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Paru dans L'Édition du mois de
juin / juillet 2001

Nancy Neamtan, 49 ans, présidente et directrice générale du Chantier de l'économie sociale, « Je ne deviendrai jamais riche, ce n'est pas mon ambition, je suis un entrepreneur social. »

L'ÉCONOMIE DU BESOIN

Par Gérard Therrien

Elle pénètre au restaurant La Perla d'un pas décidé. Elle dégage la confiance en soi. Aucun artifice sur ce visage à la fois énergique et serein. Elle est comme elle est, simple, sans prétention. Elle a une voix agréable, un rire clair et ce petit accent sexy qui rappelle qu'elle est anglo de naissance.

Une femme, une meneuse qui a fait des problèmes sociaux son bizness. Un bizness axé non pas sur le profit monétaire, mais plutôt sur les besoins d'une collectivité mal structurée. Elle a changé le dogme et l'image de l'entreprise communautaire au Québec. En 1996, au Sommet sur l'économie et l'emploi, elle a fait reconnaître la nécessité de doter l'économie sociale d'une structure permanente, le Chantier de l'économie sociale, qui a été reconnu officiellement en 1999. De par ses actions, Nancy Neamtan, donne la possibilité à des milliers de Québécois d'éviter la voie d'accotement. Ses objectifs : l'emploi et la réinsertion.

Née de parents juifs _ son père, aujourd'hui âgé de 94 ans, a été propriétaire de trois pharmacies; sa mère, originaire de Toronto, était travailleuse sociale _, elle a vécu une jeunesse aisée dans une maison de Notre-Dame-de-Grâce. Un quartier mixte sur le plan social, où l'aisance côtoyait la misère et ses taudis. Elle n'a commencé à parler français qu'à l'âge de 17 ans, « quand j'ai quitté la maison familiale pour déménager à Saint-Henri. »

Sur sa famille, ses enfants, elle est discrète, ne mêlant pas sa vie privée au personnage public qu'elle est devenue. On sait qu'elle a élevé quatre enfants, deux qu'elle a eus avec son chum, comme elle aime le dire, Victor Lapalme, déjà père de deux enfants quand ils se sont rencontrés. « Victor est fonctionnaire, un Français de l'Ontario, il vient d'Iroquois Falls. »

Ses débuts
C'est à 16 ans qu'elle découvre ses talents oratoires quand elle est appelée, de par son statut de première de classe, à prononcer un discours devant l'école. « J'ai fait une grande déclaration sur ce qui ne marchait pas dans le milieu de l'éducation. » Elle qui rêvait toute jeune de devenir journaliste considère : « Je n'en suis pas loin dans un sens, puisque j'ai toujours eu le goût d'en savoir plus. J'ai toujours été engagée socialement, j'ai toujours voulu découvrir, apprendre. »

« J'ai le goût de faire arriver des choses, et pour ce faire, il faut entreprendre, construire, innover et agir différemment. Ce sont les actions concrètes qui donnent des résultats. » Une mère travailleuse sociale, une époque (la fin des années 60), l'ont certainement influencée dans le sens qu'elle y a consacré la majorité de sa vie même si elle dit : « Je n'ai jamais eu de plan de carrière, j'ai toujours fait ce que j'avais le goût de faire ! » Elle se considère comme un entrepreneur social qui « contrairement à l'entrepreneur traditionnel, ne cherche pas nécessairement le bénéfice monétaire … Je ne deviendrai jamais riche, cela n'a jamais été mon ambition. »

À 17 ans, elle percevait déjà les problèmes d'une société en plein essor. Fonceuse, elle savait qu'elle irait y mettre son nez : « Les choses n'avancent pas toutes seules. Cela ne se passe pas dans les nuages, mais sur le terrain avec du monde, de l'argent et des projets. »

De 1972 à 1982, elle s'impliquera dans divers organismes communautaires : coopérative alimentaire, organisation de défense des droits des assistés sociaux, association de locataires. Bref ses « classes » l'amèneront à devenir directrice du département communautaire du YMCA de Pointe-St-Charles, en 1983 « Ma description de tâche consistait à m'occuper de l'emploi. C'était assez large comme mandat … » En 1988, elle sera nommée directrice de l'Institut de formation de développement économique communautaire (IFDEC), puis, en 1989, elle participera à la fondation du Regroupement pour la relance économique et sociale du Sud-Ouest de Montréal (RESO) et en deviendra la directrice générale. En 1992, elle représentera le milieu communautaire au conseil d'administration de la défunte Société québécoise de la main-d'œuvre.

