dans une carrière, il faut monter à Paris comme on dit; or moi, je déteste les parisiens, je n’aime pas Paris. » En 1969, lors des premières collaborations franco-québécoise, il était venu à Montréal, « J’avais beaucoup aimé cela. Je me suis dit, grande ville pour grande ville, parce qu’à l’époque, je croyais que Montréal était une grande ville française, j’ai déchanté vite ! »

C’est donc en 1970 qu’il arrive à Montréal avec sa plume sur le dos, prêt pour sa nouvelle vie. « J’étais là à la Crise d’octobre. Je n’ai jamais connu le chômage, j’ai toujours travaillé. » Il ne séjournera à Montréal que brièvement, de 1970 à 1971, le temps de se faire à notre accent. Il se déniche un travail à l’hebdomadaire économique de la rue Henri-Bourassa, le journal Les Affaires, cinq mille abonnés à l’époque, c’était au temps où Jean-Victor Baltayan en était le rédacteur en chef et Julien Levasseur le propriétaire.

Rêve au quotidien
Il fait la rencontre de Geneviève qu’il épousera, une Française arrivée au Québec à l’âge de cinq ans et qui a grandi dans le Plateau Mont-Royal. « Mes amis l’appellent Sainte-Geneviève… je n’étais pas souvent à la maison. » Il aura trois enfants, seule sa cadette, Marie, étudie en communication : suivra-t-elle les traces de son père ? Un deuxième journaliste dans la famille ?

« Je voulais faire du quotidien, alors je téléphone à Claude Ryan du Devoir, cela n’a pas duré longtemps, quelques secondes, il m’avait dit : il faudrait quand même prendre un peu d’expérience au Québec… » C’est à ce moment qu’il fait une rencontre qui changera sa vie « …J’ai eu la chance de rencontrer un organisateur libéral qui avait été le trésorier de la campagne au leadership de Bourassa en 1969, Claude Rouleau. C’était un ingénieur, il était le numéro deux dans le parti, donc j’allais souvent à Québec, il trouvait que j’écrivais bien. »

De fil en aiguille, il travaille à titre d’adjoint exécutif pour le sous-ministre des Transports. « J’ai travaillé pour Robert Bourassa sur un règlement sur le taxi, parce qu’il faut se souvenir que Bourassa avait une dette importante avec les taxis de Montréal en 1970, c’était eux qui l’avaient fait élire. Cela m’a donné deux ans et demi, presque trois ans de l’expérience mais de l’intérieur, parce que Claude Rouleau fut le sous-ministre le plus puissant du premier gouvernement Bourassa. Je me souviens avoir rencontré les fonctionnaires, parce que Claude Rouleau voulait faire, comme en France, un super ministère, il rêvait de fusionner la voirie, le transport et les grands travaux. Il m’avait dit, va donc rencontrer les cadres de ces trois ministères, dis-moi comment ils réagissent à l’idée, je lui avais dit : vous allez vous planter à cause du plus petit des trois ministères, soit les travaux publics, ils accepteront jamais cela… »

En 1974, nouvelle élection provinciale. « Cela ne me tentait pas de rester, je ne voulais pas faire carrière au gouvernement ni dans les cabinets politiques. Je suis entré à titre d’adjoint exécutif au Conseil du Patronat, j’y suis resté presque trois ans, c’était au temps des grandes institutions patronales et le gouvernement, cela m’a donné beaucoup d’expérience sur les grands lobbys. »

L’écriture mène au roman
Juillet 1976, il est embauché au journal Le Devoir par Claude Ryan. « J’étais connu par les gars de la section financière, j’avais appris qu’il y avait de la place, alors je l’ai appelé. » Il y fera ses débuts à titre de chroniqueur financier pour ensuite devenir correspondant parlementaire, travail qu’il fera jusqu’en juin 1989. Il a été de la Commission Macdonald en 1984. Ensuite, il devient correspondant parlementaire pour La Presse, puis directeur du Bureau d’Ottawa pour le Soleil ( Québec ), Le Droit ( Ottawa ), Le Quotidien ( Chicoutimi ). Aujourd’hui, il est toujours chroniqueur politique pour ces mêmes journaux, sauf qu’il s’y est ajouté La Voix de l’Est ( Granby ) de la chaîne Gesca. Il est aussi collaborateur régulier au magazine L’Actualité depuis 1977.

