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Paru dans L'Édition du mois de
mai 2001

Pierre Bibeau, 53 ans, organisateur en chef du Parti libéral du Québec, ex-directeur général du parc Jean-Drapeau, ex-président de la RIO, ex-conseiller du Premier ministre Bourassa. Son leitmotiv : Agir pour servir.

Gauche ou droite? À la proue!

Par Gérard Therrien

Je suis au restaurant Il Puntino de Ville d'Anjou; seul avec mes pensées, je regarde ma montre toutes les trente secondes, elle m'indique que cinq minutes de plus se sont effacées de mon actif de vie; Pierre Bibeau, que j'attends, tarde. Il a accepté de se prêter au jeu de l'entrevue, la première d'une série de rencontres que je publierai dans L'Édition.

Je le côtoie depuis presque dix ans et je ne sais rien de lui, sinon que ses paroles sont toujours pour plaider la bonne cause. Fin stratège, brillant analyste, il a conseillé parmi les plus grands au Québec. Une aura de mystère colle à la peau du personnage depuis des années, sans doute à cause de ces nombreuses légendes qui ondulent autour de lui. Qui est Pierre Bibeau ?

Paradoxalement, je le sais grand tchatcheur de même que taciturne à ses heures. Intellectuellement, il me rappelle les stratèges sortis de la plume d'un Tom Clancy, alors que son physique me ramène à un personnage issu de l'imagination d'un John Irving, du style lutteur olympique, patient, jaugeur, poussant, tirant au bon moment. Mon écran mental me fait son cinéma, amalgamant mes souvenirs, tentant d'en faire un tout, bien inutilement d'ailleurs puisque le voilà !

Il me tend la main : «Salut Gérard, avoir su, on aurait fait cette rencontre à mon bureau…». Il s'est cravaté, il a les traits tirés et le teint blafard de la personne qui a passé un dur printemps. J'imagine qu'il a mis les bouchées doubles ces derniers temps; il vient de terminer son mandat au parc Jean-Drapeau, un poste de d.g. qu'il aura occupé pendant plus de six ans; il a également donné un coup de main à son ami Jacques Olivier, lequel sera des prochaines municipales de la Rive-Sud. Et ce nouvel emploi d'Organisateur en chef du Parti Libéral du Québec, cela doit également l'occuper … J'enclenche mon magnéto, c'est parti !

Ses premiers pas
Pierre Bibeau, parle-moi de toi, de ta jeunesse. «J'ai eu une enfance heureuse. Mon père était marin, il a été officier, puis capitaine sur différents bateaux naviguant sur les Grands-Lacs. J'ai été élevé par ma mère; mon père partait au printemps pour ne revenir qu'à l'hiver. Il venait bien nous voir quelquefois si son bateau s'arrêtait à Trois-Rivières, Montréal ou Sorel. Quand ce n'était pas trop loin, il pouvait s'arrêter une journée ou deux à la maison.»

Sa naissance ? «À l'hôpital de Nicolet, le seul hôpital du coin, le 11 août 1947.» Ses premiers pas dans la vie, il les fait dans la maison familiale, à Notre-Dame-de-Pierreville, petit village insulaire de quelque 800 habitants. «Mon père, (Albert Bibeau) était originaire de là, ma mère, (Lucille Verville), a grandi à Saint-

François du Lac, la paroisse voisine. Nous sommes trois enfants, je suis l'aîné suivi de Nicole et de Louise. J'ai fait mon primaire à la petite école sur l'île que j'ai ensuite quittée pour devenir pensionnaire au Séminaire de Nicolet.» Je crois également l'avoir entendu dire qu'il avait été mis à la porte du séminaire à un certain moment !

L'eau a toujours tenu une place importante dans sa vie. L'été, il travaillait à bord de bateaux naviguant sur le St-Laurent. Alors qu'un sourire espiègle se dessine sur son visage, il me raconte comment à titre d'agent recruteur, il avait tenté de syndiquer le bateau sur lequel il travaillait, le Madelon II, «Cela n'a pas marché, ça n'a pas été long que je me suis fait mettre à la porte !» Il a tout de même navigué durant sept étés, ce travail d'étudiant l'amena à suivre les sillons laissés par son père sur les Grands-Lacs.

À la maison
Je découvre que Pierre Bibeau aime bien parler de son passé; enfin, je le sens baisser la garde, il se détend un peu et se fait souriant à l'évocation des souvenirs. «Notre maison était un lieu de rencontre, en ce sens que ma mère et mon père étaient impliqués politiquement parlant, les deux, en même temps, mais pas du même côté ! Mon père était organisateur pour l'Union Nationale et ma mère, organisatrice Libérale ! Organisateur paroissial évidemment. Dans ce temps-là, la politique se faisait autour d'une table de cuisine ou au salon. Le soir, à la maison venaient les rouges, lesquels discutaient politique jusque vers les dix heures. À cette époque, il aurait été indécent qu'une femme reçoive plus tard que cela. Mon père (revenu pour l'hiver) attendait que les invités de ma mère soient sortis pour ensuite faire entrer les bleus avec qui il parlait politique une partie de la nuit autour d'une bière ou d'un petit gin.»