Le développement économique communautaire, celui de la main-d'œuvre, l'environnement, l'aménagement du territoire… Autant de causes qui la motivent. Son cheminement l'amène aujourd'hui à la présidence du Chantier de l'économie sociale, créé dans la foulée du Sommet sur l'économie et l'emploi, en octobre 1996.

L'économie plurielle
« On a tendance à penser que l'économie se résume à la bourse, au Nasdaq, alors que c'est aussi la manière dont on produit des biens, des services et dont on les échange dans une société. » Il y a différentes économies : le privé avec son actionnariat, le public (l'État et ses services), l'économie informelle (le travail au noir) et l'économie sociale, où la forme de la propriété collective prime, où le bénéfice ne va pas à l'actionnaire pour récompenser le capital mais contribue plutôt au bien-être de la collectivité. « L'économie sociale se retrouve dans tous les secteurs d'activité. Ses entreprises prennent la forme de coopératives et d'organismes à but non lucratif ou encore de mutuelles. Le Mouvement Desjardins représente un bel exemple d'économie sociale. Personne ne peut venir au Québec et acheter Desjardins. Cela appartiendra toujours aux Québécois. Une des différences fondamentales dans ces exemples, c'est qu'il s'agit d'un fonds de propriété, d'une coopérative. L'économie sociale possède la particularité de répondre à des besoins collectifs. »

Dans un monde où la concurrence, la mondialisation et la course à la rentabilité en écorchent plus d'un au passage, la rationalisation a ses laissés pour compte. « Il ne faut pas attendre que le secteur privé les prenne en charge. » Souvent, on dira que l'État se dégage de ses responsabilités fondamentales en laissant beaucoup de place à l'économie sociale, qui se charge de trouver les solutions. Nancy n'y croit pas : « On peut avoir cette impression, mais c'est faux. Les gens qui pensent de cette façon sont de ceux qui croient que le Gouvernement devrait tout faire. L'État fait bien certaines choses, d'autres moins bien. Je ne pense pas que le développement local fait par la Cdest ou Pro-Est soit le même que celui mené dans le bureau d'un fonctionnaire. Il n'y a pas de concurrence entre les deux systèmes. On ne demande pas à l'État de faire des avions, c'est Bombardier qui est le meilleur. À chacun à son rôle.

Je prends l'exemple de l'entretien ménager résidentiel. Est-ce à l'État de le faire ? Non. Est-ce que l'État le faisait avant? Non. Est-ce qu'il y a un besoin ? Oui. Est-ce que le privé est intéressé à le faire ? Pas tellement, parce que ce n'est pas ce qu'il y a de plus lucratif. La plupart du temps, c'est une activité qui se fait sous la table. Grâce à l'économie sociale, les organismes peuvent sortir des individus de l'aide sociale, les former et rendre un service de qualité, en plus de combattre le travail au noir ! »

L'expertise du Québec
Reconnue pour sa compréhension des problématiques sociales, elle est invitée de par le monde à donner des conférences sur le sujet. « Beaucoup viennent voir notre façon de faire. Au Québec, nous avons développé une excellente expertise. J'ai été dernièrement dans deux rencontres européennes pour parler de nos innovations en matière d'économie sociale. C'est aussi cela la mondialisation. Nous faisons face à des problématiques assez similaires, mais nous travaillons dans l'innovation constamment. C'est une activité de recherche et développement, au même titre que dans le privé. »

Réalité du milieu
Jamais prophète en son pays, elle s'étonne d'entendre dire que la venue de ses bureaux dans l'Est de Montréal &emdash; le Chantier de l'économie sociale a depuis peu ses pénates rue Adam &emdash; semble inquiéter un certain establishment social, lequel craint pour sa dominance, appréhendant de voir sa lumière décliner devant cette mère du communautaire installée en son fief. « Le Chantier a une vocation nationale, cela ne change en rien les affaires de l'Est. J'ai toujours mon implication dans le Sud-Ouest au Reso deux jours par semaine et trois au Chantier. Nous sommes un siège social pour le Québec. »