Homme d’action, Michel Vastel est également auteur. Il a publié : Le Neveu, Éditions Québec / Amérique, novembre 1987; The Nephew, The Making of a Mafia Hitman, Prentice-Hall,1988; Trudeau le Québécois, Les Éditions de l'Homme, novembre 1989; The Outsider: The Life of Pierre Elliott Trudeau, Macmillan Canada,1990; Bourassa, Les Éditions de L'Homme, avril 1991; Bourassa, Macmillan Canada, 1991; Lucien Bouchard, en attendant la suite, Lanctôt Éditeur, avril 1996; Landry, le grand dérangeant, Les Éditions de L'Homme, novembre 2001.

Une prochaine biographie ? « J’ai failli faire un livre pour Victor Lévy Beaulieu qui aurait été semi-autorisé sur Mario Dumont. Je me souviens lui avoir dit : il n’y a pas de livre à faire avec cela, 32 ans, tu fais trois chapitres, mais on peut peut-être faire quelque chose… » Il l’a donc rencontré à quelques occasions au cours de l’été passé. « Je lui ai dit ( Mario Dumont ) on va faire un livre : The making of…comme font les américains et on le publiera un mois après l’élection. Je lui ai demandé à avoir accès à tout, ses rencontres, ses documents. Lui, voulait, mais mes patrons n’étaient pas chauds, surtout au Soleil, parce que je n’aurais quasiment pas pu écrire sur la campagne électorale. J’aurais su des trucs que je n’aurais pas pu révéler. Et puis l’entourage de Dumont a dit, c’était à l’époque où arrivaient des gens de partout, êtes-vous fou, avec Vastel, vous allez vous faire avoir ! Alors d’un commun accord, on a décidé de ne pas le faire. »

Pense-t-il un jour laisser la biographie au profit du roman ? « J’y pense toujours..., mais un roman demande beaucoup plus de souffle à écrire, moi, je suis comme tous les journalistes, je suis plutôt spontané. Un livre, je fais cela en six mois et on n’en parle plus, un roman c’est beaucoup plus un travail de longue haleine. Mes livres sont plus proches du travail de journaliste, je me structure au chapitre et quand je commence je ne m’arrête pas. » Pourquoi toujours sur la politique ? « Pour dire comme on dit, j’ai toujours fait dans l’économique, mais tout se décide en politique : que ce soit votre style de vie, l’administration de vos taxes, vos chancs de prospérité, tout passe par-là. »

Comme tout le monde
Humain avant tout, « Je me fâche facilement, je suis trop soupe au lait, je fais de terribles colères, mais après c’est fini, je ne suis pas violent autrement que verbalement. En colère, même un politicien je l’appelle, mais après c’est terminé. » Son degré d’indignation donne le ton à une prose réprobatrice appréciée de ses lecteurs. « Je tente d’être juste et équitable, d’ailleurs je reçois beaucoup de courriels à tous les jours, les gens trouvent que je suis correct. »
Ce qu’il exècre le plus: « Je déteste l’hypocrisie, la fausseté, c’est pour cela d’ailleurs que je n’arrive jamais à détester Chrétien, il est franc, égal à lui-même, la même chose pour Charest, il a beaucoup de mérite, il est franc, sincère, Landry aussi. J’aimais beaucoup Bouchard, mais je le trouvais un peu calculateur, avec Dumont c’est pareil, j’ai beaucoup de réserve, je pense qu’il y a un petit peu d’opportunisme chez lui, contrairement à Bourassa, les gens disaient souvent que c’est un homme extraordinaire, on était pas obligé d’être d’accord avec lui, mais c’était un homme qui avait la passion du Québec. Ce que je n’aime pas ce sont les faux, les menteurs, les calculateurs. …Trudeau, je l’aimais beaucoup, Dieu sait que l’on n’était pas d’accord à la fin, ce qui a donné lieu à de célèbres engueulades entre lui et moi. »

Pour ce journaliste qui oeuvre tant sur la scène fédérale que provinciale, plusieurs lui font la question : êtes-vous nationaliste ou fédéraliste ? « Les gens n’arrivent pas à le savoir, parce que parfois je peux être gentil avec Chrétien ou Landry alors qu’à d’autres, je peux être terrible avec eux. »

À contre courant
Pendant que toutes les plumes sont tournées vers l’Iraq, lui publie ce mois-ci dans L’Actualité un texte sur Haïti ? « Je suis complètement off-beat. Tiens ce matin j’ai écrit sur Martin… il va passer, mais il sera « magané», Sheila va faire mal à Martin. Elle veut des débats de société, les gais… Martin risque de gagner trop facilement, moi, je pense parfois à un gouvernement libéral minoritaire aux prochaines élections du Canada… »

