| Pierre
Bibeau, 53 ans, organisateur en chef du
Parti libéral du Québec, ex-directeur
général du parc Jean-Drapeau,
ex-président de la RIO, ex-conseiller
du Premier ministre Bourassa. Son leitmotiv
: Agir pour servir.
Gauche ou droite? À
la proue!
Par Gérard
Therrien
Je
suis au restaurant Il Puntino de Ville d'Anjou;
seul avec mes pensées, je regarde
ma montre toutes les trente secondes, elle
m'indique que cinq minutes de plus se sont
effacées de mon actif de vie; Pierre
Bibeau, que j'attends, tarde. Il a accepté
de se prêter au jeu de l'entrevue,
la première d'une série de
rencontres que je publierai dans L'Édition.
Je le côtoie depuis presque dix ans
et je ne sais rien de lui, sinon que ses
paroles sont toujours pour plaider la bonne
cause. Fin stratège, brillant analyste,
il a conseillé parmi les plus grands
au Québec. Une aura de mystère
colle à la peau du personnage depuis
des années, sans doute à cause
de ces nombreuses légendes qui ondulent
autour de lui. Qui est Pierre Bibeau ?
Paradoxalement, je le sais grand tchatcheur
de même que taciturne à ses
heures. Intellectuellement, il me rappelle
les stratèges sortis de la plume
d'un Tom Clancy, alors que son physique
me ramène à un personnage
issu de l'imagination d'un John Irving,
du style lutteur olympique, patient, jaugeur,
poussant, tirant au bon moment. Mon écran
mental me fait son cinéma, amalgamant
mes souvenirs, tentant d'en faire un tout,
bien inutilement d'ailleurs puisque le voilà
!
Il me tend la main : «Salut Gérard,
avoir su, on aurait fait cette rencontre
à mon bureau
». Il s'est
cravaté, il a les traits tirés
et le teint blafard de la personne qui a
passé un dur printemps. J'imagine
qu'il a mis les bouchées doubles
ces derniers temps; il vient de terminer
son mandat au parc Jean-Drapeau, un poste
de d.g. qu'il aura occupé pendant
plus de six ans; il a également donné
un coup de main à son ami Jacques
Olivier, lequel sera des prochaines municipales
de la Rive-Sud. Et ce nouvel emploi d'Organisateur
en chef du Parti Libéral du Québec,
cela doit également l'occuper
J'enclenche mon magnéto, c'est parti
!
Ses premiers pas
Pierre Bibeau, parle-moi de toi, de
ta jeunesse. «J'ai eu une enfance heureuse.
Mon père était marin, il a
été officier, puis capitaine
sur différents bateaux naviguant
sur les Grands-Lacs. J'ai été
élevé par ma mère;
mon père partait au printemps pour
ne revenir qu'à l'hiver. Il venait
bien nous voir quelquefois si son bateau
s'arrêtait à Trois-Rivières,
Montréal ou Sorel. Quand ce n'était
pas trop loin, il pouvait s'arrêter
une journée ou deux à la maison.»
Sa naissance ? «À l'hôpital
de Nicolet, le seul hôpital du coin,
le 11 août 1947.» Ses premiers
pas dans la vie, il les fait dans la maison
familiale, à Notre-Dame-de-Pierreville,
petit village insulaire de quelque 800 habitants.
«Mon père, (Albert Bibeau) était
originaire de là, ma mère,
(Lucille Verville), a grandi à Saint-
François du Lac, la paroisse voisine.
Nous sommes trois enfants, je suis l'aîné
suivi de Nicole et de Louise. J'ai fait
mon primaire à la petite école
sur l'île que j'ai ensuite quittée
pour devenir pensionnaire au Séminaire
de Nicolet.» Je crois également
l'avoir entendu dire qu'il avait été
mis à la porte du séminaire
à un certain moment !
L'eau a toujours tenu une place importante
dans sa vie. L'été, il travaillait
à bord de bateaux naviguant sur le
St-Laurent. Alors qu'un sourire espiègle
se dessine sur son visage, il me raconte
comment à titre d'agent recruteur,
il avait tenté de syndiquer le bateau
sur lequel il travaillait, le Madelon II,
«Cela n'a pas marché, ça
n'a pas été long que je me
suis fait mettre à la porte !»
Il a tout de même navigué durant
sept étés, ce travail d'étudiant
l'amena à suivre les sillons laissés
par son père sur les Grands-Lacs.
À la maison
Je découvre que Pierre Bibeau
aime bien parler de son passé; enfin,
je le sens baisser la garde, il se détend
un peu et se fait souriant à l'évocation
des souvenirs. «Notre maison était
un lieu de rencontre, en ce sens que ma
mère et mon père étaient
impliqués politiquement parlant,
les deux, en même temps, mais pas
du même côté ! Mon père
était organisateur pour l'Union Nationale
et ma mère, organisatrice Libérale
! Organisateur paroissial évidemment.
