Content on this page requires a newer version of Adobe Flash Player.

Get Adobe Flash player

Content on this page requires a newer version of Adobe Flash Player.

Get Adobe Flash player

Pour une publicité bien ciblée... Contactez-nous au (514) 257-1000
Paru dans L'Édition du mois de
décembre 2001

Yves Ryan, 73 ans, premier magistrat de la ville de Montréal-Nord depuis plus de 38 ans. Il quittera définitivement son poste le 4 novembre 2001, tournant le dos aux fusions.

Le maire tourne la page

Par Gérard Therrien

Sa verve en a fait une légende. Inébranlable, il semble issu de l'amalgame des plus durs métaux que rien ne peut atteindre. Jamais de vacances, jamais malade, travaillant sept jours sur sept. Bon vent, mauvais temps, l'homme a toujours tenu le cap : maintenir la gestion de sa ville au coût le plus bas. Deux cent vingt-huit dollars par personne : voilà ce que coûte sa ville à gérer, une des meilleures performances au Québec. « On m'a souvent accusé de gérer comme un Frère économe ! », de dire le maire en riant. Pendant 38 ans, jour après jour, il a défendu les intérêts de ses concitoyens sans faillir. L'histoire du maire et de sa ville s'achèvera bientôt puisque, dans quelques semaines, avec la restructuration de la nouvelle ville de Montréal (le 4 novembre prochain), quelqu'un d'autre occupera son fauteuil à l'Hôtel de ville. Le légendaire personnage est triste, amer de laisser sa ville à la dérive des fusions qui ont eu raison de lui.

Une plume tremplée dans le vitriol
Reconnu pour ne pas avoir la langue dans sa poche, il en a tisonné plus d'un au cours de sa carrière. Monsieur le maire n'en jette pas qu'à l'oral, il a l'écrit tout aussi corrosif. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, il entend bien reprendre la plume, ce qu'il faisait en début de carrière. Cela remonte aux années 1952. « J'avais deux emplois, je travaillais bénévolement au journal Le Montréal-Nord et j'étais représentant des ventes pour la compagnie Libby's. Le Montréal-Nord était l'organe officiel de la Chambre de commerce de Montréal-Nord. M. Bilodeau m'avait approché. Il n'était pas encore juge municipal à l'époque, je l'ai connu quand j'ai emménagé à Montréal-Nord après m'être marié. Il me dit un jour : écoute, on n'a personne pour écrire le journal de la Chambre, pourrais-tu faire cela ? J'ai répondu oui … je peux bien essayer. Le journal a bien fonctionné tant que j'ai été là, de 52 à 56. C'est alors qu'il y a eu des débats à la Chambre car j'avais écrit un article titré : Hommes d'actions ou hommes d'activités ? Je disais que les administrateurs étaient bien meilleurs pour organiser des épluchettes de blé d'Inde et des parties de golf que pour vraiment se donner une orientation sur le plan social et économique. Alors, pas contents, ils m'avaient foutu dehors ! C'est là que mon ami Trudeau - c'était lui qui assurait le financement du journal par les ventes - leur a dit : si vous mettez le journaliste dehors, vous renvoyez le publicitaire également ! »

Quelques semaines plus tard, le futur maire et Trudeau publiaient un nouveau journal, Le Guide de Montréal-Nord, lequel vit toujours. Quelques mois plus tard, l'autre journal est tombé de sa belle mort.

Pense-t-il encore la même chose des administrateurs de Chambre de commerce aujourd'hui, quarante ans plus tard ? « En autant qu'ils ont des beaux partys pour financer leur Chambre … Je ne veux pas leur jeter la pierre, mais avec les moyens qu'ils avaient, même s'ils étaient réduits, ils auraient pu faire beaucoup plus d'effort d'imagination et de créativité. Que voulez-vous ? Ce sont des bénévoles. Il y a celui qui y va pour les honneurs, celui qui y va pour se donner des allures de chef et de leader de la communauté. Tout cela marche moins que cela marchait. Aujourd'hui, ils font des dîners conférences, ils font venir quelqu'un, ils ne retiennent pas toujours tout ce que le conférencier est venu dire, mais il en reste toujours quelque chose. Les Chambres de commerce ne donnent pas leur place comme organismes conservateurs. Elles n'ont pas tellement changé. »

