| Nancy
Neamtan, 49 ans, présidente et directrice
générale du Chantier de l'économie
sociale, « Je ne deviendrai jamais
riche, ce n'est pas mon ambition, je suis
un entrepreneur social. »
L'ÉCONOMIE DU BESOIN
Par Gérard
Therrien
Elle
pénètre au restaurant La Perla
d'un pas décidé. Elle dégage
la confiance en soi. Aucun artifice sur
ce visage à la fois énergique
et serein. Elle est comme elle est, simple,
sans prétention. Elle a une voix
agréable, un rire clair et ce petit
accent sexy qui rappelle qu'elle est anglo
de naissance.
Une femme, une meneuse qui a fait des problèmes
sociaux son bizness. Un bizness axé
non pas sur le profit monétaire,
mais plutôt sur les besoins d'une
collectivité mal structurée.
Elle a changé le dogme et l'image
de l'entreprise communautaire au Québec.
En 1996, au Sommet sur l'économie
et l'emploi, elle a fait reconnaître
la nécessité de doter l'économie
sociale d'une structure permanente, le Chantier
de l'économie sociale, qui a été
reconnu officiellement en 1999. De par ses
actions, Nancy Neamtan, donne la possibilité
à des milliers de Québécois
d'éviter la voie d'accotement. Ses
objectifs : l'emploi et la réinsertion.
Née de parents juifs _ son père,
aujourd'hui âgé de 94 ans,
a été propriétaire
de trois pharmacies; sa mère, originaire
de Toronto, était travailleuse sociale
_, elle a vécu une jeunesse aisée
dans une maison de Notre-Dame-de-Grâce.
Un quartier mixte sur le plan social, où
l'aisance côtoyait la misère
et ses taudis. Elle n'a commencé
à parler français qu'à
l'âge de 17 ans, « quand j'ai
quitté la maison familiale pour déménager
à Saint-Henri. »
Sur sa famille, ses enfants, elle est discrète,
ne mêlant pas sa vie privée
au personnage public qu'elle est devenue.
On sait qu'elle a élevé quatre
enfants, deux qu'elle a eus avec son chum,
comme elle aime le dire, Victor Lapalme,
déjà père de deux enfants
quand ils se sont rencontrés. «
Victor est fonctionnaire, un Français
de l'Ontario, il vient d'Iroquois Falls.
»
Ses débuts
C'est à 16 ans qu'elle découvre
ses talents oratoires quand elle est appelée,
de par son statut de première de
classe, à prononcer un discours devant
l'école. « J'ai fait une grande
déclaration sur ce qui ne marchait
pas dans le milieu de l'éducation.
» Elle qui rêvait toute jeune
de devenir journaliste considère
: « Je n'en suis pas loin dans un sens,
puisque j'ai toujours eu le goût d'en
savoir plus. J'ai toujours été
engagée socialement, j'ai toujours
voulu découvrir, apprendre. »
« J'ai le goût de faire arriver
des choses, et pour ce faire, il faut entreprendre,
construire, innover et agir différemment.
Ce sont les actions concrètes qui
donnent des résultats. » Une
mère travailleuse sociale, une époque
(la fin des années 60), l'ont certainement
influencée dans le sens qu'elle y
a consacré la majorité de
sa vie même si elle dit : « Je
n'ai jamais eu de plan de carrière,
j'ai toujours fait ce que j'avais le goût
de faire ! » Elle se considère
comme un entrepreneur social qui «
contrairement à l'entrepreneur traditionnel,
ne cherche pas nécessairement le
bénéfice monétaire
Je ne deviendrai jamais riche, cela
n'a jamais été mon ambition.
»
À 17 ans, elle percevait déjà
les problèmes d'une société
en plein essor. Fonceuse, elle savait qu'elle
irait y mettre son nez : « Les choses
n'avancent pas toutes seules. Cela ne se
passe pas dans les nuages, mais sur le terrain
avec du monde, de l'argent et des projets.
»
De 1972 à 1982, elle s'impliquera
dans divers organismes communautaires :
coopérative alimentaire, organisation
de défense des droits des assistés
sociaux, association de locataires. Bref
ses « classes » l'amèneront
à devenir directrice du département
communautaire du YMCA de Pointe-St-Charles,
en 1983 « Ma description de tâche
consistait à m'occuper de l'emploi.
C'était assez large comme mandat
» En 1988, elle sera nommée
directrice de l'Institut de formation de
développement économique communautaire
(IFDEC), puis, en 1989, elle participera
à la fondation du Regroupement pour
la relance économique et sociale
du Sud-Ouest de Montréal (RESO) et
en deviendra la directrice générale.
En 1992, elle représentera le milieu
communautaire au conseil d'administration
de la défunte Société
québécoise de la main-d'uvre.