De gauche ou de droite
Se considère-t-il de droite ou de gauche ? À cette question, il a emprunté à Jean Lesage son «Je ne suis ni à bâbord ni à tribord, mais à la proue…». Après quelques secondes de réflexion, profitant d'une première bouchée de son repas (gagnait-il du temps ?), placidement il répliqua : «Je suis à gauche de cœur et à droite de poche. Je suis capable de vivre les deux à la fois. L'idéologie, pour moi … Ce qui est bon aujourd'hui sera peut-être dépassé dans dix ans et ce qui est aujourd'hui condamnable ne le sera probablement plus. Il ne faut pas s'enfarger dans ce genre de détail. Une chose est certaine, la société doit aider, on a un devoir comme membre d'une société, soit d'aider les plus faibles. Il ne faut pas non plus ramener les plus forts au rang des plus faibles; il faut que les plus forts puissent continuer à se développer.»

Son leitmotiv
Le leitmotiv de sa vie se résume à agir pour mieux servir. Il se dit privilégié de vivre au Canada et bien fier quand il peut retourner aux autres un peu de ce qu'il a reçu. Pour lui, la pire injustice sur la terre se trouve dans les pays sous-développés, où des enfants qui n'ont pas demandé à venir au monde ne parviennent pas à remplir leurs besoins primaires. «Quand je pense qu'ils ne peuvent même pas se nourrir, cela vient me chercher ! Ils n'ont pas choisi leur milieu de vie. Si j'avais les moyens, je ferais en sorte que tous les enfants de la Terre aient accès à l'éducation, à l'enseignement; cela devrait être la priorité de l'humanité actuellement. C'est d'ailleurs ce qui a fait la richesse du Québec : quand on a rendu l'enseignement accessible à tous, c'est à ce moment que les gens ont pu prendre leur place. Quand les gens ne sont pas éduqués, ils courent le risque de dépendre de n'importe quoi. Au Québec, il y a eu un temps où on dépendait de la religion, elle nous tenait dans l'ignorance, dans l'obscurantisme. J'aime la politique parce que c'est aussi une façon de changer les choses, une autre façon de retourner à la société ce qu'on a reçu. Même durant ma période RIO, où j'ai été dix ans sans faire de politique, je siégeais aux conseils d'administration de plus de 17 organismes. C'était ma façon de redonner à la société.»

L'ère Bourassa
Pierre Bibeau a été conseiller spécial du Premier ministre Robert Bourassa pendant près de cinq ans. «Issu d'un milieu modeste, Robert Bourassa était obsédé par les finances publiques, il disait toujours qu'on ne pouvait faire du social sans argent.

Ce travail de conseiller en était un à plein temps, 24 heures par jour, sept jours par semaine, 31 jours par mois. J'ai vu des journées où il fallait répondre à plus de 100 appels, et quand cela arrivait au bureau du P.M. c'était toujours une situation de demande, autant dire que cela devenait prioritaire ! Quand on était à Montréal, Robert Bourassa ne se couchait jamais avant d'avoir lu les journaux du lendemain, ce qui veut dire qu'on avait quelqu'un qui passait à La Presse, à la Gazette, au Devoir et au Journal de Montréal ramasser les premières copies et les livrait à nos domiciles. Vers une heure trente du matin, nous avions notre dernière réunion téléphonique de la journée, on se préparait en fonction du lendemain. Je me souviens que M. Bourassa aimait bien, vers vingt et une heure, examiner les différents communiqués de presse et prédire ce que seraient les titres du lendemain !»

Convergence de vies
Sachant que ses journées ont rarement moins de douze heures de travail, je lui ai demandé s'il existait une ligne entre sa vie personnelle et professionnelle. «Ma vie professionnelle se prolonge si loin et m'accapare tellement que s'il existe une ligne, elle est bien mince. Ma famille s'est bien adaptée à cette exigence, nous sommes heureux là-dedans, sinon je ne l'aurais jamais laissée m'accaparer tant que cela.»

Étonnamment, à la question : «Tu meurs demain, où manges-tu ce soir ?», il m'a répondu : «À la maison. Je demanderais à mes filles de me faire un pâté chinois ! Les restaurants, j'y ai passé ma vie. Ce matin je déjeunais au Mariott, ce midi, Il Puntino, ce soir sans doute le Latini. Tu me donnes le choix, à la maison avec les enfants.»