Dans ce temps-là, la politique se
faisait autour d'une table de cuisine ou
au salon. Le soir, à la maison venaient
les rouges, lesquels discutaient politique
jusque vers les dix heures. À cette
époque, il aurait été
indécent qu'une femme reçoive
plus tard que cela. Mon père (revenu
pour l'hiver) attendait que les invités
de ma mère soient sortis pour ensuite
faire entrer les bleus avec qui il parlait
politique une partie de la nuit autour d'une
bière ou d'un petit gin.»
De gauche ou de droite
Se considère-t-il de droite ou
de gauche ? À cette question, il
a emprunté à Jean Lesage son
«Je ne suis ni à bâbord
ni à tribord, mais à la proue
».
Après quelques secondes de réflexion,
profitant d'une première bouchée
de son repas (gagnait-il du temps ?), placidement
il répliqua : «Je suis à
gauche de cur et à droite de
poche. Je suis capable de vivre les deux
à la fois. L'idéologie, pour
moi
Ce qui est bon aujourd'hui sera
peut-être dépassé dans
dix ans et ce qui est aujourd'hui condamnable
ne le sera probablement plus. Il ne faut
pas s'enfarger dans ce genre de détail.
Une chose est certaine, la société
doit aider, on a un devoir comme membre
d'une société, soit d'aider
les plus faibles. Il ne faut pas non plus
ramener les plus forts au rang des plus
faibles; il faut que les plus forts puissent
continuer à se développer.»
Son leitmotiv
Le leitmotiv de sa vie se résume
à agir pour mieux servir. Il se dit
privilégié de vivre au Canada
et bien fier quand il peut retourner aux
autres un peu de ce qu'il a reçu.
Pour lui, la pire injustice sur la terre
se trouve dans les pays sous-développés,
où des enfants qui n'ont pas demandé
à venir au monde ne parviennent pas
à remplir leurs besoins primaires.
«Quand je pense qu'ils ne peuvent même
pas se nourrir, cela vient me chercher !
Ils n'ont pas choisi leur milieu de vie.
Si j'avais les moyens, je ferais en sorte
que tous les enfants de la Terre aient accès
à l'éducation, à l'enseignement;
cela devrait être la priorité
de l'humanité actuellement. C'est
d'ailleurs ce qui a fait la richesse du
Québec : quand on a rendu l'enseignement
accessible à tous, c'est à
ce moment que les gens ont pu prendre leur
place. Quand les gens ne sont pas éduqués,
ils courent le risque de dépendre
de n'importe quoi. Au Québec, il
y a eu un temps où on dépendait
de la religion, elle nous tenait dans l'ignorance,
dans l'obscurantisme. J'aime la politique
parce que c'est aussi une façon de
changer les choses, une autre façon
de retourner à la société
ce qu'on a reçu. Même durant
ma période RIO, où j'ai été
dix ans sans faire de politique, je siégeais
aux conseils d'administration de plus de
17 organismes. C'était ma façon
de redonner à la société.»
L'ère Bourassa
Pierre Bibeau a été conseiller
spécial du Premier ministre Robert
Bourassa pendant près de cinq ans.
«Issu d'un milieu modeste, Robert Bourassa
était obsédé par les
finances publiques, il disait toujours qu'on
ne pouvait faire du social sans argent.
Ce travail de conseiller en était
un à plein temps, 24 heures par jour,
sept jours par semaine, 31 jours par mois.
J'ai vu des journées où il
fallait répondre à plus de
100 appels, et quand cela arrivait au bureau
du P.M. c'était toujours une situation
de demande, autant dire que cela devenait
prioritaire ! Quand on était à
Montréal, Robert Bourassa ne se couchait
jamais avant d'avoir lu les journaux du
lendemain, ce qui veut dire qu'on avait
quelqu'un qui passait à La Presse,
à la Gazette, au Devoir et au Journal
de Montréal ramasser les premières
copies et les livrait à nos domiciles.
Vers une heure trente du matin, nous avions
notre dernière réunion téléphonique
de la journée, on se préparait
en fonction du lendemain. Je me souviens
que M. Bourassa aimait bien, vers vingt
et une heure, examiner les différents
communiqués de presse et prédire
ce que seraient les titres du lendemain
!»
Convergence de vies
Sachant que ses journées ont
rarement moins de douze heures de travail,
je lui ai demandé s'il existait une
ligne entre sa vie personnelle et professionnelle.
«Ma vie professionnelle se prolonge
si loin et m'accapare tellement que s'il
existe une ligne, elle est bien mince. Ma
famille s'est bien adaptée à
cette exigence, nous sommes heureux là-dedans,
sinon je ne l'aurais jamais laissée
m'accaparer tant que cela.»
Étonnamment, à la question
: «Tu meurs demain, où manges-tu
ce soir ?», il m'a répondu :
«À la maison. Je demanderais
à mes filles de me faire un pâté
chinois ! Les restaurants, j'y ai passé
ma vie. Ce matin je déjeunais au
Mariott, ce midi, Il Puntino, ce soir sans
doute le Latini. Tu me donnes le choix,
à la maison avec les enfants.»