Histoire de famille
Vu le nombre considérable d'années passées à la barre de Montréal-Nord, on a l'impression qu'il y a toujours vécu. « J'ai été baptisé à l'église Saint-Pierre-Claver, angle DeLorimier et St-Joseph. J'ai passé une partie de ma jeunesse dans Hochelaga-Maisonneuve. » Il est issu d'une famille de trois enfants : l'aîné Gérald, juge à la Cour supérieure, 78 ans, aujourd'hui retraité, suivi de Claude, 76 ans, homme public, anciennement directeur du journal Le Devoir. Blandine Dorion, sa mère, n'aura pas eu la tâche facile. Durant cette période économiquement difficile, élever seule ses trois fils relevait de l'exploit. Il reconnaît avoir hérité du caractère de sa mère. « Elle était critique », affirme le cadet de la famille. Il n'aime pas l'autorité. De toutes les écoles qu'il aura fréquentées, le Collège Ste-Croix y compris, il aura été mis à la porte « Je détestais les institutions sous toutes ses formes. » Il ne terminera pas son cours classique. « J'ai abandonné, je n'étais pas très performant. Je suis entré dans la marine. C'est mon frère Claude qui a signé pour moi. Je n'y suis pas resté deux ans. »

Il a deux enfants. Un garçon, Guy, 46 ans, et une fille, Denise, 42 ans. Il est marié depuis près de cinquante ans à Huguette Labrèche. « Une femme admirable, elle m'a enduré ! (rires.) Elle était enseignante dans une petite école de campagne à Ham Nord, le genre d'école où tu chauffais la classe au bois et où tu passais la nuit s'il y avait une tempête de neige. Plus tard elle est devenue infirmière, elle a travaillé ici, à Montréal. Elle m'a toujours soutenu au cours de ma vie publique. Un jour, quelqu'un lui a demandé comment elle faisait pour m'endurer. Elle lui avait répondu : « M'avez-vous entendu me plaindre ?» Oui, une femme admirable … »

De l'écriture à la politique
Détient-il un record à titre de personnage comptant le plus d'années de service à titre de maire ? Il ne l'a pas dit. C'est plus ou moins par hasard qu'il s'est retrouvé en politique. « Dans le journal, je critiquais la politique en place et ses décisions. Un politicien m'a lancé un jour : « vous n'êtes pas tanné de critiquer votre ville ? Présentez-vous donc ! » C'était dans le bureau du maire, un soir d'assemblée spéciale du conseil. J'ai répondu : « Justement ! À l'automne, on prendra des décisions. » Les élections se tenaient le 9 novembre, on était au printemps. Je me suis mis à chercher des apôtres. J'ai approché un marchand de bois, un médecin de mes amis, des hommes d'affaires, afin de savoir s'ils étaient intéressés à se porter candidat. Tous avaient peur, et s'ils n'avaient pas peur c'est qu'ils étaient trop occupés. Personne ne voulait. Quand j'ai vu cela, je me suis dit : « On va s'en faire une gang d'abord ! J'ai trouvé des gens qui avaient le même objectif que moi et on a formé un parti : Le Renouveau municipal. Sur sept sièges, on en a gagné quatre. Cela nous donnait la majorité au conseil, et comme maire, pendant tout mon premier mandat, j'ai voté sur la clôture. Dans ce temps-là, le maire avait un vote prépondérant. »

Le vent dans les souvenirs, il sourit de manière espiègle en disant : « J'étais un peu connu des gens de la place avec les articles que j'écrivais dans le journal. Alors, ceux qui me connaissaient n'ont pas voté pour moi (rires), mais l'ancien maire qui lui était très connu a vu les gens qui le connaissaient voter pour moi. » Depuis cette première élection, neuf autres fois il aura répété l'exploit. « J'ai seulement été élu trois fois par acclamation, en 78, 86 et 98, trente et un ans sans opposition structurée. »

Par goût ou pour l'image, l'homme rallume son cigare. C'est à l'Hôtel de ville qu'il reçoit. On l'invite à déjeuner, à dîner, il refuse. Il souffle sa fumée vers le plafond. « À mon âge, on a ses habitudes. » L'œil vif, il attend que les questions arrivent. Il aime ces moments d'échange. Il se laisse aller à parler des événements de New York. « J'ai bien peur que ces actes de terrorisme ne soient la nouvelle façon de faire la guerre. Fini désormais, la tranquillité. Le sentiment d'insécurité sera toujours présent. C'est terrible ! »