Le développement économique
communautaire, celui de la main-d'uvre,
l'environnement, l'aménagement du
territoire
Autant de causes qui la
motivent. Son cheminement l'amène
aujourd'hui à la présidence
du Chantier de l'économie sociale,
créé dans la foulée
du Sommet sur l'économie et l'emploi,
en octobre 1996.
L'économie plurielle
« On a tendance à penser
que l'économie se résume à
la bourse, au Nasdaq, alors que c'est aussi
la manière dont on produit des biens,
des services et dont on les échange
dans une société. » Il
y a différentes économies
: le privé avec son actionnariat,
le public (l'État et ses services),
l'économie informelle (le travail
au noir) et l'économie sociale, où
la forme de la propriété collective
prime, où le bénéfice
ne va pas à l'actionnaire pour récompenser
le capital mais contribue plutôt au
bien-être de la collectivité.
« L'économie sociale se retrouve
dans tous les secteurs d'activité.
Ses entreprises prennent la forme de coopératives
et d'organismes à but non lucratif
ou encore de mutuelles. Le Mouvement Desjardins
représente un bel exemple d'économie
sociale. Personne ne peut venir au Québec
et acheter Desjardins. Cela appartiendra
toujours aux Québécois. Une
des différences fondamentales dans
ces exemples, c'est qu'il s'agit d'un fonds
de propriété, d'une coopérative.
L'économie sociale possède
la particularité de répondre
à des besoins collectifs. »
Dans un monde où la concurrence,
la mondialisation et la course à
la rentabilité en écorchent
plus d'un au passage, la rationalisation
a ses laissés pour compte. «
Il ne faut pas attendre que le secteur privé
les prenne en charge. » Souvent, on
dira que l'État se dégage
de ses responsabilités fondamentales
en laissant beaucoup de place à l'économie
sociale, qui se charge de trouver les solutions.
Nancy n'y croit pas : « On peut avoir
cette impression, mais c'est faux. Les gens
qui pensent de cette façon sont de
ceux qui croient que le Gouvernement devrait
tout faire. L'État fait bien certaines
choses, d'autres moins bien. Je ne pense
pas que le développement local fait
par la Cdest ou Pro-Est soit le même
que celui mené dans le bureau d'un
fonctionnaire. Il n'y a pas de concurrence
entre les deux systèmes. On ne demande
pas à l'État de faire des
avions, c'est Bombardier qui est le meilleur.
À chacun à son rôle.
Je prends l'exemple de l'entretien ménager
résidentiel. Est-ce à l'État
de le faire ? Non. Est-ce que l'État
le faisait avant? Non. Est-ce qu'il y a
un besoin ? Oui. Est-ce que le privé
est intéressé à le
faire ? Pas tellement, parce que ce n'est
pas ce qu'il y a de plus lucratif. La plupart
du temps, c'est une activité qui
se fait sous la table. Grâce à
l'économie sociale, les organismes
peuvent sortir des individus de l'aide sociale,
les former et rendre un service de qualité,
en plus de combattre le travail au noir
! »
L'expertise du Québec
Reconnue pour sa compréhension
des problématiques sociales, elle
est invitée de par le monde à
donner des conférences sur le sujet.
« Beaucoup viennent voir notre façon
de faire. Au Québec, nous avons développé
une excellente expertise. J'ai été
dernièrement dans deux rencontres
européennes pour parler de nos innovations
en matière d'économie sociale.
C'est aussi cela la mondialisation. Nous
faisons face à des problématiques
assez similaires, mais nous travaillons
dans l'innovation constamment. C'est une
activité de recherche et développement,
au même titre que dans le privé.
»
Réalité du milieu
Jamais prophète en son pays,
elle s'étonne d'entendre dire que
la venue de ses bureaux dans l'Est de Montréal
&emdash; le Chantier de l'économie
sociale a depuis peu ses pénates
rue Adam &emdash; semble inquiéter
un certain establishment social, lequel
craint pour sa dominance, appréhendant
de voir sa lumière décliner
devant cette mère du communautaire
installée en son fief. « Le
Chantier a une vocation nationale, cela
ne change en rien les affaires de l'Est.
J'ai toujours mon implication dans le Sud-Ouest
au Reso deux jours par semaine et trois
au Chantier. Nous sommes un siège
social pour le Québec. »
Carrière politique?
D'aucuns ont cru qu'elle ferait carrière
en politique. À moins d'un an des
prochaines élections provinciales,
plusieurs se questionnent sur le devenir
de Louise Harel. Sera-t-elle du nombre à
solliciter les suffrages ? De là
à voir une Nancy Neamtan venir prendre
la relève dans Hochelaga-Maisonneuve,
il n'y a qu'un pas. La principale intéressée
s'en défend. « Pas de politique.