Qu’est-ce qu’un chroniqueur ? « Le rôle d’un chroniqueur, c’est de faire réagir les gens, exprimer les opinions, déclencher des réactions. C’est cela, la chronique, c’est la phrase courte, ce que l’on appelle le lead, mon premier paragraphe, je le travaille et le retravaille. L’écriture, c’est comme un muscle, tu dois l’entretenir. Pour bien écrire tu dois écrire et lire en abondance. Je fais toujours attention à mon vocabulaire, je cherche toujours des mots qui frappent l’imagination, ça c’est une discipline. C’est le problème des journalistes modernes. Moi j’ai fait le cours classique, j’ai fait la rhétorique. J’ai toujours un plan où j’écris, ma chute est déjà écrite au quart du texte, je sais toujours où je m’en vais. Souvent vous lirez des articles, même que je pourrais vous en montrer des journalistes reconnus qui se baladent… Une chronique se doit d’être structurée. Je n’ai jamais été impressionné par les écoles de journalisme au Québec, y font pas leur devoir, la formation n’est pas toujours rigoureuse, surtout pour la qualité du français. L’écriture, cela s’apprend comme le reste, ensuite c’est un muscle qu’on entretient.

Une autre tendance que je remarque maintenant, c’est quand je vois un jeune de 35 ans bombardés éditorialiste, cela n’a pas d’allure, juste pas d’allure. C’est comme les commentateurs à la télévision qui n’ont pas 30 ans, ils n’ont pas assez de vécu, pas suffisamment de crédibilité. »

L’avenir
Qu’aurait fait l’homme s’il n’avait pas choisi le journalisme? « Aubergiste, la restauration aussi, parce que je fais beaucoup de cuisine. Je fais mon pain, des brioches au beurre, mais je ne cuisine qu’à la campagne, parce qu’en ville je ne cuisine pas, tiens dimanche dernier on avait des gens chez nous, j’ai préparé un navarin d’agneau, j’ai fait une soupe, mais un vrai potage de légumes. Ma spécialité c’est les sauces, je suis très vieux jeu là-dessus, à la Normande, au calvados, et les flambées, j’adore faire de la cuisine bourgeoise quoi ! »

La retraite ? « Je ne suis pas pressé de la prendre, je ne fais pas un travail physique et puis, je m’amuse. » Compte-t-il retourner en France terminer sa vie ? « J’y ai beaucoup réfléchi en 1996 après le référendum, je me suis dit, les québécois n’arrivent pas à se décider, parce que moi, je considère que les deux systèmes se valent, je dis toujours que j’ai vu l’indépendance de l’Algérie, alors je sais de quoi je parle, je sais que ça marche. Celle-là était pas mal plus rock and roll que celle que l’on pourrait connaître au Québec. Par contre, je suis assez neutre, je ne participe pas dans les référendums, parce que j’ai encore ma nationalité française, donc, choqué par l’attitude des québécois j’ai pensé retourner vivre en France, mais ma famille ne voulait pas me suivre.» Depuis il s’est acheté une ferme à Standbrige East, dans l’Estrie.

Au matin du déclenchement des élections provinciales, je l’ai rappelé pour lui demander son pronostic: « Il y a deux scénarios possible s: le PQ minoritaire ou le PLQ majoritaire. Je ne vois plus l’ADQ. Tout ce que fera l’ADQ ne pourra que favoriser le parti libéral. »

L’entrevue a pris place dans un bistro de la rue Saint-Denis, le serveur apporta deux petits espressos, l’homme prit sa tasse et la porta à ses lèvres, je remarquai le bout de ses doigts élimés et m’étonnai de constater qu’il avait les mains aussi usées qu’un manœuvre de la construction : « Cette année sur ma terre j’aurai quatre mille pieds de vignes; j’aime l’odeur de la terre, la sensation quand t’as les deux mains dedans. Je veux un jardin, être autosuffisant en nourriture et avoir des animaux, des lapins… »

L’émotion se percevait quand il racontait son père maquignon, sa grand-mère fromagère, la Villette, sa famille, sa ferme et son jardin. J’ai compris que l’homme était amoureux, amoureux de la vie et fier de son métier de crieur de vérités. Au-delà de ses paroles ce sont ses yeux qui parlent, preuve que dans la vie il n’y a pas que dans les mots que l’homme sache dire !



Gérard Therrien

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CUVÉE 2009