Plein de petites choses
Voici en vrac les dates mémorables de sa vie, c'est d'ailleurs avec un petit éclat dans les yeux qu'il m'a fait défiler tout cela: «C'est plein de petites choses : mon mariage, mes enfants, le 10 mars 78 mon fils Alexandre, et le 13 septembre 80, mes jumelles Sara et Virginie; le 25 décembre 1975, à 4 heures et demie quand j'ai fumé ma dernière cigarette, je m'en souviens comme si c'était hier, une Cameo! Ensuite y'a eu l'élection de Robert Bourassa à titre de chef du parti le 17 janvier 1970, puis le 20 avril 1970 quand il a été élu Premier ministre, cela a été le début de ma carrière. Aussi le 20 mai 80, la journée du référendum, j'en étais l'organisateur en chef. Le 15 novembre 89, quand j'ai été nommé à la RIO.» Souriant, il me glisse à titre anecdotique : «Le 13 septembre 91, ce fameux vendredi de la chute de la poutre au Stade olympique…»

Il semble particulièrement fier d'avoir donné une âme au Stade olympique. «Je me souviens quand Robert Bourassa m'a nommé au Stade, un des objectifs était d'arrimer un stade d'un milliard avec le milieu. Je me rappelle entre autres avoir communiqué avec Louise Harel, députée d'Hochelaga-Maisonneuve, pour lui demander comment la RIO pouvait aider le milieu environnant. Suite à cela, j'ai placé Guy Leduc presque à temps plein sur cette tâche. J'ai toujours fait une bonne équipe avec Louise Harel, il n'y avait aucune opposition qui existait, Louise n'a jamais fait de petite politique, elle m'a donné de bonnes pistes. Qui mieux qu'elle pouvait me conseiller ? C'était son territoire, elle m'a toujours soutenu, même avec la fameuse poutre, elle m'a aidé.»

Pire coup de sa vie
La médaille n'est jamais assez mince pour qu'il n'y ait pas un revers, il m'a appris que le pire coup de sa vie datait de plus de 20 ans : «Je m'en souviens encore, j'ai manqué de parole envers quelqu'un en politique. J'ai trouvé le moyen de renier ma parole! Inexpérimenté, je m'étais engagé trop vite, après j'ai reculé, même si j'avais les meilleures raisons du monde … cela fait vingt ans et j'y pense encore. Suite à cette expérience, j'ai toujours essayé de vivre jusqu'au bout ce en quoi je me suis engagé.»

Son plaisir
Quand il a une chance de se reposer, il aime bien relire certains classiques, il me raconte que Le Petit Prince traîne en permanence sur sa table de chevet; qu'il dévore les Tom Clancy; Kathy Reichs, Marie Laberge. Il me dit combien il a apprécié Soie, de Barrico, «C'est tellement bien écrit.» Éclectique, il me parle de ses goûts pour le cinéma, le film 13 jours avec Kevin Costner, la situation, Kennedy, tout cela l'a emballé. Il me parle de son classique Rabbi Jacob, qu'il visionne au moins une fois l'an, d'Harrison Ford, de Forrest Gump, de Tom Hanks, de Casablanca, d'Audrey Hepburn, de Pacino, de Julia Roberts, d'Isabelle Adjani, de Jean Duceppe et de Pascale Bussières.

Il aime l'aventure, la comédie, le drame et la romance, ce qui m'amène à lui demander s'il est romantique. «Oui, je le suis, c'est très important, c'est le témoignage d'un état d'esprit. J'aime bien le démontrer par une multitude de petits gestes. Line pourrait te le dire.» Divorcé, on se souviendra qu'il partage sa vie avec Line Beauchamp (députée Libérale, élue dans Sauvé).

Dernière question
Je m'étais préparé comme dernière question : «Dans dix ans Pierre, où seras-tu ?» Sa réponse, contrairement à tout ce que j'aurais pu imaginer fut : «Honnêtement, s'il y a moyen, à Tahiti! Quand j'étais jeune, je collectionnais des timbres. Ceux de la Polynésie m'ont toujours fasciné ...»

Comme s'il déposait son bilan, il conclut : «Je suis rendu à 53 ans. Mourir demain, je regarde l'ensemble de ce que j'ai fait et je me dis que j'ai été heureux dans ma vie, c'est quand même beaucoup !»

Il est 13 h 55, l'entretien est terminé. J'en sais plus qu'avant, mais rien de ce que ce tacticien fera demain ! On se donne la main, on se quitte, une table retient son attention, il s'y arrête, salue les gens. C'est Benoît Corbeil, il sera des prochaines municipales à Anjou, la conversation se fait tout bas. Que se disent-ils? Je n'en saisis rien. Pas nouveau, jamais blanc, jamais noir, rien ne change, avec Pierre Bibeau, c'est toujours un peu mystérieux !



Gérard Therrien

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