Plein de petites choses
Voici en vrac les dates mémorables
de sa vie, c'est d'ailleurs avec un petit
éclat dans les yeux qu'il m'a fait
défiler tout cela: «C'est plein
de petites choses : mon mariage, mes enfants,
le 10 mars 78 mon fils Alexandre, et le
13 septembre 80, mes jumelles Sara et Virginie;
le 25 décembre 1975, à 4 heures
et demie quand j'ai fumé ma dernière
cigarette, je m'en souviens comme si c'était
hier, une Cameo! Ensuite y'a eu l'élection
de Robert Bourassa à titre de chef
du parti le 17 janvier 1970, puis le 20
avril 1970 quand il a été
élu Premier ministre, cela a été
le début de ma carrière. Aussi
le 20 mai 80, la journée du référendum,
j'en étais l'organisateur en chef.
Le 15 novembre 89, quand j'ai été
nommé à la RIO.» Souriant,
il me glisse à titre anecdotique
: «Le 13 septembre 91, ce fameux vendredi
de la chute de la poutre au Stade olympique
»
Il semble particulièrement fier
d'avoir donné une âme au Stade
olympique. «Je me souviens quand Robert
Bourassa m'a nommé au Stade, un des
objectifs était d'arrimer un stade
d'un milliard avec le milieu. Je me rappelle
entre autres avoir communiqué avec
Louise Harel, députée d'Hochelaga-Maisonneuve,
pour lui demander comment la RIO pouvait
aider le milieu environnant. Suite à
cela, j'ai placé Guy Leduc presque
à temps plein sur cette tâche.
J'ai toujours fait une bonne équipe
avec Louise Harel, il n'y avait aucune opposition
qui existait, Louise n'a jamais fait de
petite politique, elle m'a donné
de bonnes pistes. Qui mieux qu'elle pouvait
me conseiller ? C'était son territoire,
elle m'a toujours soutenu, même avec
la fameuse poutre, elle m'a aidé.»
Pire coup de sa vie
La médaille n'est jamais assez
mince pour qu'il n'y ait pas un revers,
il m'a appris que le pire coup de sa vie
datait de plus de 20 ans : «Je m'en
souviens encore, j'ai manqué de parole
envers quelqu'un en politique. J'ai trouvé
le moyen de renier ma parole! Inexpérimenté,
je m'étais engagé trop vite,
après j'ai reculé, même
si j'avais les meilleures raisons du monde
cela fait vingt ans et j'y pense
encore. Suite à cette expérience,
j'ai toujours essayé de vivre jusqu'au
bout ce en quoi je me suis engagé.»
Son plaisir
Quand il a une chance de se reposer,
il aime bien relire certains classiques,
il me raconte que Le Petit Prince traîne
en permanence sur sa table de chevet; qu'il
dévore les Tom Clancy; Kathy Reichs,
Marie Laberge. Il me dit combien il a apprécié
Soie, de Barrico, «C'est tellement
bien écrit.» Éclectique,
il me parle de ses goûts pour le cinéma,
le film 13 jours avec Kevin Costner, la
situation, Kennedy, tout cela l'a emballé.
Il me parle de son classique Rabbi Jacob,
qu'il visionne au moins une fois l'an, d'Harrison
Ford, de Forrest Gump, de Tom Hanks, de
Casablanca, d'Audrey Hepburn, de Pacino,
de Julia Roberts, d'Isabelle Adjani, de
Jean Duceppe et de Pascale Bussières.
Il aime l'aventure, la comédie,
le drame et la romance, ce qui m'amène
à lui demander s'il est romantique.
«Oui, je le suis, c'est très
important, c'est le témoignage d'un
état d'esprit. J'aime bien le démontrer
par une multitude de petits gestes. Line
pourrait te le dire.» Divorcé,
on se souviendra qu'il partage sa vie avec
Line Beauchamp (députée Libérale,
élue dans Sauvé).
Dernière question
Je m'étais préparé
comme dernière question : «Dans
dix ans Pierre, où seras-tu ?»
Sa réponse, contrairement à
tout ce que j'aurais pu imaginer fut : «Honnêtement,
s'il y a moyen, à Tahiti! Quand j'étais
jeune, je collectionnais des timbres. Ceux
de la Polynésie m'ont toujours fasciné
...»
Comme s'il déposait son bilan, il
conclut : «Je suis rendu à 53
ans. Mourir demain, je regarde l'ensemble
de ce que j'ai fait et je me dis que j'ai
été heureux dans ma vie, c'est
quand même beaucoup !»
Il est 13 h 55, l'entretien est terminé.
J'en sais plus qu'avant, mais rien de ce
que ce tacticien fera demain ! On se donne
la main, on se quitte, une table retient
son attention, il s'y arrête, salue
les gens. C'est Benoît Corbeil, il
sera des prochaines municipales à
Anjou, la conversation se fait tout bas.
Que se disent-ils? Je n'en saisis rien.
Pas nouveau, jamais blanc, jamais noir,
rien ne change, avec Pierre Bibeau, c'est
toujours un peu mystérieux !
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