Carrière politique?
D'aucuns ont cru qu'elle ferait carrière en politique. À moins d'un an des prochaines élections provinciales, plusieurs se questionnent sur le devenir de Louise Harel. Sera-t-elle du nombre à solliciter les suffrages ? De là à voir une Nancy Neamtan venir prendre la relève dans Hochelaga-Maisonneuve, il n'y a qu'un pas. La principale intéressée s'en défend. « Pas de politique. Je pense qu'il est important qu'une société civile soit bien organisée, articulée. On a besoin de politiciens mais également de gens de la société civile. Pourquoi changerais-je de place ? Les changements, dans une société, ne viennent jamais d'en haut mais toujours de la base. Le rôle de l'État consiste à les réaliser. Je pense que je joue bien mon rôle, qui consiste à ne pas se contenter de dénoncer, mais construire. De plus, je dispose d'une liberté de parole à laquelle je tiens. Les partis politiques ont intérêt à se tenir loin de moi, parce que je crois que je serais incapable de garder la ligne d'un parti, il faudrait me mettre sous haute surveillance », dit-elle à la blague.

Les femmes
Étonnamment, on ne voit jamais Nancy Neamtan œuvrer pour des causes touchant les femmes. « Beaucoup de femmes évoluent dans le milieu social. Je trouve que l'économie sociale est une belle façon pour les femmes de s'accaparer une part du secteur économique en se sentant plus à l'aise dans les valeurs collectives.» Le sourire aux lèvres, elle rappelle la définition que donne le Petit Robert du mot économie. « Je dis souvent à la blague que l'économie, c'est l'art de mettre de l'ordre dans la maison. Alors, vous imaginez … si on laisse cela aux hommes, il y aura beaucoup de poussière dans les coins ! »

Qui Nancy Neamtan admire-t-elle au Québec ? « Ceux qui travaillent sur le terrain à développer leurs projets, à bûcher malgré les obstacles, les préjugés; les filles comme Annie Vidal de Faites de la Musique, des filles qui ont des idées, qui décident d'innover; c'est pour tous ces entrepreneurs sociaux que je travaille. »

Avenir
Altruiste, elle vit intensément au présent, sans trop de pensées pour son avenir. « Dans dix ans, où serai-je ? Je n'en ai pas la moindre idée. Je n'ai jamais eu de contrat de travail, je n'ai pas de plan de carrière … Je veux faire ce que dont j'ai envie, et j'ai la vie belle ! » Bien qu'elle n'ait pas de plan de carrière, Nancy Neamtan se reprend et déclame qu'elle aimerait bien pouvoir transmettre son savoir : « J'aimerais être en situation de pouvoir faire le bilan de ce que j'ai appris, vu, assimilé comme formations et connaissances, et de pouvoir le transférer à la prochaine génération. La relève s'implique, je ne suis pas inquiète. J'aimerais ramasser un peu de ce que j'ai fait et pouvoir le systématiser. » Il ne serait donc pas surprenant de voir Nancy Neamtan terminer sa carrière en enseignement.

Passé
Cette femme de caractère se dit qu'entre la Nancy d'il y a 20 ans et celle d'aujourd'hui, il n'y a pas de grande différence, les années exceptées. Elle est peut-être moins dogmatique, plus pragmatique. « Je n'ai pas tant changé. Quand j'avais vingt ans, j'avais du front tout le tour de la tête et j'ai l'impression que je l'ai encore ! »

« À vingt ans tout est noir, tout est extrême, tout est en solution ou en révolution. Aujourd'hui, je suis moins tranchée dans mes jugements. En vieillissant, on devient plus à même de comprendre le rôle de chacun dans la société, d'envisager moins les choses en contradiction, moins en combat, de façon plus pragmatique. Je ne pense pas que mes valeurs ont changé. C'est plutôt ma manière de les vivre qui a changé. À cinquante ans, j'ai une vision plus historique … moins hystérique !»

Nancy Neamtan en 14 dates

1967

Premier discours devant toute son école.

1968

Départ de NDG pour Saint-Henri.

1974

Violoniste, elle participe à un premier concert sur le Mt-Royal.

1976

Rencontre du futur père de ses deux enfants: Victor Lapalme.

1977

Début d'une brève carrière de militante politique.

1983

Naissance de son fils, Louis.

1984

Après la création de la première Cdec, le Pep.

1985

Naissance de sa fille, Gabrielle.

1988

Le Québec découvre le développement local lors de la rencontre internationale Local en action.

1989

Création du Reso dont elle devient directrice générale.

1992

Représentante du milieu communautaire au c.a. de la SQDM.

1996

Le Sommet économique.

1999

Le Chantier de l'économie sociale devient une structure permanente.



Gérard Therrien

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