Je pense qu'il est important qu'une société
civile soit bien organisée, articulée.
On a besoin de politiciens mais également
de gens de la société civile.
Pourquoi changerais-je de place ? Les changements,
dans une société, ne viennent
jamais d'en haut mais toujours de la base.
Le rôle de l'État consiste
à les réaliser. Je pense que
je joue bien mon rôle, qui consiste
à ne pas se contenter de dénoncer,
mais construire. De plus, je dispose d'une
liberté de parole à laquelle
je tiens. Les partis politiques ont intérêt
à se tenir loin de moi, parce que
je crois que je serais incapable de garder
la ligne d'un parti, il faudrait me mettre
sous haute surveillance », dit-elle
à la blague.
Les femmes
Étonnamment, on ne voit jamais
Nancy Neamtan uvrer pour des causes
touchant les femmes. « Beaucoup de
femmes évoluent dans le milieu social.
Je trouve que l'économie sociale
est une belle façon pour les femmes
de s'accaparer une part du secteur économique
en se sentant plus à l'aise dans
les valeurs collectives.» Le sourire
aux lèvres, elle rappelle la définition
que donne le Petit Robert du mot économie.
« Je dis souvent à la blague
que l'économie, c'est l'art de mettre
de l'ordre dans la maison. Alors, vous imaginez
si on laisse cela aux hommes, il
y aura beaucoup de poussière dans
les coins ! »
Qui Nancy Neamtan admire-t-elle au Québec
? « Ceux qui travaillent sur le terrain
à développer leurs projets,
à bûcher malgré les
obstacles, les préjugés; les
filles comme Annie Vidal de Faites de la
Musique, des filles qui ont des idées,
qui décident d'innover; c'est pour
tous ces entrepreneurs sociaux que je travaille.
»
Avenir
Altruiste, elle vit intensément
au présent, sans trop de pensées
pour son avenir. « Dans dix ans, où
serai-je ? Je n'en ai pas la moindre idée.
Je n'ai jamais eu de contrat de travail,
je n'ai pas de plan de carrière
Je veux faire ce que dont j'ai envie, et
j'ai la vie belle ! » Bien qu'elle
n'ait pas de plan de carrière, Nancy
Neamtan se reprend et déclame qu'elle
aimerait bien pouvoir transmettre son savoir
: « J'aimerais être en situation
de pouvoir faire le bilan de ce que j'ai
appris, vu, assimilé comme formations
et connaissances, et de pouvoir le transférer
à la prochaine génération.
La relève s'implique, je ne suis
pas inquiète. J'aimerais ramasser
un peu de ce que j'ai fait et pouvoir le
systématiser. » Il ne serait
donc pas surprenant de voir Nancy Neamtan
terminer sa carrière en enseignement.
Passé
Cette femme de caractère se dit
qu'entre la Nancy d'il y a 20 ans et celle
d'aujourd'hui, il n'y a pas de grande différence,
les années exceptées. Elle
est peut-être moins dogmatique, plus
pragmatique. « Je n'ai pas tant changé.
Quand j'avais vingt ans, j'avais du front
tout le tour de la tête et j'ai l'impression
que je l'ai encore ! »
« À vingt ans tout est noir,
tout est extrême, tout est en solution
ou en révolution. Aujourd'hui, je
suis moins tranchée dans mes jugements.
En vieillissant, on devient plus à
même de comprendre le rôle de
chacun dans la société, d'envisager
moins les choses en contradiction, moins
en combat, de façon plus pragmatique.
Je ne pense pas que mes valeurs ont changé.
C'est plutôt ma manière de
les vivre qui a changé. À
cinquante ans, j'ai une vision plus historique
moins hystérique !»
Nancy Neamtan en 14 dates
| 1967 |
Premier discours devant toute
son école. |
| 1968 |
Départ de NDG pour Saint-Henri. |
| 1974 |
Violoniste, elle participe à
un premier concert sur le Mt-Royal. |
| 1976 |
Rencontre du futur père
de ses deux enfants: Victor Lapalme. |
| 1977 |
Début d'une brève
carrière de militante politique. |
| 1983 |
Naissance de son fils, Louis. |
| 1984 |
Après la création
de la première Cdec, le Pep. |
| 1985 |
Naissance de sa fille, Gabrielle. |
| 1988 |
Le Québec découvre
le développement local lors
de la rencontre internationale Local
en action. |
| 1989 |
Création du Reso dont elle
devient directrice générale. |
| 1992 |
Représentante du milieu
communautaire au c.a. de la SQDM. |
| 1996 |
Le Sommet économique. |
| 1999 |
Le Chantier de l'économie
sociale devient une structure permanente. |
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