Carte électorale, mondialisation
Face à la refonte de la carte électorale, qui propose de répartir les électeurs de l'île de Montréal en 27 circonscriptions plutôt que 30 et de faire disparaître le comté de Sauvé, tenu par la députée libérale Line Beauchamp : « On s'est tellement fait blackbouler par les gouvernements de Québec, de quelque couleur qu'ils fussent, que je suis quasiment convaincu qu'il y a un gouvernement de trop. On serait bien correct avec seulement un gouvernement fédéral et des unités locales. Il y a quand même plus de députés ici, en place au Québec, qu'en Ontario. Le gouvernement fait de grands efforts pour diminuer le nombre de municipalités ainsi que le nombre d'élus qu'ils avaient eux-mêmes multiplié par deux et par trois sous des prétextes démocratiques. En 82, à Montréal-Nord, on avait multiplié le nombre de conseillers par deux. De sept que nous étions, on est passé à six de plus. Aujourd'hui, c'est l'opération inverse. On appelle ça la mode de la mondialisation. »

Un bien grand mot que la mondialisation « Cela fait réfléchir. Je regarde un peu partout les inquiétudes que cela soulève, et je pense que la mondialisation pour des fins de commerce, d'industrie et de rationalisation a ses dangers parce que cela débouche toujours apparemment sur des pertes d'emplois, sur l'enrichissement des plus riches et l'appauvrissement des plus pauvres. J'ai beau être en faveur du libre échange avec les États-Unis et le Mexique, là c'est une autre affaire. Je fais une grande différence entre le libre échange, lequel vise l'échange des produits et l'ouverture des frontières au point de vue de l'exportation et de l'importation, et la mondialisation, qui tend à mettre dans les mains du capital seulement, lequel n'est pas reconnu pour être ce qu'il y a de plus humain. Je suis pour l'ouverture sur le monde sans nécessairement être pour la mondialisation dans son sens péjoratif comme celui des pertes d'emplois et du non-respect de la dignité humaine. »

Les fusions municipales
Le ton monte, son visage passe au rouge, la colère gronde et transpire dans ses propos dès l'instant où la conversation glisse sur le dossier des fusions. « La fusion des municipalités, je ne l'ai pas contestée en Cour parce je suis plutôt du genre à croire dans la juridiction de la province là-dessus. Quand le Canada a signé pour la première fois en 67, y en avait pas de ville pour la peine. Pour s'en débarrasser, ils ont décidé de laisser les villes aux provinces. On en paie les conséquences aujourd'hui. On est tombé dans le « crusher » de la tendance aux fusions qui avait cours ici et là, sauf aux États-Unis. Certaines communautés en Europe les déconseillent maintenant. Ici, c'est à la mode. On nous a vendu cela sous des prétextes de mondialisation et de globalisation. Est-il possible de trouver un gouvernement plus fermé sur lui-même, même s'il se donne des airs d'ouverture, plus résumé à son petit territoire à l'intérieur d'un pays auquel il a tant de difficulté à rester attaché ? Y a-t-il pire que de nous avoir vendu l'idée de la mondialisation et de la globalisation et de nous faire avaler cela de force. Les fusions municipales, cela m'a toujours paru étrange. »

Après le 4 novembre

« Je demeure avec la distinction discutable à bien des points de vue d'être le dernier maire de la place dans l'histoire de Montréal-Nord. Je n'ai pas de successeur. C'est celui qui va avoir le plus de votes qui sera le président d'arrondissement. C'est une bien drôle de façon d'élire un président d'arrondissement. D'abord, il aurait pu garder le titre de Maire d'arrondissement, il aurait pu à tout le moins y avoir un bulletin de

vote distinct pour le président d'arrondissement. »

Il rallume son cigare, rejette la fumée. Il sait qu'il ne peut rien changer aux fusions. Plusieurs ont pensé qu'il resterait en politique à titre d'indépendant. Il ne fait confiance à aucun des partis en lice. « Bourque a gagné la course aux kodaks et aux poignées de main; son adversaire, Tremblay, est un technocrate. Il a bien fait avec les grappes industrielles, mais son parti est composé des gens qui étaient contre les fusions … Non, j'ai eu une offre de La Presse. J'écrirai, je critiquerai. Je serai peut-être critique à la radio sur les fusions quand elles prendront place. Je veillerai aux intérêts de Montréal-Nord. Et puis je vais jouer au golf, ma partie est meilleure aujourd'hui que quand j'étais plus jeune. »

Parlant de jeunesse, l'homme ne songe nullement à la retraite. « Je suis un homme chanceux, jamais malade. J'ai 73 ans. Dans sept ans, j'en aurai 80. Parfois, je me demande : la vieillesse c'est à quel âge que ça nous pogne ? Non, je ne me sens pas vieux du tout ! »



Gérard Therrien

TOP 50 
CUVÉE 2009